‹ Polyeucte; tragédie, avec une introduction, des éclaircissements et des notesChapitre 51 sur 147 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Mais après Thyménée ils sont rois à leur tour. 135

STRATONICE

Polyeucte pour vous ne manque point d'amour.

S'il ne vous traite ici d'entière confidence,

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ;

Sans vous en affliger, présumez avec moi

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi ; 140

Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.

Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,

Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas

A nous rendre toujours compte de tous ses pas.

On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverse? , 145

Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,

Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés

N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.

Ce qui fait vos frayeurs ne le peut mettre en peine :

Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 130

135. « Ce vers a passé en proverbe. Il n'est pas, à la vérité, de la haute tragédie; mais cette naïveté ne peut déplaire. » (Voltaire.)

137. S'il ne vous traite d'entière confidence , c'est-à-dire : s'il ne vous traite avec une confiance entière ; cette locution avait déjà été employée deux fois par Corneille dans la Suivante (v. 82 et 1082). De pour avec se retrouvera au v. 112: traitait de mépris les dieux. « Confiance et confidence sont au fond un seul et même mot ; le premier date des origines mêmes de la langue; le second a été emprunté au latin beaucoup plus récemment. En 1694, T Académie explique ainsi confidence : participation aux secrets d'autrui. » (M. Marty-Laveaux.)

Elle m'a vu toujours ardent à vous louer,

Répondre par mes soins à votre confidence. (RiiciNE, Bérénice^ V, 7.)

140. « Ce dernier vers ou cette ligne tient trop du bourgeois. C'est une règle assez générale qu'un vers héroïque ne doit guère finir par un adverbe, à moins que cet adverbe se fasse à peine remarquer comme adverbe : Je ne le verrai plus, je ne l'aimerai jamais. » (Voltaire.)

141. Assurance voulant dire certitude^ confiance (cf. le v. 25), s'assurer sur quelqu'un, c'est avoir confiance en lui, s'en rapporter à lui pour quelque chose, s en fier à lui. , tt , .

142. Ce vers est familier, mais point a burlesque », quoi qu en dise Voltaire; c'est line suivante qui parle et qui s'efiforce par son enjouement de rassurer Pauline. , , ...

145. Chez tous les écrivains du xvn« siècle, une traverse, c est une dilnculte, un obstacle, un chagrin qui traverse une destinée ou un( entreprise, c*est-à-dir9 en rend plus malaisé l'heureux accomplissement.

êu'on voit naître souvent de pareilles traverses, n des esprits divers, des passions diverses ! {Uorace, 96.,

146. Ce terme abstrait de fonctions s'applique rarement au cœur.

147 « Le mot propre est unis ; on ne peut se servir de celui d assembles que pour plusieurs personnes. » (Voltaire.) Avec M. Géruzez,nous croYons qu assemblés équivaut k unis ensemble, et peut se dire de Polyeucte et de Pauline étroitement liés par le mariage. D'ailleurs, au v. 1706 de Sertortus, assemblage est ris dans ce même sens aunion conjugale.

POLYEUGTE

Et vous pouvez savoir que nos deux, nations

N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.

Un songe en notre esprit passe pour ridicule,

Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule ;

Mais il passe dans Rome avec autorité 155

Pour fidèle miroir de la fatalité.

PAULINE

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,

Je crois que ta frayeur égalerait la mienne

Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit,

Si je t'en avais fait seulement le récit. 460

152. La suppression de l'article avant même est très fréquente chez Corneille; on en verra un autre exemple au v. 897.

11 61eva la vôtre avec même tendrese. (Cinna, 1598.) César éprouvera même sort à son tour. {Pompée, ZSS.)

153. « Les mots de ridicule et demîroir doivent être bannis des vers héroïques; fctjpendant on pourrait se servir du terme ridicule pour jeter de l'opprobre sur quelque chose que d'autres respectent. » (Voltaire.) « Il n'est pas vrai que le mot ridicule doive être banni des vers héroïques , puisque Voltaire convient qu'on peut remployer pour jeter du mépris sur des préjugés que d'autres respectent. C'est ce que fait ici Uorneille en l'appliquant aux. songes, à peu près comme Voltaire l'a fait lui-même dans ces vers de Mahomet :

Qni, sous le vain appât d'un songe ridicule. Des plus vils des humains tente la foi crédule.

Won seulement ce mot n'est point bas, mais il n'a rien qùi doive le faire exclure du style noble, témoins ces beaux vers de VArt poétique :

Ce n'était point jadis sur ce ton ridicule Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.

Il est vrai que Voltaire paraît se Tétracter, lorsqu'il ajoute que tout dépend de l'art avec lequel les mots sont placés. » (Palissot.)

154. « L'usage est de répéter ni à chaque terme, et les grammairiens en font une règle. Cependant cette règle n'est fondée sur aucune raison péremptoire. »

(M. LiTTRÉ.)

156. V On dit bien miroir de l'avenir, parce qu'on est supposé voir l'avenir comme dans un miroir; mais on ne peut pas dire miroir de la fatalité, parce que ce n'est pas cette fatalité qu'on voit, mais les événements qu'elle amène. » (Voltaire.) La critique est spécieuse; pourtant, fatalité signifie Mon seulement force fatale du destin, mais enchaînement des choses fatales que règle la destinée. On peut donc comprendre qu'un songe reflète d'avance, comme en un miroir, le cours des événements futurs.

Chacun sait à quel point l'illusion des songes

En un facile esprit imprime ses mensonges,

Et que quelgueiois même en leurs obscurités

La superstition trouve des vérités. (Rotrou, Laure persécutée, y, 9.)

157. Crédit, créance, autorité, s'appliquait aux choses aussi bien (|u'aux per sonnes, et n'est point impropre, comme le croit Voltaire, que réfute Palissot.

Yar. La mien est bien étrange, et, quoique Arménienne (1S43 i6S6.)

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