PIÈCES JUSTIFICATIVES
Nous ue croyons pas qu'il y ait de rindiscrétion à publier à la suite de ce mémoire deux lettres que M. de Quatrefages nous a fait Tbonneur de nous adresser à ce sujet. Il est d'ailleurs de notre impartialité desouraettreà l'appréciatioa du public deux documents qui intéressent à un haut degré les savants et les hommes de lettres, et qui établissent, de la part de notre célèbre antagoniste, cette conviction sincère et sérieuse que nous devons respecter, et qu'il ne nous est plus permis, comme nous Tavons dit plus haut, de contesterez de mettre en doute. Nous ajouterons néanmoins que cette^conviction, toute grave et toute puissante qu'elle puisse ' être, ne saurait ébranler en rien notre conviction personnelle.
Voici ces deux lettres :
(S Paris, le 3 janvier 1866.
» Monsieur, » J'ai proQté de mon premier moment de liberté pour lire le travail que vous aviez bien voulu me laisser. II ne me reste qu'à vous remercier de la fiiçon plus que courtoise avec laquelle vous parlez de votre adversaire, et à vous répéter que j'accepte avec le plus grand plaisir la dédicace de votre livre. Certes, je ne pouvais désirer un meilleur encouragement à rester fidèle à la manière dont je comprends la discussion et la controverse. Si j'avais été un de ces guerriers farouches dont vous parlez et que, sans avoir l'honneur de vous connaître, je vous eusse asséné quelque coup de hache d'armes, vous auriez, certainement, taché de me rendre horion pour horion; si j'avais été un
orateur orgueilleux ou arrogant, vous m'eussiez renvoyé dédain pour dédain el mépris pour mépris. J'ai donc lieu de ni'applaudir d'être resté tolérant et courtois, puisque vous me traitez si bien tout en me combattant.
» Vous m'accordez, d'ailleurs, tout ce que je puis attendre de quiconque ne partage pas mes convictions, savoir : qu'elles sont fondées sur des raisons toutes pensées ou des données scientifiques, et par cela même dignes d'être combattues autrement que par des quolibets et des fins de non recevoir.
» Mais ne croyez pas que cette modération et cette tolérance dénotent dans mes convictions cette hésitation que vous semblez parfois me prêter. Je suis aussi fermement convaincu que n'importe quel apôtre. Mais j'ai vu tant de fois l'énergie et Pimpétuosité et plus que cela chez des avocats qui parlaient contre leur conscience, que j'ai évité, autant que j'ai pu, l'emploi de ces moyens.
» Kn somme, j'ai voulu en appeler uniquement à la science et à la ;*aison, choses calmes et froides de leur nature. Je me suis efforcé, en conséquence, de ne pas être froid, mais de rester toujours calme.
» Pardon, Monsieur, de la haie avec laquelle je vous écris; j'aurais aimé à le faire plus longuement et à tête reposée; mais le temps me manque, et j'ai tout juste celui de vous exprimer avec tous mes remercîments, l'assurance de mes sentiments de considération les plus distingués.
D A. DE QUATKEFAGES. »
a Paris, le 10 mars 1866. » Monsieur, » Des occupations multipliées et pressantes m'ont empêché jusqu'à ces jours-ci de* relire votre travail. Je n'ai d'ailleurs éprouvé aucun scrupule en agissant ainsi, d'après les termes de votre dernière lettre.
» Je viens de terminer cette nouvelle lecture, et d'après votre autorisation, j'ai pris la liberté de faire quelques annotations portant sur la partie du travail qui me concerne. Le tout est dès ce moment à votre disposition.
ji> Je ne veux pas fermer ce billet sans vous remercier une fois encore de la façon dont vous appréciez ma personne et mes traVaux. Je voudrais avoir force adversaires de votre sorte, ils vaudraient mieux que bien des amis.
9 Agréez avec Vexpression de ces sentiments, celle de mon entier dévouement.
» À. DK QUÂTREFÀGES. P
C'est dans un sentiment d'impartialité et de parfaite
équité que nous croyons devoir publier aussi la lettre de
notre honorable collègue et ami. M, le vicomte Hyacinthe
de Charencey, à qui nous avions demandé quelques expli-
' cations sur la diversité des espèces de langues.
a Paris, le 16 décembre 1865* » Monsieur et cher Collègue,
» Vous m'avez demandé quel était mon avis sur la division des familles de langues. Je m'empresse de vous communiquer ce qui me parait le plus vraisemblable à cet égard. Toutes les langues offrent entr'elles un certain nombre d'affinités sous le rapport lexicographique; mais l'état encore peu avancé de la science ne permet guère de décider si ces aflinités sont le résultat d'un contact plus ou moins prolongé des races primitives, si elles constituent les débris d'une race primitive, ou si elles sont le produit de l'onomatopée. Ce qui est du moins fort vraisemblable, c'est que les systèmes grammaticaux au sein de chaque race sont irréductifs l'un avec l'autre. L'on ne saurait, je crois, admettre moins de sept à huit groupes grammaticaux primitifs.
y> Le premier compose la souche touranienne, divisée en
six ou sept familles principales : Bnnoise, turko^mongole, samayède, longouze, japonaise, aïno-coréenne,elc. D*aprè$ jesobservaUonsrecueiliiesparM. Caldwell, les idiomes dravidiens ou du midi de Flnde apparliennent à cette famille. Il en faut dire aulanl, suivant toutes les apparences, desdia* lecles australiens. Ces derniers, en effet, offrent dit-on d'in^ contestables affinités avec les langues du midi de l'Inde. Les dialectes de l'Hedevan-Diessun, autant qu'il est permis d'en juger par les maigres vocabulaires qui nous sont parvenus, se rattachent à l'Australie du sud.
» Ce qui caractérise les langues louraniennes, c'est leur structure agglomérante, l'emploi de la post-position au lieu de la préposition, le peu de développement des racines pronominales. Les langues louraniennes se montrent en général d'autant plus développées que l'on s'avance de l'Est à l'Ouest. Le ûnnois et l'esthonien se rapprochent beaucoup plus des langues à flexion que le turc ou le mongol. L'aïno et le coréen, tous les deux situés à l'extrême Orient, sont, au contraire, remarquables par leur pauvreté grammaticale, laquelle les fait, pour ainsi dire, un peu ressembler au chinois. Il est donc probable que les migrations des peuples touraniens se sont opérées de l'Est à l'Ouest. En tout cas, ces nations sont peut-être celles qui se sont les premières dispersées sur la surface du globe. En effet , les Touraniens du Nord sont séparés de leurs frères du midi de l'Inde par des couches de populations transgangétiques et indo-européennes, établies postérieurement dans l'Asie centrale. Le type primitif de la race en question semble avoir été purement mongolique; si les Magyars, les Finnois et les Turcs se rapprochent beaucoup des autres peuples de l'Europe, on peut attribuer ce fait à leur mélange avec la race caucasique, mélange qui, du reste, pour la première et la troisième de ces nations, peut être établi historiquement. Quant aux Dravidiens et aux Australiens,
ils ont très-probablement reçu une infusion du sang nègre et ne constituent pas des races pures.
> Il existe dans la souche touranienne une petite famille de langues très-singulières : ce sont les dialectes jénisséiens, chez lesquels le principe de la flexion est aussi développé qu'au sein des idiomes sémitiques. Cependant, ils sont bien tartares partout le reste de leur organisation. Ne serait-ce pas là une preuve que le système grammatical lui-même peut se modifier au sein de chaque famille linguistique et ne saurait, par conséquent, être considéré comme un fait primordial ?
» Un autre groupe de langues sera celui des peuples américains, auquel nous croyons pouvoir rattacher les basques, les anciens dialectes de l'Espagne, et peut-être tous ceux des Aborigènes de l'Europe occidentale. Ce qui caractérise ces dialectes, c'est leur structure incorporante, qui leur permet souvent de constituer une phrase entière d'un seul mol, et l'exubérance de leur système de conjugaison. Les migrations de ces peuples semblent s'être opérées de l'Atlantique au Pacifique. Du moins, les dialectes canadiens sont beaucoup plus parfaits sous le rapport de la grammaire que les langues du groupe alhabaskan. Ces dernières, du moins, ont une tendance monosyllabique assez prononcée. Il est vraisemblable que le maya, presque purement agglomérant, et que l'olhomi , aussi franchement agglomérant que le chinois, se rattachent au rameau alhabaskan. En outre, les affinités que Noxéra a cru trouver entre l'othomi et le chinois ne semblent nullement fondées. La famille américaine parait donc renfermer dans son sein les trois systèmes grammaticaux incorporant, agglomérant et monosyllabique. Les procédés incorporants existent également dans le basque, mais moins développés que dans les dialectes canadiens, cequi est probablement dû à l'influence prolongée qu'ont exercée sur lui les idiomes attique et néo-latin.
» Le Iroisîème groupe de langues, et qui peut sans doute le disputer aux deux autres par l'époque reculée de la dispersion des peuples qui les parlent, constitue le groupe nègre ou éthiopien. Les langues nègres diffèrent beaucoup enlr'elles : les unes tendent au monosyllabisme, comme le yébou, d'autres à la flexion, comme le galla, d'autres enfin, comme le yoloff, offrent une structure presque agglomérante. Ce qui caractérise, dit-on, ces langues nègres, c'est qu'elles n'ont pu perfectionner aucuns des systèmes en question et sont toujours restées dans un état intermédiaire. En général, elles ne possèdent point des post-positions comme les dialectes touraniens, mais seulement des prépositions. Une autre particularité de beaucoup d'idiomes nègres, c'est l'emploi de préfixes allitératives, au moyen desquelsils établissent des diverses catégories substantives et distinguent certaines parties du discours. Ces préfixes allitératives existent dans les langues de la Cafrerie, du Congo, dans certains dialectes nègres du Nord-Ouest. On les a retrouvés dit-on dans la langue erromango, peuplade nègre océanienne, dont le vocabulaire est presque en entier composé d'éléments malais. Autant que j'en puis juger par les petits vocabulaires publiés par Falthorn, les dialectes papouas de Waïghiou et de Doréï font aussi usage de préfixes allitératives. Ce serait un motif puissant de rattacher les uns aux autres, les noirs Africains et les Mélanésiens, qui se ressemblent d'ailleurs tant par leurs traits physiques. Onn^ devrait pas, du reste, trop s'étonner que les noirs de TOcéanie aient remplacé en grande partie leur vocabujaire primitif par celui des Malais; ne voyons-nous pas dans l'Europe occidentale les Gypsis, les Bohémiens, lesGitanos faire, suivant les pays où ils se trouvent, usage de la grammaire espagnole, française, anglaise, tout en conservant leur vocabulaire indien? Ici comme chez les Mélanésiens, le lexique appartient a une famille de langues et la grammaire à une autre. En tout cas, de sa-
vants philosophes m'ont déclaré être convaincas de la parenté de tous les idiomes nègres, et il en est bien peu parmi eux qui n'aient conservé quelques traces d'allitéralion.
9 La quatrième famille, dont l'existence n'est pas aussi clairement démontrée que celle de toutes les autres, comprendrait les dialectes africains en vigueur chez les Kabyles, les Égyptiens et les Hottentots. Ils diffèrent sensiblement des idiomes nègres et de nombreuses traces desémilisme. Dans ces trois groupes de langues, le féminin est marqué par un T comme en hébreu et en arabe. Le hottentot est purement agglomérant ; l'égyptien possède certains caractères grammaticaux en commun avec les idiomes sémitiques, et, d'un autre côté, il manifeste une tendance incontestable vers l'agglomération. La famille kabyle offre à beaucoup d'égards le même développement que les idiomes sémitiques; quelques philosophes ont même voulu la faire rentrer dans le groupe syro-arabe. Ces langues sont-elles des idiomes sémitiques à l'état rudimentaire, ou bien proviennent-elles d'un mélange de ces dernières avec les dialectes nègres ? C'est ce que nous n'oserionsentreprendrededécider. D Notre cinquième groupe sera formé des dialectes malais polynésiens parlés dans l'archipel indien, à Madagascar et dans la Polynésie. Les peuples qui les parlent ont refoulé les nègres mélanésiens établis avant eux dans les Hes du grand Océan. Les idiomes malayo-polynésiens sont agglomérants, et M. Sleinlhall les compare, sous le rapport du développement grammatical, aux dialectes des nègres. D Nous rangerons dans notre sixième famille linguistique les langues transgangétiques, telles que le thibétain, le chinois, le barman, l'annamite. Elles sont toutes à peu près exclusivement monosyllabiques, n'ont d'autre grammaire que leur syntaxe, et affectent en général leurs radicaux d'intonations musicales.
» Je serais très-porté à ranger dans ce groupe les dialec-
les des montagnards du Caucase. Si ces derniers, en effet, diffèrent beaucoup du thibélain et du chinois, s'ils nous offrent même de nombreux indices de flexion, néanmoins ils se rattachent aux dialectes de l'extrême Orient par Taffinité de leurs noms de nombres et d'un grand nombre de leurs radicaux les plus usuels. Certains détails phonétiques et grammaticaux de ces idiomes nous conduisent aux mêmes conclusions, ainsi que nous nous sommes efforcé de Téta-' blir dans notre mémoire sur les affinités des langues transgangétiques et des langues du Caucase. Le tcherkesse ou adigké est aujourd'hui encore, dit-on, presque monosylla-^ bique. En tout cas, l'on aurait de graves raisons pour voir dans les dialectes caucasiens des frères du thibétain et du barman, parvenus à un plus haut degré de développement.
» Enfin, les deux derniers groupes sont le sémitique et l'indo-européen, dont nous aurons peu de chose à dire. Ils sont tous les deux parvenus à la flexion. Mais chez les Sémites, cette flexion s'opère spécialement au moyen des voyelles serviles. Les Indo-Européens préfèrent en général renforcer ou affaiblir les voyelles et fondre avec le radical les désinences terminatives. Quelques auteurs se sont plu à voir dans les idiomes indo-européens, le résultat d'une fusion entre les dialectes touraniens et ceux des Sémites. Nous aurions quelque peine à partager cette manière de voir. D'abord , l'existence de langues à grammaire mixte est fort contestable. En second lieu, la régularité si remarquable du zend et du sanskrit ne nous permet guère de voir en eux le fruit d'un mélange.
» Voici, Monsieur, les hypothèses que je me suis permis de fabriquer sur la classification des groupes d'idiomes primitifs, en attendant que des travaux ultérieurs viennent les confirmer, les modifier ou les détruire. Je ne crois pas qu'on puisse argiier contre l'unité originelle du genre humain de la diversité des systèmes grammaticaux. Car ces
derniers sont Irès-probablement postérieurs à la création du langage. Il est bien remarquable, en outre, que Télude comparative des divers groupes linguistiques nous amène à regarder l'Asie occidentale comme le berceau de l'bumanité. Les traditions sémitiques placent ce berceau en Arménie et en Assyrie. La Bactriane, regardée comme le séjour le plus ancien de la race Arienne, n'est pas bien loin de là. Encore la Bactriane n'a peut-être été que le point de départ des Indo-Persans. 11 est probable que lorsque ces derniers habitaient en commun avec les ancêtres des Celtes et des Germains, ils occupaient une région située plus à l'Ouest, plus rapprochée par conséquent de l'Arménie. Si l'on se décide à faire des Géorgiens les frères éloignés des Thibétains, il deviendra nécessaire de regarder la région comprise enire le Caucase et le Kuen-Lun comnie lieu de leur plus ancienne résidence. On peut, sans trop de témérité, faire sortir les populations touraniennes de la région comprise entre la naer Noire et la mer d'Aral. L'affinité que l'on a cru remarquer entre les dialectes africains et ceux de certaines tribus mélanésiennes ne serait-elle pas un indice que les peuples qui les parlent ont eu leur point de départ dans quelque région intermédiaire qui ne saurait guère être que l'ouest de l'Asie? Enfin , les migrations des peuples malais ont presque toutes eu lieu de l'Ouest à l'Est. Celles des peuples américains paraissent avoir suivi une marche contraire.
» Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mes sentiments de considération distinguée.
» H. DE Chàrencey. »
Nous n'avions demandé à M. de Charencey qu'une simple indication de l'opinion des Linguistes sur les races humaines. Notre collègue a été bien plus généreux que nous ne l'avions présumé; il met à notre disposition un véritable et
savant mémoire dont nous regardons la publication comme une bonne fortune pour nos lecteurs et pour nous. M. de Charencey est sympathique, comme on le voit, au Monogénisme et à l'unité des races humaines; mais il est loin de se prononcer contre le Polygénisme ou la pluralité des mêmes races. En résumé, huit groupes distincts et séparés de langues, que Téminent auteur cherche en vain à rattacher entr'elles au moyen d'affinités et de rapports très-contestables et très-hypothétiques. On sent que ces huit groupes eux-mêmes sont même loin de tenir entre eux par des liens étroits et indissolubles et ne demandent pas mieux qu'à se rompre et à se séparer. Les Linguistes monogénistes sont donc encore moins heureux que leurs confrères les natura* listes humanitaires; leurs raisonnements sont sans conclusion sérieuse et légalement discutable. Nous qui con-. naissons l'esprit éminent, mais singulièrement paradoxal et controversiste de notre excellent confrère le secrétaire de la Société de Linguistique de France, nous ne serions nullement étonné de voir quelque jour M. de Charencey se jeter résoluraentdansles rangs du Polygénisme et ledéfendre chaleureusement et énergiquement. Mais ne nous hâtons pas, toutefois, de pressentir un dénouement que nous désirons ardemment et du fond de notre cœur ; M. de Charen* cey serait capable de s'enfoncer plus avant encore dans les rangs du Monogénisme seulement.... par esprit de paradoxe et d'opposition.
Contentons-nous prudemment de prendre acte de son mémoire même, pour mettre à néant et pour écarter jus-' qu'à nouvel ordre les Linguistes, dont nous respectons d'ailleurs et nous honorons le talent et le caractère, de toute discussion sérieuse sur le terrain contesté du Monogénisme et du Polygénisme.