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Polyphème, deux actes en vers

Quatre heures de raprès-midi. Ciel ardemment bleu. Ligne de montagnes finissant en promontoire. La mer.

A droite un bosquet. Galatée est endormie sur un lit de feuillage à l'ombre.

A gauche, l'entrée d'une grotte. Banc de verdure au pied d'un grand olivier.

Quand la toile se lève, Polyphème est étendu sur un rocher et regarde la mer. Il demeure immobile pendant toute la durée du chœur.

CHŒUR DES NYMPHES, dans la coulisse.

Nymphes des bois et des rivières,

Nymphes des sources, des clairières, L'archer cuirassé d'or a redoublé d'ardeur : Venez... Les grands bois noirs ouvrent leur profondeur.

POLYPHÈME

Gagnons nos plus secrets asiles... La mer miroite autour des îles ; Les lézards brûlent, immobiles.

Le ciel palpite ardent et bleu ; Nos bouches respirent du feu.

La terre à la chaleur se pâme ; Nos bras étreignent de la flamme.

Cherchons, dans Fantre obscur, pour nos lèvres blessées, L'eau qui pleure en larmes glacées.

Les ruisseaux sont taris dans leur lit de cailloux,

Les fleurs penchent à demi mortes...

Adorons le soleil qui rend les fruits plus doux

Et qui fait les moissons plus fortes.

Levant leurs sabots d'or, ses quatre chevaux blancs

Ont des flammes à la crinière.

Chantons, chantons, mes sœurs, les jours étincelants

Et les grands soleils ruisselants

Dans l'abîme de la lumière!

POLYPHÈME

Belle mer écumeuse et bleue où je suis né, Mer, chaque aurore, neuve à mon œil étonné,

POLYPHÈME

Golfe aux eaux de cristal... Montagne aux belles lignes,

Bords d'étang-s caressés au plumage des cygnes,

Sources froides... ruisseaux... feuillage bruissant...

Comme je t'adorais, Cybèle au cœur puissant!

Grands chênes pleins d'oiseaux, troncs à Fécorce rude,

Comme j'étais royal dans votre solitude !

Et comme, à vous pareil, au renouveau des ans,

Je sentais mon cœur vierge éclater de printemps !

J'étais alors le fils bien-aimé de la terre,

La terre était à moi, la terre était ma mère ;

Et quand je m'étendais sur elle quelquefois,

Baigné du vent du large et de Fodeur des bois.

Il me semblait sentir une vague caresse

Du fond du sol sacré répondre à ma tendresse.

J'étais ardent et fort et libre en mes ébats.

'eau des branches tombait au matin sur mes bras Debout, en plein soleil, je buvais la lumière. Taurore, en piaffant, j'entrais dans la rivière, t j'avais, bondissant de la plaine au vallon, es besoins de hennir comme un jeune étalon !

Il fait quelques pas, puis se laisse retomber découragé, présent, lourdement, je traîne ma journée. Vers un seul but mon âme à toute heure est tournée. 0 marche sans savoir, et, de longs jours ardents, demeure immobile et des sanglots aux dents,

polyphème

A regarder mourir le flot sur le rivag-e.

L'ennui mange mon cœur, mon cœur tendre et sauvage.

Elle est là... toujours là... Je ne puis Tarracher ! . . .

Elle est là... Je la vois rire, parler, marcher.

Je vois ses bras, son front, sa lourde chevelure,

Son petit cou d'oiseau, ses fleurs à sa ceinture,

Sa robe claire. . Oh ! fou ! . . Mais c'est surtout, grands dieux.

Cette agonie au cœur quand je pense à ses yeux!

Depuis qu'elle est entrée en riant dans ma vie. Je souffre I... Toute paix d'autrefois m'est ravie... D'abord, ce fut charmant ; les jours passaient légers : On eût dit une abeille à travers mes vergers... Puis l'aimant, je voulus être beau pour lui plaire, Quant, tout à coup, saisi de trouble et de colère, Je vis que j'étais laid !...

Hélas ! ce fut un soir Que, penché sur l'étang comme sur un miroir, Pour la première fois je connus mon visage. Honteux, je brouillai l'eau. . . L'eau refit mon image. La nuit vint... Tout fut noir... Je regardais encor... Et depuis j'ai vécu triste jusqu'à la mort ! Alors j'ai deviné le mensonge, la fraude, Cet Acis, ce berger efféminé qui rôde.

Il l'a prise ... à ses airs de grâce et de fadeur.

POLYPÎIÈME

Quand moi, j'ai simplement l'infini de mon cœur !

Entre Lyca??, cherchant à terre, à gauche et à droite. Ah ! c'est toi, mon petit... Que cherches-tu ?

LYGAS

Ma flèche.

POLYPHÈME, la découvrant près de lui et la ramassant. Tiens, la voilà.

LYGAS, la prenant et embrassant Polyphème. Bonjour.

POLYPHÈME

Oh ! cette bouche fraîche ! . . .

Reg'arde-moi... C'est bien les beaux yeux de sa sœur, Les yeux de Galatée avec plus de candeur ; Car de leur charme même ils n'ont pas connaissance Et c'est ce qui leur fait leur divine innocence.

LYGAS

Tu ne viens pas jouer ?

POLYPHÈME Pas aujourd'hui.

LYGAS

Pourquoi ?

A présent, tu ne ris plus jamais avec moi.

POLYPHEME

POLYPHÈME Tu sais bien cependant que je t'aime.

LYGAS

Oui, sans doute.

Mais j'ai comme un reproche à te faire.

POLYPHÈME

J'écoute.

LYGAS

Autrefois nous allions ensemble dans les bois ; Tu me faisais porter tes flèches, ton carquois. Souvent quand j'étais las, après nos courses folles, Je montais à cheval sur tes larges épaules... Nous passions à travers les villages, la nuit... Le long- des jardins noirs, tu me cueillais un fruit. Nous faisions des échos dans les endroits sonores ; Sur le bord de la mer il passait des Centaures Qui couraient au galop, plus vite que le vent. Sous la lune... Tu t'en souviens ?

POLYPHÈME, avec tristesse.

Oui mon enfant.

LYGAS

Un vieux surtout, si grand, avec sa barbe blanche,

Et sa massue énorme appuyée à sa hanche.

Il causait avec toi longtemps, marchant au pas...

POLYPHÈME

Moi, j'étais ennuyé, je ne comprenais pas.

Tu me contais souvent qu'il savait les mystères

De la terre et du ciel.

POLYPHÈME

0 beaux soirs solitaires !

C'est vrai, je me souviens, il me disait, un jour : (( Prends g'arde, il est des cœurs trop tendres pour Famour. (( Toute âme devient folle à l'odeur de la femme. (( Prends bien garde. » Et ses yeux perçants m'entraient dans Tâm Je ne l'écoutai pas. Les dieux m'en ont puni.

LYGAS, cherchant à l'entraîner.

Tu ne veux pas venir ?

POLYPHÈME

Non.

LYGAS

Alors, c'est fini ?

POLYPHÈME, le retenant et l'embrassant.

Je n'ai que toi pourtant !...

LYGAS

Dis-moi pour quelle cause Ton front est-il toujours à présent si morose.. . Tu sais que Galatée est inquiète aussi ?

POLYPHEME

POLYPHEME, avec amertume.

Galatée!...

LYGAS

Oui, vraiment; elle en prend du souci.

Réponds.. . Ne m'aimes-tu pas plus que Galatée ?

FOLYPHÈME

Pourquoi ?

LYGAS

Pour qu'elle en soit jalouse et dépitée.

Fou !

Lycas sort en riant^

Son instinct d'enfant me devine.

Il s'approche à pas lents de l'endroit où Galatée repose, soulève le rideau de feuillage et la contemple.

Elle dort...

Qu'elle est jolie avec ses longs cheveux en or ! Toute cette amertume en moi, sombre et cruelle, Quand je la vois ainsi, s'efface...

Il la contemple longuement.

Elle 'est si belle, Se soutenant la tête avec son bras plié !... Je souffrais tant... Voilà que j'ai tout oublié.

POLYPHÈME

Sur son front, par instants, une légère brise Fait voler ses cheveux... D'une bouche indécise Et molle, elle sourit... Oh ! ce petit front pur. Ce petit front terrible et muet comme un mur ! Connaître un seul instant les secrets qu'il recèle. L'ouvrir. . . ou le briser ! . . . Voir. . . savoir. . . Rêve-t-elle ?. . . Oui, malg'ré moi, toujours, quand ainsi je la tiens Sous mes yeux tout entière et que je me souviens De tant d'acres douleurs [que chaque jour m'apporte, Je demanderais presque aux dieux qu'elle fût morte !

GAL ATÉE, s'é veillant lentement et apercevant Polyphèrae .

Ah 1 c'est toi !... Comment donc ai-je pu si long'temps Dormir?... L'ombre déjà s'allong-e dans les champs.

Elle se lève.

Ah I dieux ! Jamais l'été n'eut de chaleurs pareilles î POLYPHÈME, lui t|ndant à boire.

As-tu soif ?

GAL ATÉE, buvant à petits traits.

C'est exquis.

POLYPHÈME

J'ai pressé des groseilles.

POLYPHÈME

GALATÉE

Que faisais- tu là ?

POLYPHÈME

Rien... Un moment, j'ai rêvé.

Au rythme de ton sein doucement soulevé. Il te déplaît qu^ainsi près de toi je demeure ?

GALATÉE, indifférente.

Mais... non...

POLYPHÈME Viens m'embrasser alors.

GALATÉE, distraite, arrangeant ses cheveux, refaisant les pîis de sa robe.

Oui, tout à l'heure.

Tu sais, ce grand lys bleu dont tu m'avais parlé, Qu'on ne trouve qu'en haut des montag'nes ?... Je l'ai. Il faut pour le cueillir s'aventurer aux glaces, Traverser des ravins, des torrents, des crevasses. Des trous si noirs qu'on n'en voit pas la profondeur... Le voici.

Il lui tend la fleur.

GALATÉE, presque sans regarder.

Bien... Merci... Tiens ! Il n'a pas d'odeur.

POLYPHEME

POLYPHÈME, se rapprochant d'elle.

Ecoute... Je voudrais...

A part.'

Te demander...

Ici?

Cette ang'oisse est affreuse...

Haut.

GALATÉE

Quoi donc?

POLYPHÈME

Te sens-tu bien heureuse

Pourquoi ?... Mais... oui...

POLYPHÈME

Je me dis, par moments , Qu'à mes côtés ta vie est pauvre d'agréments, Que je tiens malgré tout ta grâce prisonnière, Et que les fleurs enfin s'ouvrent à la lumière. Il fait trop sombre ici pour tes jeunes ébats ; Je suis triste toujours.

GALATÉE, inconsciemment.

Bah ! Je ne le vois pas..

POLYPÎÎEME

POLYPHEME

C'est vrai, comme un oiseau, tu sautilles, tu chantes. Il faut me pardonner... J'ai des façons méchantes Par moments.

GALATÉE

Méchant... toi? Sais-tu ce que tu dis?

Chaque fois que je te regarde, tu souris... Tiens, comme en ce moment.

POLYPHÈME, ironique.

Et comme tout à l'heure !

L'attirant à lui d'une voix suppliante.

Viens là.

GALATÉE, s'asseyant sur ses genoux 'et le regardant enfin, avec stupeur.

C'est vrai, pourtant... il ne rit pas... il pleure I POLYPHÈME, la serrant contre lui.

Ne t'inquiète pas... Par pitié, reste ainsi !... Que je te sente sur mon cœur.. . Tout est fini.

GALATÉE

Ton âme est, je le sais, douce pour Galatée. Tu la traites toujours comme une enfant g-âtée : Alors elle en abuse et manque de raison. Mais sa tête est si folle et ton cœur est si bon !

POLYPHÈME

POLYPHÈME

Tes bras nus à mon cou font un collier de neige... Te veux bien que j'y pose un baiser?...

GALATÉE, avec mutinerie.

Mais... qu'aurai -je En retour du baiser?

POLYPHÈME Tout ce que tu voudras.

GALATÉE

Bien, je m'en vais chercher... te mettre en l'embarras...

Elle hésite un moment.

Si... je te... demandais...

POLYPHÈME, la caressant.

Un g-rand baiser I . . .

GALATÉE, coquette.

Je n'ose !

Si... je te demandais...

Quoi donc?

GALATÉE

Oh î peu de chose.

Un grand arc!... un bel arc avec des clous d'argent I

POLYPHÈME

POLYPHÈME, surpris.

Et pour qui ?

GALATEE, un peu confuse.

Pour... Acis.

POLYPHÈME, froidement.

Acis !... Jamais !

GALATEE

Méchant !

Que lui reproches-tu ?

POLYPHÈME Je refuse.

GALATÉE

Il t'estime :

II dit toujours du bien de toi. C'est donc un crime ?

POLYPHÈME, brusquement.

Il vient ici souvent, n'est-ce pas ?

GALATÉE, avec assurance.

Lui, jamais !

Nous ne nous rencontrons que sur les routes... Mais Pourquoi froncer ainsi tes sourcils ?

POLYPHÈME

POLYPHÈME

Rien... Je pense.

GALATÉE, câline.

Tiens... Je te veux donner déjà ta récompense.

Elle l'embrasse dans le cou, longuement.

POLYPHÈME, comme sortant d un rêve.

Oh ! ce baiser ! . .. C'est comme un éclair d'or au cœur!

Etreignant brusquement Galatée.

Galatée !... Ah ! je t'aime !

GALATÉE, l'écartant vivement.

Oh non! tu me fais peur !

POLYPHÈME, la retenant.

Ah! reste dans mes bras.,, qu'un peu je te respire î Oh! baiser tes cheveux... Oh ! boire ton sourire !...

GALATÉE, impatiente.

Laisse !

POLYPHÈME Je t'aime tant !... Si tu savais... la nuit... GALATÉE, irritée.

Laisse !

POLYPHÈME

Ah ! ton beau corps sou pie et fondant comme un fruit, Et ce parfum de toi qui me donne un vertige Et m'enivre et m'affole ! . ..

GALATÉE, le repoussant et se débattant avec dégoût.

Oh ! laisse-moi, te dis-je !

Ils se regardent un instant face à face.

POLYPHÈME, la maintenant par les poignets. Non.. . Non. . , Tu resteras à la fin ! . Je le veux. Je te tiens ; je suis fort... Sauve-toi si tu peux ! . . . Alors tu ne sais pas qu'il n'est point de minute Où dans mon désespoir contre moi je ne lutte, Pris du désir terrible et fou de t'emporter, Pantelante en mes bras, pour te violenter ! Tu ne sais pas que j'ai deux sillons à ma face A force de pleurer !... Tiens, regarde la place Ou mes on,^les ai dents s enfoncent nuit et jour, Tant j'ai le cœur, vois-tu^ dévoré par l'amour !... Tu ne sais pas que j^ai le feu dans les entrailles ; Que, le jour, je me roule en sang dans les broussailles, Et qu'en haut sur les monts souvent le fauve a fui En m'entendant hurler aux étoiles^ la nuit ! . . .

Reprenant une voix de douceur.

Pourtant je ne suis pas tant que tu crois farouche :

iens, regarde, ma bouche est tout près de ta bouche...

ong'e que, pour ta robe effleurée en passant, Il me coule un ruisseau de parfums dans le sang* ; Songe que je conserve en des cachettes sûres Le fruit vert où tes dents ont laissé leurs morsures ; Songe qu'à deux genoux je me traîne aux sentiers Pour adorer la terre où tu posas tes pieds !

Cela ne te fait rien ?.,. Oh ! ces yeux que j'implore ! Quand tu les ouvres, c'est comme un ciel à Taurore... Et rien, je n'aurai rien jamais de leur douceur... Non, jamais! Car je vois jusqu'au fond de ton cœur.

Il eût fallu pourtant si peu pour ma tendresse ! Un sourire.. . un bon geste... une simple caresse, Même avec du mépris comme on caresse un chien. Mais pas même cela pour moi. .. Rien, jamais rien Que ce regard affreux glacé comme une eau morte . , .

GALATÉE, froidement.

Veux-tu laisser mes bras ! . . .

POLYPHÈME, la lâchant.

Va, c'est toi la plus forte ! . . , Quelle folie ! . . . Un dieu m'avait pris la raison ! Un instant... j'avais cru... mais j'ai compris... Pardon!...

Silence.

Galatée fait quelques pas, avec une affectation de tranquillité.

POLYPHÈME

GALATÉE Lycas n'était-il pas ici tantôt?

POLYPHÈME

Sans doute ! . . .

Regardant au dehors.

Veux-tu que je Fappelle?. . . Il est là sur la route.

GALATÉE, avec une impatience fébrile.

Je ne veux pas qu'il joue ainsi par la chaleur : îl s'essouffle, il revient roug^e et tout en sueur; Gela lui fait du mal .

Elle s'assied, puis brusquement, ne pouvant plus se contenir, elle éclate en sanglots. Polyphème s'approche, se penche sur elle, mais elle le repousse.

POLYPHÈME, suppliant.

Tu caches ta figure 1 . , .

Ce que j'ai fait, c'est sans le vouloir, je te jure. Mon sang brûlant m'ég*are, et des mots superflus Me viennent malg'ré moi . . .

GALATÉE, se levant brusquement.

Moi, je n'y pense plus.

Elle va vers la route ; puis éclatant de rire bruyamment et avec affectation :

Ah ! c'est bien fait !

POLYPHÈME

POLYPHÈME Quoi donc?

GALATÉE

En sautant la muraille, ycas s est étalé par terre.

POLYPHÈME, à part.

Elle me raille! . . .

Haut.

Je t'avais apporté des fruits cueillis exprès,

Des pêches, des raisins. . . Afin qu'ils soient plus frais,

Je les ai posés là, sous des feuilles, à l'ombre.

GALATÉE, sans tourner la tête.

Merci.

POLYPHÈME, va et vient, découragé.

L'heure s'avance, et, dans la forêt sombre, Il fera bon chasser ce soir. L'air est en feu.

Il jette son carquois sur ses épaules.

Adieu.

Tendant la main à Galatée.

Tu ne veux pas donner ta main?. . .

GALATÉE, même jeu.

Adieu .

Polyphème la regarde avec tristesse et sort lentement.

POLYPMÈME

GALATÉE, se retournant enfin.

II est parti, tant mieux; le voilà qui chemine Avec ses dogues noirs, là-bas, par la ravine. Je sens comme d'un poids tout mon cœur s'alléger. Que me veut-il enfin? A quoi peut-il songer?

Elle pose à terre une corbeille remplie de laines de couleurs, s'assied et s'apprête à travailler.

Je suis soumise, douce, et fais tout pour lui plaire : D'où lui vient tout à coup cette étrange colère? II m'obsède. J'étais, ce matin, au réveil. Si joyeuse en peignant mes cheveux au soleil! Pour voir si j'étais belle, à l'heure coutumière. Je m'étais en passant mirée à la rivière . . . Maintenant je suis triste et je m'efforce en vain : Ah! qu'il cesse, ou je vais le haïr à la fin !

Bruit de clochettes. Elle lève la tcte.

On dirait le troupeau d'Acis dans la vallée. Si c'était lui ! Déjà je me sens consolée.

Une flûte rustique se fait entendre. Elle écoute un moment. C'est lui !

Elle court vers le fond.

Viens vite, Acis!...

AGIS paraît.

POLYPHÈME 27

GALATEE, courant à lui et Tembrassant.

Quel bonheur de te voir! Je m'ennuyais si fort!... Pourquoi ne vins-tu pas selon ton habitude?

AGÎS

J'ai dû garder la ferme, où le travail est rude. Une brebis hier a mis bas deux agneaux ; Puis le maître est venu visiter ses troupeaux.

GALATÉE

S'est-il montré, du moins, content de ton ouvragée? AGIS

Bientôt je mènerai les bœufs au labourage... Es-tu seule?

Oui, Lycas joue avec son furet.

AGIS

EtPolyphème?

GALATÉE

Il est parti dans la forêt...

Il faut que je te conte une grande nouvelle. Tu vas rire... Devine et creuse ta cervelle... Polyphème...

POLYPHÈME

AGIS

Quoi donc?

GALATÉE

... est amoureux de moi.

AGIS

Polyphème amoureux I Tu railles!

GALATÉE

Non, ma foi !

Gomme toi, j'aurais cru Taventure impossible; Mais, soudain s'emportant avec un air terrible, Lui-même il me l'a dit tout à l'heure... Tiens, vois :

Retroussant la manche de sa tunique et montrant son bras nu. Je porte encore ici la marque de ses doigts !

Le brutal!... mais, vraiment, alors il fa battue! GALATÉE

Oh... non...

AGIS

Pourtant...

GALATÉE

Muette ainsi qu'une statue

Je Tai bravé : soudain sa fureur a cessé.

Ah ! si tu l'avais vu comme un lion forcé

Rugir, se tordre et puis, pour calmer mes alarmes,

Me supplier avec ses gros yeux pleins de larmes

Et demander pardon d'un air humilié !

Comme à moi, par instants, il t'aurait fait pitié.

Car il est bon, au fond... Mais prétendre qu'on l'aime!..

Un lourdaud comme lui faire le beau quand même!...

Pauvre ami I...

Mais j'y songe.*. Avant de me quitter.

Il m'a parlé de fruits qu'il venait d'apporter.

Elle cherche un instant, puis, se ressouvenant soudain, elle court les prendre dans la grotte.

Il les a mis à l'ombre et sous des feuilles fraîches. Les voici... Qu'ils sont beaux!

Des raisins et des pêches.

Prenant une pêche.

Oh ! celle-ci dorée et pourpre tout autour !

GALATÉE, la porte à sa bouche et la tend ensuite à Acis.

Tiens, mords à même : elle est exquise, mon amour.

A ce moment, Lycas entre doucement par le fond sans être vu, les regarde un moment, et vient chatouiller par derrière la nuque de Galatée avec une paille.

POLYPHÈME

GALATEE, sursautant.

Que ce Lycas est fou!... Gamin, si je t'attrape!...

LYGAS, de loin.

Qu'est-ce que vous mang-ez?.. . C'est bon ?

GALATEE, lui tendant un raisin.

Prends cette grappe,

Et va -t'en.

LYCAS

Où ?

GALATÉE N'importe... et ne reste pas là !

LYCAS

Quand Acis est ici, tu dis toujours cela.

Il s*éloigne à quelque distance.

GALATÉE, serrée contre Acis. Oh! que je suis heureuse auprès de toi blottie! Ma g-aieté tout à l'heure était toute partie : La voilà revenue, et je sens, de bonheur, Gomme un millier d'oiseaux qui chantent dans mon cœur.

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