‹ Pomologie française (volume 2)Chapitre 71 sur 106 · CULTURE, USAGES ET PROPRIÉTÉS · texte numérisé non relu

CULTURE, USAGES ET PROPRIÉTÉS

Tous les Fraisiers connus jusqu’à ce jour se cultivent en pleine terre, et supportent aisément les diverses températures du climat de Paris. Ils se multiplient par les graines, par

les coulans et par les éclats enracinés.

(1) Le réceptale de Linné est appelé par les botanistes modernes : placenta, placentaire , trophosperme, spermophore. (2) Quoïque les botanistes modernes soient bien convaincus que les graines ne peuvent naître à nu sur les plantes, cependant l’usage fait continuer d’appeler graines nues celles dont le péricarpe est si mince qu’il avait échappé à l'œil

des anciens.

Par les graines. 1] faut choisir les plus belles Fraises de l'espèce que l'on veut multiplier, les laisser bien mürir sur pied, ensuite les eueillir et les mettre dans un vase où on les écrasera dans une petite quantité d’eau pour en détacher les graines que l'on fera sécher à l'ombre, et que l’on conservera jusqu’au printemps. Alors on laboure et on ameublit bien un petit bout de planche, on le passe au rateau et on lui donne une bonne mouillure ; ensuite on y sème la graine qui devra être aussitôt recouverte de 1 millimètre ou 2 de terreau fin que l’on soupoudrera dessus avec un tamis de crin. Ce terreau se liant promptement à la terre humide, presse les graines de toutes parts et favorise ainsi leur germination. On couvre le semis avec un païllasson ou avec de la litière, et on mouille de temps en temps pour entretenir l'humidité. Quinze jours après, les Fraisiers doivent paraître; alors on donne un peu plus d'air en éloignant le paillasson du sol, ou en le dressant du côté du soleil pour garantir le jeune plant de l’ardeur de ses rayons.

Si l’on n'avait que très peu de graines, il faudrait les semer de la même manière dans une terrine que l’on tiendrait à une humidité douce, et dont on couvrirait la terre de mousse pour favoriser la germination ; mais de quelque manière que l'on sème, il est très important de ne pas laisser sécher la terre, et surtout de ne pas la laisser s’échauffer étant sèche par les rayons du soleil; dans le premier cas les graines ne leveraient pas ou ne leveraient que l’année suivante, et dans le second cas elles seraient perdues sans ressource.

Quand les Fraïisiers sont levés, on les sarcle, on les mouille légèrement et souvent. S'ils ont cinq ou six feuilles à la mi-octobre; on les repique en pépinière à 16 ou 18 centimètres de distance, ou bien, ce qui pourtant n’est pas la meilleure manière, on forme de petites touffes de deux à trois pieds que l’on espace de 24 à 30 centimètres. Quelquefois le plant n’est pas assez fort pour être repiqué à l’automne ; alors on le laisse en place jusqu’au printemps suivant. Dans tous les cas, il doit avoir deux années de végétation (le Fraisier Quatresaisons excepté) avant que d’être mis en place, parce qu'il lui faut cet âge au moins pour être en état de fructifier. Tant que les jeunes Fraisiers sont en pépinières, il faut les sarcler, binér, arroser convenablement et supprimer les coulans qu'ils pourraient produire.

Par coulans: On sait qu’à l'exception de deux variétés, tous les Fraisiers produisent des coulans ou filets qui sortent des aisselles des plus jeunes feuilles, s'étendent en tous sens sur la terre, produisent de distance en distance de nouvelles plantes qui s’enracinent au lieu où elles touchent la terre, et multiplient ainsi l'espèce à l'infini. Quand on est dans l'intention de former un nouveau plant de Fraisier au moyen de ces coulans, il faut, lorsque la végétation commence à se ralentir, en supprimer les plus faibles, n’en conserver sur chaque pied que quatre à six des plus forts et les pincer au troisième œilleton; ensuite, pour favoriser et hâter la croissance de ces œilletons ou jeunes pieds, on les enfoncera un peu en terre ou on les buttera légèrement; à l'automne, on repiquera ces nouvelles plantes en pépinière ou on les plantera immédiatement en place.

Par éclats. Aucune plante ne reprend plus facilement de bouture que les tiges éclatées de Fraisier ; mais, pour en assurer encore le succès, on transforme, pour ainsi dire, ces tiges

en marcottes en les rehaussant avec de la bonne terre meuble, ou en les buttant simple-

ment avec celle qui les entoure. Si lon fait cette opération au printemps ou en été, les tiges seront garnies de nombreuses racines à l'automne, et elles pourront être éclatées, separées de la vieille souche et replantées de suite en place sans être mises en pépinière.

Dans la plupart des jardins, on plante les Fraisiers en bordure le long des allées, et toute la culture qu’on leur donne est un labour par an, un rechaussage, quelques arrosemens et la suppression des coulans qui s'étendent sur les plates-bandes et dans l'allée. Les fruits qu'on obtient de ces bordures ne sont pas très gros, mais ils sont toujours excellens, parce qu'ils jouissent de l'air et des bienfaits du soleil, et que la terre qui les nourrit n’est jamais surchargée d'engrais. Be telles bordures peuvent durer trois ou quatre ans en bon rapport; après quoi il faudra les détruire et les remplacer par des plantes d’une autre nature.

Mais si lon veut avoir une grande quantité de belles et grosses Fraises, il faut les cultiver avec plus de soin: pour cela on doit choisir une terre plus légère que forte, douce, fertile, facile à cultiver, répandre dessus un bon engrais bien consommé, tel que du terreau de couche, qu'il faudra enterrer par un labour soigné, qui, en rendant la terre le plus meuble possible, étendra l’engrais également partout. Lorsque le terrain est bien labouré,on le divise par planches que l’on passe au rateau et que l’on couvre d’une légère couche de terreau ou de fumier court et fin, comme font les habiles jardiniers de Paris, afin que la terre se tienne toujours fraiche et que les arrosemens ne la battent pas. On trace ensuite sur chaque planche quatre ou cinq lignes où l’on plante les Fraisiers à 4 ou 5 décimètres les uns des autres. Soit que l’on plante au printemps ou à l'automne, il faut aussitôt donner une bonne mouillure pour attacher le plan à la terre.

La première récolte ne sera pas abondante, surtout si la plantation s’est faite au printemps, et si le plant est provenu de graines . C’est sur la seconde et troisième année que l’on doit fonder son espérance : il faut pendant ce temps sarcler, biner, arroser toutes les fois qu'il en sera besoin; abriter le plant contre l’ardeur du soleil et supprimer les coulans au fur et à mesure qu'ils paraissent.

Tels sont les soins généraux que demandent les Fraisiers pendant les deux ou trois ans qu'ils peuvent rester en place. Au hout de ce temps, ils ne donnent plus que de petits fruits; alors on les arrache, puisque probablement on a eu soin d’élever ailleurs un autre plant pour le remplacer.

Duhamel dit qu’il faut douze à treize ans d'intervalle entre deux plants de Fraisier dans le même endroit. Je n'ai jamais vu qu'aucun praticien ait suivi cette maxime; et moimême je n’en ai jamais reconnu la nécessité. Les habitans de Montreuil et de Bagnolet admettent un intervalle de trois ans, et ce temps est bien suffisant pour refaire la terre.

Parmi les nombreux moyens employés pour obtenir des Fraises pendant l’hiver, je crois devoir en indiquer ici quelques-uns. 1° Si l'on plante des Fraisiers des Alpes, ou Quatresaisons, au pied d’un mur bien exposé au midi, et qu’on les abrite de la gelée avec de la litière ou des paillassons qu'on ôtera toutes les fois que le temps sera doux, on aura des Fraises une partie de l'hiver. 2° On en obtiendra davantage et avec plus d'assurance en posant des

châssis sur une planche de Fraisiers des Alpes, et en l’entourant d'un réchaud de fumier.

3° Le moyen le plus simple de tous, c’est de planter des Fraisiers dans des pots dans le courant de l’été et de mettre ces pots sur les tablettes d’une serre-chaude pendant l’hiver : ils y seront à merveille, fructifieront abondamment et ne demanderont d’autre soin que d’être mouillés à propos.

Un jardinier intelligent peut varier et modifier à l'infini et avec un plein succès la règle générale que je viens d'indiquer pour la culture du Fraisier, selon les localités, la nature du terrain, selon ses gouts ou son intérêt. Moi-même je me suis souvent écarté de ce que je viens de dire : mille circonstances qu’il est impossible de prévoir nécessitent des modifications dans la pratique. Ainsi, en Angleterre, on ne connaît guère le ver blanc; en France, il fait la désolation des planteurs de Fraisiers : en Angleterre on couvre la terre des planches de Fraisiers avec de la mousse pour tenir les Fraises propres et en éloigner les limaces; ici nous tenons nos Fraises propres avec un paillis, du sable, de la tannée. Au reste on trouvera à la description de chaque espèce ce qu’elle exige de particulier dans sa culture.

Les Fraises sont un aliment aussi sain qu'agréable; elles se mangent crues, sans sucre ou avec du sucre; seules, ou avec de l’eau, du vin, de la crème, etc.; on les mêle dans les compotes, dans l’eau de groseille : le feu détruit ou altère beaucoup leur parfum. Cependant par le procédé Appert on conserve leur arôme assez bien pour pouvoir le communiquer

ensuite à certains mets d'office comme crêmes, glaces, etc.

FRAIZIER DES BOIS.

Fragaria V'esca, Poit. et Turp.

EE , UOIQUE ce fraisier et quelques autres espèces croïssent naturellement dans

À plusieurs localités de l'Europe, les anciens botanistes ne nous ont laissé aucun document sur le genre fraisier. Il est probable qu'il ne l'ont pas connu. Celui-ci croît communément dans les bois découverts où l'air et le soleil ont quelque accès. Après la coupe d’un grand bois, on voit la terre se couvrir de fraisiers comme par enchantement, et on se demande d'où viennent tant de graines. Cela n’a rien d'étonnant pour ceux qui croient à la production spontanée ; mais les incrédules sont obligés d'admettre qu'il existait là des fraisiers avant que le bois n’eût couvert le terrain; que les graines se sont conservées dans la terre pendant cent ans, deux cents ans, et que quand la chute de la forêt est venue les rendre à l'air et au soleil, elles ont germé et reproduit leur espèce. On explique à-peu-près de la même manière l'apparition de certaines plantes dans des endroits où on n'en avait jamais vu auparavant.

Les tiges du fraisier des bois sont courtes, couchées, divisées, radicantes, couvertes des débris d'anciens pétioles et munies de racines nombreuses, simples, raides, garnies de fibrilles.

Toutes les feuilles sont alternes et naissent de l’extrémité des tiges; elles sont composées de trois folioles, portées sur un pétiole commun, long d'environ dix-huit centimètres, legèrement canaliculé et muni de poilsétalés ; ce pétiole a deux grandes stipules à sa base, souvent colorées : de ces trois folioles, l'intermédiaire est la plus grande, trapéziforme. Des coulans longs et menus naissent dans les aisselles des jeunes feuilles et vont au loin donner naissanceà au tant de nouveaux fraisiers qu'ils ont de nœuds sur leur longueur.

Les hampes florifères, couvertes de poils fins et couchés, sont aussi axillaires, maïs elles ne se développent que dans les aisselles des feuilles âgées ou qui ont déjà produit des coulans; elles se tiennent droites, s'élèvent à la hauteur des feuilles et se divisent au sommet en plusieurs bifurcations, et dans chacune des bifurcations naît une petite fleur blanche, pédoneulée, droite ou inclinée. Dans les bois, une hampe porte rarement plus de quatre ou six fleurs auxquelles succèdent autant de fruits; mais dans les jardins elle en porte ordinairement

davantage.

Le fruit est petit, rond ou ové, rouge vif du côté du soleil, ayant les divisions calicinales 63*

réfléchies en arrière. On trouve à la surface un assez grand nombre de petites graines puces, logées dans de légers enfoncemens. |

Les fraises de bois commencent à mürir vers la fin de mai, et on en trouve jusqu’en août. Tout le monde sait combien elles sont parfumées, savoureuses, et combien elles l’'emportent sur toutes les autres fraises, quand elles ont cru au soleil. Beaucoup de personnes n’en cultivent pas d’autres; elles envoient tout uniment arracher du plant de fraisier dans les bois, le font planter en planche ou en bordure dans leur jardin, où une nourriture abondante augmente souvent du double la grosseur du fruit, mais lui fait perdre de son parfum.

On trouve aussi dans les bois une variété à fruit blanc, mais plus rare et moins estimée.

Explication des détails de la figure ci-jointe.

a. Fleur entière, vue par devant.

b. La même, vue par derrière.

c. Coupe verticale, montrant l'insertion des étamines et des ovaires. d. Un ovaire, muni de son style latéral.

e. Fruit mür, coupé verticalement.

f. Graine müre, grossie.

g, La même, coupée horizontalement.

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