CLÉOPÂTRE, ACHORÉE, CHARMION
IEn cst-cc d<5ja fait , et nos bords malheureux Sont-ils déjà souilles d’un sang si généreux ?
Achorée.
Madame , j’ai couru par votre ordre au rivage , ï’ai vu la trahison , j’ai vu toute sa rage ,
Du plus grand des mortels j’ai vu trancher le sort ,
J’ai vu dans son malheur la gloire de sa mort;
Et puisque vous voulez qu’ici je vous raconte La gloire d’une mort qui nous couvre de honte , Ecoutez , admirez, et plaignez son trépas.
Ses trois vaisseaux en rade avoient mis voiles bas.
Et , voyant dans le port préparer nos galères ,
Il croyoit que le Roi , touché de ses misères ,
Par un beau sentiment d’honneur et de devoir ,
Avec toute sa Cour le venoit recevoir;
Mais voyant que ce Prince ingrat à scs mérites N’envoyoit qu’un esquif rempli de Satellites,
Il soupçonne auflï-tôt son manquement de foi ,
Et se laisse surprendre à quelque peu d’effroi.
Enfin voyant nos bords et notre flotte en armes.
Il condamne en son coeur scs indignes alarmes
TRAGÉDIE. t }
Et réduit tous les soins d’un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui.
« N’exposons , lui dit-il , que cette seule têta s> A la réception que l’Égypte m’apprête ;
» Et tandis que moi seul j’en courrai le danger ,
» Songe à prendre la fuite afin de me venger, a) Le Roi Juba nous garde une foi plus sincere ,
« Chez lui tu trouveras et mes fils et ton pere ; y» Mais quand tu les vcrrois descendre chez Pluton ,
» Ne désespéré point du vivant de Caton. »
Tandis que leur amour en cet adieu conteste, Achillas à son bord joint son exquif funeste , Septime se présente , et lui tendant la main, i Le salue Empereur en langage Romain ;
Et , comme député de ce jeune Monarque :
c« Passez , Seigneur, dit-il, passez dans certe barque ,
» Les sables et les bancs cachés dessous les eaux » Rendent l’accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. « Ce héros voit la fourbe et s’en moque dans l’ame i Il reçoit les adieux des siens et de sa femme.
Leur défend de le suivre , et s’avance au trépas Avec-le même front qu’il donnoit les États.
La même majesté sur son visage empreinte ,
Entre ces assassins montre un esprit sans crainte,
Sa vertu toute entière à la mort le conduit ;
Son affranchi Philippe est le seul qui le suit.
C’est de lui que j’ai su ce que je viens de dire ,
Mes yeux ont vu le reste i et mon cœur en soupire ,
Et croit que César meme I de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.
M POMPÉ E
CiÉOPATRÏ.
N’épargnez point les miens > achevez , Achorec t L’histoire d’une mort que j’ai déjà pleurée. 1
ACHORÉI.
On l’amene, et du port nous le voyons venir ,
Sans que pas un d’entre eux daigne l’entretenir.
Ce mépris lui fait voir ce qu’il en doit attendre.
Si-tôt qu’on a pris terre on l’invite à descendre;
11 se lève ; et , soudain pour signai , Achillas Derrière ce héros tirant son coutelas ,
Septime et trois des siens , lâches enfans de Rome , Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme à T andis qu’ Achillas même épouvanté d’horreur De ces quatre enragés admire la fureur.
Vous qui livrez la terre aux discordes civiles ,
Si vous vengez. sa mort, Dieux 1 épargnez nos villen N’imputez rien aux lieux , reconnoissez les mains : ..
le crime de l’Egypte est fait par des Romains....
Mais que fait et que dit ce généreux courage ? Achorée.
D’un des pans de sa robe il couvre son visage.
A son mauvais destin en aveugle obéit ,
Et dédaigne de voir le Ciel qui le trahit.
De peur que d’un coup-d’ccil contre une telle offense 11 ne semble implorer son aide ou sa vengeance.
Aucun gémissement à son coeur échappé Ne le montre en mourant digne d’être frappé ; Immobile à leurs coups , en lui-même il rappelle Ce qu’eut de beau sa vie et ce qu’on dira d’elle y
Et
TRAGÉDIE. if
Et tient la trahison que le Roi leur prescrit Trop au-dessous de lui pour y prêter l’esprit.
Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ,
Et son dernier soupir est un soupir illustre ,
Qui , de cette grande ame achevant les destins ,
Etale tout Pompée aux yeux des assassins.
, Sur les bords de l’esquif sa tête enfin penchée Par le traître Septime indignement tranchée ,
Basse au bout d’une lance en la maind’Achillas,
Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats.
On descend , et peur comble à sa noire aventure ,
On donne à ce héros la mer pour sépulture;
Et le tronc sous les flots roule dorénavant Au gré de la fortune , et de l’onde, et du vent.
La triste Cornélie à cet affreux spectacle ,
Par de longs cris aigus tâche d’y mettre obstacle. Défend ce cher époux de la voix et des yeux ,
Puis, n’espérant plus rien, leve les mains aux Cieux ; Et, cédant tout-à-coup à la douleur plus forte ,
Tombe dans sa galere évanouie ou morte.
Les siens en ce désastre , à force de ramer ,
L’éloignent de la rive et regagnent la mer ;
Mais sa fuite est mal sûre , et l’infâme Septime Qui se voit dérober la moitié de son crime ,
Afin de l’achever prend six vaisseaux au port ,
Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort. Cependant Achillas porte au Roi sa conquête :
Tout le Peuple tremblant en 1 détourne la tête ;
Un effroi général offre à l’un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas ;
Xt POMPÉE,
L’autre entend le tonnerre , et chacun sc figure Un désordre soudain de toute la nature ,
Tant l’excès du forfait , troublant leurs jugemens , Présente à leurs terreurs l’cxccs des châtimcns.
Philippe , d’autre part , montrant sur le rivage Dans une amc servile un généreux courage, :
Examine d’un œil et d’un soin curieux OÙ les vagues rendront ce dépôt précieux ,
Pour lui rendre , s’il peut , ce qu’aux morts on doit rendre* Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre ,
Et d’un peu de poussière élever un tombeau A celui qui du monde eut le sort le plus beau. r»
Mais comme vers l’Afrique on poursuit Cornélie ».
On voit d’ailleurs César venir de Thessalie ;
Une flotte paroît qu’on a peine à compter.
Cléopâtre.
C’est lui-même , Achoréc , il n’en faut point douter. Tremblez. , tremblez, méchans! voici venir la foudre » Cléopâtre a de quoi vous mettre tous en poudre ;
César vient , elle est Reine , et Pompée est vengé ,
La tyrannie est bas , et le sort est changé.
Admirons cependant le destin des grands hommes , Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes»
Ce Prince d’un Sénat maître de l’univers.
Dont le bonheur scmbloit au-dessus du revers.
Lui que sa Rome a vu plus craint que le tonnerre. Triompher en trois fois des trois parts de la terre ,
Et qui voyoit encore en ces derniers hasards L’un et l’autre Consul suivre ses étendards ,
Si-tôt que d’un malheur sa fortune est suivie ,
tes monstres de l'Egypte ordonnent de sa vie :
On voit un Achillas , un septime , un Photin , Arbitres souverains d’un si noble destin ;
Un Roi qui de ses mains a reçu la couronne ,
A ces pestes de Cour lâchement l’abandonne.
Ainsi finit Pompée , et peut-ctre qu’un jour Cc'sar éprouvera même sort à son tour....
Rendez l’augure faux, Dieux qui voyez mes larmes, Et secondez par-tout et mes voeux et ses armes !
Charmion.
Madame , le Roi vient qui pourra vous ouir.