PHILIPPE
CORNÉUI,
M e s yeux , puis-je vous croire , et n’est-ce point un songe
Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?
Te revois-je , Philippe et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher ?
Gette urne que je tiens contient-elle sa cendre ?...
O vous, à ma douleur objet terrible et tendre ,
Eternel entretien de haine et de pitié ,
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié !
N’ attendez point de moi de regrets , ni de larmes ;
Un grand coeur à ses maux applique d’autres charmes. Les foibles déplaisirs s’amusent à parler ,
Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
Moi , je jure des Dieux la puissance suprême ,
Et , pour dire encor plus , je jure par vous-même ,
Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des Dieux qui l’ont mal protégé i
F iij
tt P O M P Ë E,
Je jure donc par vous, ô pitoyable reste 1 Ma divinité seule après ce coup funeste ,
Par vous qui seul ici pouvez, me soulager ,
De n’éteindre jamais l’ardeur de le venger !...
Ptolomée à César, par un lâche artifice ,
Borne , de ton Pompée a fait un sacrifice ,
Et je n’entrerai point dans tes murs désolés ,
Que le Prêtre et le Dieu ne lui soient immolés... Faites-m’en souvenir et soutenez ma haine ,
O cendres ! mon espoir auffi-bien que ma peine;
Et , pour m’aider un jour à perdre son vainqueur ,
Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur...* Toi, qui l’as honoré , sur cet infâme rive ,
D’une flamme pieuse autant comme chétive.
Dis-moi quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funebre devoir ?
Philippe.
Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-meme> Après avoir cent fois maudit le diadème ,
Madame , j’ai porté mes pas et mes sanglots Du côté que le vent poussoit encor les flots.
Je cours long-tems en vain ; mais enfin d’une rocht J’en découvre le tronc vers un sable assez proche ,
Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir A feindre de le rendre et puis s’en ressaisir.
Je m’y jette et l’embrasse et le pousse au rivage;
Et , ramassant sous lui le débris d’un naufrage ,
Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art ,
Tel que je pus sur l’heure , et qu’il plut au hasard*
A peine brûloit il , que le Ciel plus propice
M’cnroie un compagnon en ce pieux office :
Cordus , un vieux Romain qui demeure en ces lieux. Retournant de la ville , y détourne les yeux ;
Et n’y voyant qu’un tronc dont la tete est coupée,
A cette triste marque il reconnoît Pompée.
Soudain la larme à l’œil : j> O toi , qui que tu sois , n A qui le Ciel permet de si dignes emplois I a Ton sort est bien , dit-il , autre que tu ne penses, a Tu crains des chitimens , attends des récompenser > h César est en Egypte, et venge hautement y> Celui qui pour ton lele a tant de sentiment.
5» Tu peux faire éclater les soins qu’on t’en voit prendre* a Tu peux meme à sa veuve en reporter la cendre - , ii Son vainqueur l’a reçue avec tout le respect . ii Qu’un Dieu pourroit ici trouver à son aspect. ii Achevé ; je reviens, n II part et m’abandonne.
Et rapporte aussi-tôt ce vase qu’il me donne ,
Ou sa main et la mienne enfin ont renfermé Ces restes d’un Héros par le feu consumé.
Cornélie.
O que sa piété mérite de louanges î Philippe.
En entrant, j’ai trouvé des désordres étranges;
J’ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port ,
Où le Roi, disoit-on, s’étoit fait le plus fort.
Les Romains poursuivoient, et César dans la place, Ruisselante du sang de cette populace ,
Montroit de sa justice un exemple asseï beau ,
Faisant passer Photin par les mains d’un bourreau..
> Aussi-tôt qu’il me v#it , il daigne me connoitr e ,
c9 POMPÉE,
Et , prenant de ma main les cendres de mon maître î » Restes d’un demi-Dieu , dont à peine je puis a? Egaler le grand nom , tout vainqueur que j’en suis* » De vos traîtres, dit il, voyez punir les crimes» aa Attendant des Autels , recevez ces victimes :
aa Bien d’autres vont les suivre Et toi , cours au palais
aa Porter à sa moitié ce don que je lui fais ; aa Porte à scs déplaisirs cette foible allégeance , aa Et dis-lui que je cours achever sa vengeance, aa Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant.
Et baise , avec respect , ce vase qu’il me rend.
• CornUii.
O soupirs ! ô respect! ô qu’il est doux de plaindre Le sort d’un ennemi , quand il n’est plus à craindre! Qu’avec chaleur, Philippe , on court à le venger , Lorsqu’on s'y voit forcé par son propre danger.
Et quand cet intérêt qu’on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté , comme il croît notre gloire 1 César est généreux, j’en veux être d’accord ;
Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort :
Sa vertu laisse lieu de douter à l’envie De ce qu’elle feroit , s’il le voyoit en vie.
Pour grand qu’en soit le prix , son péril en rabats Cette ombre qui la couvre en affoiblit l’éclat.
L’amour même s’y mêle , et le force à combattre;
Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.
Tant d’intérêts sont joints à ceux de mon époux,
Que je ne devrois rien à ce qu’il fait pour nous ,
Si » comme par soi-meme un grand cœur juge un autre*
Je n’aimois mieux juger sa vertu par la nôtre ,.
Et croire que nous seuls armons ce combattant , Parce qu’au point qu’il est j’en voudrois faire autant.