‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 32 sur 122 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

CORNÉUI,

M e s yeux , puis-je vous croire , et n’est-ce point un songe

Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?

Te revois-je , Philippe et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher ?

Gette urne que je tiens contient-elle sa cendre ?...

O vous, à ma douleur objet terrible et tendre ,

Eternel entretien de haine et de pitié ,

Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié !

N’ attendez point de moi de regrets , ni de larmes ;

Un grand coeur à ses maux applique d’autres charmes. Les foibles déplaisirs s’amusent à parler ,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi , je jure des Dieux la puissance suprême ,

Et , pour dire encor plus , je jure par vous-même ,

Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des Dieux qui l’ont mal protégé i

F iij

tt P O M P Ë E,

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste 1 Ma divinité seule après ce coup funeste ,

Par vous qui seul ici pouvez, me soulager ,

De n’éteindre jamais l’ardeur de le venger !...

Ptolomée à César, par un lâche artifice ,

Borne , de ton Pompée a fait un sacrifice ,

Et je n’entrerai point dans tes murs désolés ,

Que le Prêtre et le Dieu ne lui soient immolés... Faites-m’en souvenir et soutenez ma haine ,

O cendres ! mon espoir auffi-bien que ma peine;

Et , pour m’aider un jour à perdre son vainqueur ,

Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur...* Toi, qui l’as honoré , sur cet infâme rive ,

D’une flamme pieuse autant comme chétive.

Dis-moi quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funebre devoir ?

Philippe.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-meme> Après avoir cent fois maudit le diadème ,

Madame , j’ai porté mes pas et mes sanglots Du côté que le vent poussoit encor les flots.

Je cours long-tems en vain ; mais enfin d’une rocht J’en découvre le tronc vers un sable assez proche ,

Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir A feindre de le rendre et puis s’en ressaisir.

Je m’y jette et l’embrasse et le pousse au rivage;

Et , ramassant sous lui le débris d’un naufrage ,

Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art ,

Tel que je pus sur l’heure , et qu’il plut au hasard*

A peine brûloit il , que le Ciel plus propice

M’cnroie un compagnon en ce pieux office :

Cordus , un vieux Romain qui demeure en ces lieux. Retournant de la ville , y détourne les yeux ;

Et n’y voyant qu’un tronc dont la tete est coupée,

A cette triste marque il reconnoît Pompée.

Soudain la larme à l’œil : j> O toi , qui que tu sois , n A qui le Ciel permet de si dignes emplois I a Ton sort est bien , dit-il , autre que tu ne penses, a Tu crains des chitimens , attends des récompenser > h César est en Egypte, et venge hautement y> Celui qui pour ton lele a tant de sentiment.

5» Tu peux faire éclater les soins qu’on t’en voit prendre* a Tu peux meme à sa veuve en reporter la cendre - , ii Son vainqueur l’a reçue avec tout le respect . ii Qu’un Dieu pourroit ici trouver à son aspect. ii Achevé ; je reviens, n II part et m’abandonne.

Et rapporte aussi-tôt ce vase qu’il me donne ,

Ou sa main et la mienne enfin ont renfermé Ces restes d’un Héros par le feu consumé.

Cornélie.

O que sa piété mérite de louanges î Philippe.

En entrant, j’ai trouvé des désordres étranges;

J’ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port ,

Où le Roi, disoit-on, s’étoit fait le plus fort.

Les Romains poursuivoient, et César dans la place, Ruisselante du sang de cette populace ,

Montroit de sa justice un exemple asseï beau ,

Faisant passer Photin par les mains d’un bourreau..

> Aussi-tôt qu’il me v#it , il daigne me connoitr e ,

c9 POMPÉE,

Et , prenant de ma main les cendres de mon maître î » Restes d’un demi-Dieu , dont à peine je puis a? Egaler le grand nom , tout vainqueur que j’en suis* » De vos traîtres, dit il, voyez punir les crimes» aa Attendant des Autels , recevez ces victimes :

aa Bien d’autres vont les suivre Et toi , cours au palais

aa Porter à sa moitié ce don que je lui fais ; aa Porte à scs déplaisirs cette foible allégeance , aa Et dis-lui que je cours achever sa vengeance, aa Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant.

Et baise , avec respect , ce vase qu’il me rend.

• CornUii.

O soupirs ! ô respect! ô qu’il est doux de plaindre Le sort d’un ennemi , quand il n’est plus à craindre! Qu’avec chaleur, Philippe , on court à le venger , Lorsqu’on s'y voit forcé par son propre danger.

Et quand cet intérêt qu’on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté , comme il croît notre gloire 1 César est généreux, j’en veux être d’accord ;

Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort :

Sa vertu laisse lieu de douter à l’envie De ce qu’elle feroit , s’il le voyoit en vie.

Pour grand qu’en soit le prix , son péril en rabats Cette ombre qui la couvre en affoiblit l’éclat.

L’amour même s’y mêle , et le force à combattre;

Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Tant d’intérêts sont joints à ceux de mon époux,

Que je ne devrois rien à ce qu’il fait pour nous ,

Si » comme par soi-meme un grand cœur juge un autre*

Je n’aimois mieux juger sa vertu par la nôtre ,.

Et croire que nous seuls armons ce combattant , Parce qu’au point qu’il est j’en voudrois faire autant.

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