‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 43 sur 122 · LE PRINCE · texte numérisé non relu

LE PRINCE

Monseigneur,

Rodogune se présente a •votre Altesse avec quelque sorte de confiance , et ne peut croire qu apres avoir fait sa bonne fortune A vous dédaignic £ de la prendre en votre protection. Elle a trop de connoissance de votre bonté j pour craindre que vous veuillie £ laisser votre ouvrage imparfait , et lui dénier la continuation des grâces dont vous lui ave^ été si prodigue . C est a votre illustre

suffrage quelle est obligée de tout ce qu elle

a reçu d'applaudissement ; et les favorabUs regards dont il vous plut fortifier la faiblesse de sa naissance , lui donnèrent tant d’éclat et de vigueur 3 qu’il semblait que vous eussiez pris plaisir a répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne , et a lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit par-tout . Apres cela 3 Monseigneur 3 quels hommages peut-elle rendre a votre Altesse 3 qui ne soient au-dessous de ce quelle lui doit ? Si elle tâche a lui témoigner quelque reconnaissance par l’ admiration de ses vertus , ou trouvera-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis 3 et dont les coups d’essai furent signalés par la défaite des premiers Capitaines de l’Europe ? Votre Altesse sut vaincre avant qu’ils se pussent imaginer qu elle sût combattre ; et ce grand courage 3 qui navoit encore vu la guerre que dans les Livres 3 ejfafa tout ce qu’il y avoit lu des Alexandre s et des Césars , si-tôt quil parut a la te te d’une armée . La générale conster-

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nation ou la perte de notre grand Monarque nous avoit plongés , enfioit L’orgueil de nos adversaires en un tel point , qu'ils osaient se persuader que du siège de Rocroi dèpendoitla prise de Paris 3 et L’avidité de leur ambition dévoroit déjà le cœur d’un Royaume dont ils pensoient avoir surpris les frontières . Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances j que ceux-là même qui s’étoient promis tant de conquêtes sur nous , virent terminer la campagne de cette meme année par celles que vous fites sur eux. Ce fut par-la. , Monseigneur , que vous commençâtes ces grandes victoires que vous ave^ toujours si bien choisies , qu elles ont honoré deux régnés tout a la fois > comme si c’eût été trop peu pour votre Altesse d’étendre les bornes de l’Etat sous celui - ci , si elle n’eût en même tems effacé quelques-uns des malheurs qui s’étoient mêlés aux longues prospérités de l’autre. Thionville 3 Phitisbourg et Nor-

linghen étoient des lieux funestes pour la

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France ; elle n en pouvoit entendre les noms sans gémir 3 elle ne pouvoit y porter sa pensée sans soupirer ; et ces mêmes lieux , dont le souvenir lui arrachoit des soupirs et des gémissemens 3 sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité , les dignes occasions de ces feux de joie 3 et les glorieux sujets des actions de grâces quelle a rendues au Ciel pour les triomphes que voire courage invincible en a obtenus. Dispense £moi , Monseicxeur , de vous parler de Dunkerque : j'épuise toutes les forces de mon imagination 3 et je ne conçois rien qui réponde a la dignité de ce grand ouvrage , qui nous vient d’assurer l'Océan par la prise de cette fameuse retraite de Corsaires. Tous nos havres en étoient comme assiégés : il n en pouvait échapper un vaisseau qu'a la merci de leurs brigandages 3 et nous en avons vu souvent de pillés a la vue des mêmes ports 'dont ils venoient de faire voile ; et maintenant 3 par la conquête d'une seule ville 3 je vois d'un côté nos mers libres 3 nos côtes af-

franchies , notre commerce rétabli 3 la racine de nos maux publics coupée : d'autre côté 3 la Flandre ouverte 3 /' embouchure de ses rivières captive 3 la porte de son secours fermée 3 la source de son abondance en notre pouvoir ; et ce que je vois n'est rien encore au prix de ce que je prévois 3 si-tôt que votre Altesse y reportera la terreur de ses armes. Dispenscçmoi donc 3 Mon seigneur , de profaner des effets si merveilleux 3 et des attentes si hautes , par la bassesse de mes idées , et par V impuissance de mes expressions ; et trouve £ bon que , demeurant dans un respectueux silence , je n ajoute rien ici qu une protestation trcs-inviolablc d'être toute ma vie ,

MONSEIGNEUR

de Votre Altesse,

Le trôi-humblc , très-obéissant et très-passionné serviteur , CoRNtILLI.

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