CHAPITRE PREMIER
A l'ouest, la Campanie présente à la mer Tyrrhénienne une longue côte légèrement infléchie que trois caps, Gaëte, Misène, le promontoire de Minerve, divisent en deux baies. Au nord, ce sont, au-dessous du fleuve Liris, la plaine et les côteaux célèbres dont les vignes produisaient . le Falerne et le Massique chantés par Horace. A l'est, les montagnes du Samnium contrastent vigoureusement par leur àâpreté avec la grâce des collines et la fertilité des plaines qui s'étendent à leur pied, jusqu à la côte. Au sud, le Silarus, non loin des temples antiques de Paestum, se jette dans la mer. Telles sont les frontières de la Campanie heureuse, jardin de l'Italie, dont, plusieurs fois l'an, les riches récoltes récompensaient le labeur de l'homme, terre du soleil et des fleurs, habitée par une population dont les influences grecques avaient affiné le goût, dont l'oisiveté, le climat ensoleillé, la douceur de se laisser vivre avaient amolli les énergies, tandis que, dans les montagnes voisines, une race rude et guerrière guettait d'un œil envieux cette riche proie offerte à son ambition.
Plus profond que l'autre, le golfe emprisonné entre le cap de Misène et le promontoire de Minerve arrondissait, comme Îles lèvres pures d'un vase modelé par un Grec, ses rives harmonieuses. Est-ce pour ce motif que les anciens l'ont nommé le Cratère ? Cicéron l'appelait delicatum. Les deux caps prolongés par des îles, celui de Misène par Procida, Vivara et Ischia, celui de Sorrente par Capri, l'abritaient contre les vents du large. Dans un coin, près de l'active Pouzzoles, Naples, oisive et bruyante, s'étageait sur les collines, en pleine lumière. Au centre, le Vésuve
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dominait au loin la plaine et la mer, portant sur les dernières pentes de ses laves refroidies les riches cités d'Herculanum et de Pompéi; plus bas, un repli de la côte abritait Stabies. Le Vésuve n'avait pas alors le même aspect qu'aujourd'hui (fig. 1, p. 2), ses deux sommets, sa cime et ses flancs désolés, son nuage éternel que, pendant la nuit, le feu intérieur colore de ses rouges reflets. Du nord de l'Italie à la Sicile, une série de sommets volcaniques, qui aujourd'hui dorment depuis des siècles, avaient, aux temps préhistoriques, couvert la péninsule de leurs débris et modifié
Fig. 1. — Le Vésuve vu du rempart, au-dessus de l’'Amphithéâtre (p. 2).
les lignes de ses paysages. La mémoire des hommes ne se souvenait plus de leur antique activité. La tradition, qui plaçait sur les côtes riantes de la Campanie les bouches de l'enfer, les champs Phlégréens et la lutte des Titans contre l’Olympe, en gardait quelque souvenir inconscient. Aucune crainte n'avait donc écarté du Vésuve les populations confiantes. De riantes villas, ouvertes au soleil et aux brises marines, gravissaient ses pentes ou s'abritaient dans ses replis. Les pampres le revêtaient d’un manteau de verdure aux tons chauds et son sommet seul, par ses pierres calcinées, rappelait les drames du passé (fig. 2, p. 3). Dans son cratère éteint Spartacus et ses révoltés avaient autrefois trouvé un abri d’où ils étaient sortis pour surprendre le consul Romain. Des tremblements de terre fréquents auraient pu, il est vrai, présager le désastre qui fermait
l'avenir ; mais, jusqu’à celui de l’an 63 après J.-C., les villes n y avaient pas péri et, comme le fait observer Pline le Jeune, à ce mal chronique on s'était depuis. longtemps habitué.
Et puis, comment serait-il venu à la pensée que Pompéi et Hercula-
Fig. 2. — Le sommet du Vésuve et la personnification de ses vignes célèbres (p. 2). Peinture de la maison du Centenaire. (Musée de Naples.)
num, si vivantes depuis tant de siècles, auraient pu périr ainsi? Leurs origines étaient mythologiques. Hercule, qui avec Îles bœufs de Géryon avait traversé toute l'Italie, était le fondateur éponyme d'Herculanum. Autour des origines de Pompéi, son souvenir flottait aussi dans les traditions. À combien de guerres, de désastres, ces villes n'avaient-elles pas
échappé pendant leur longue histoire. La beauté du ciel et de la terre, la fertilité du sol, leur prospérité en un mot, avaient causé leurs malheurs. Toujours convoitées, elles avaient eu successivement comme maîtres les Osques, puis, dès le commencement du IV° siècle avant J.-C., les Samnites descendus de leurs montagnes, enfin, au commencement du 1” siècle avant notre ère, les Romains.
Pompéi s'élevait sur les bords du Sarno, ruisseau canalisé aujourd’hui, autrefois fleuve libre et navigable, dont l'embouchure lui servait de port ainsi qu'à Nola, Nocéra et Acerra. De là, par le fleuve, les marchandises apportées d'outre-mer remontaient vers l’intérieur.
C'est par la mer que les Pompéiens eurent le premier contact avec Rome. En l'an 310 avant J.-C., au temps de la première guerre Samnite, la flotte romaine envoyée pour saccager le territoire de Nocéra débarqua des troupes qui, s'étant trop avancées, durent regagner précipitamment leurs vaisseaux après avoir essuyé de grandes pertes, Dès lors, Pompéi participa à toutes les vicissitudes des guerres des Samnites contre Rome : elle fut, avec Capoue et les autres villes de la Campanie, l’alliée d'Hannibal; pendant la guerre sociale, elle fit cause commune avec les villes d'Italie et, même après leur soumission, unie aux Samnites, prolongea la lutte ; elle vit, autour d'elle, des villes samnites prises, ruinées, réduites à l’état de bourgades ; du haut de leur rempart, ses habitants purent assister à la destruction de Stabies qui, renversée par Sylla, n’était plus, au temps de Pline, qu une réunion de villas.
Elle-même fut, en l'an 00, inutilement assiégée par Sylla. Il nous reste, de ce siège, un bien curieux témoignage. Un soldat, de garde aux remparts, grava sur le mur, près de la meurtrière par laquelle il surveillait le fossé, un nom qui préoccupait tous les Pompéiens, le nom du général en chef qui assiégeait la ville, le nom de Sylla. Ce graffite se lit encore aujourd'hui (fig. 3, p. 5). Plus tard, au retour de son expédition en Asie, Sylla occupa la Campanie, et, en l’année 80, envoya à Pompéi des colons que conduisit son neveu P. Sylla. La jeune colonie de Pompéi emprunta son premier nom à Vénus, la déesse préférée de Sylla, son second à la famille Cornélia à laquelle appartenait son vainqueur ; elle s’appela donc : Colonta Veneria Cornelia Pompeiïanorum. Vénus devint sa protectrice et Sylla, qui d’ailleurs s'était montré clément, reçut le titre de patron de la colonie. L'introduction forcée des colons Romains, les partages de terres, les préséances, les droits politiques plus largement accordés aux colons qu'aux anciens habitants, causèrent quelques-uns de ces dissentiments habituels aux villes transformées en colonies. Ces diffé-
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rends furent, au bout d'un certain temps, tranchés par Sylla que Cicéron dut défendre d'avoir voulu en profiter pour dominer la ville et la jeter dans le parti de Catilina.
Au commencement de la guerre civile, pendant quelque temps, les troupes du parti de Pompée occupèrent Pompéi.
Fig. 3. — Le nom de L. Sylla sur un mur de Pompéi (p. 4).
En l’année 59 après J.-C., sous le règne de Néron, Livineius Regulus, autrefois chassé du Sénat de Rome, donnait des jeux à Pompéi. Pendant un combat de gladiateurs, une cause futile mit aux prises des Pompéiens et des habitants de Nocéra ; aux plaisanteries, aux reproches mutuels succédèrent les pierres, puis les armes. Les Pompéiens, qui étaient chez eux, eurent le dessus, Beaucoup des habitants de Nocéra tombèrent couverts de blessures; la plupart pleuraient ou leurs enfants ou leurs parents. L'affaire fut portée devant l'empereur qui la renvoya au Sénat. Celui-ci chargea les consuls de l’instruire et, quand elle lui revint, il
porta contre les Pompéiens interdiction de célébrer, pendant dix ans, des jeux; tous les collèges qui s'étaient établis contrairement aux lois furent dissous, Livineius et les auteurs de la sédition exilés. Une peinture de Pompéi où, sous sa forme sommaire, on reconnaît très bien l’amphithéâtre tel qu'il est encore aujourd'hui, représente cet épisode (fig. 4, p. 7). On se bat dans l'arène et sur les gradins; même au dehors, les Pompéiens donnent la chasse à leurs voisins de Nocéra.
À la suite de ces événements qui avaient échauffé les imaginations, on ne manqua pas de graver sur les murs des inscriptions contradictoires, suivant les opinions, comme cela se fait encore de nos jours : « À bas les Nocériens ; vivent tous les Nocériens; au croc les Pompéiens et les Pitecusani » tandis que, sur le mur d'une maison de la rue de Mercure, un philosophe tirait la morale de l'incident : « Campaniens, votre victoire vous a été aussi funeste qu'aux Nocériens. »
La ville de Pompéi semble, pendant la domination des Samnites, avoir été administrée par un magistrat supérieur, des édiles et un conseil ou assemblée. Mais les documents contemporains font défaut et on ne peut se faire de cette administration qu’une idée approximative, par comparaison avec les institutions analogues de Rome.
Plus tard, après la transformation en colonie, Pompéi eut des duumwvirs, des édiles et un conseil de décurions ou sénat. Les premiers, appelés duumrvoiri juridicundo, avaient la juridiction civile et criminelle et, sil y avait lieu, le commandement des troupes municipales; ils convoquaient et présidaient les comices électoraux et le conseil des décurions qui, pour les actes administratifs importants, devait être consulté; ils avaient l’administration générale de la cité, l’adjudication et la surveillance des travaux publics.
Dans certaines circonstances, quand les élections n'avaient pas donné de résultat, quand un duumwvir ne résidait pas, quand les électeurs élisaient duumvir honoraire l’empereur ou un membre de la famille impériale, un magistrat spécial exerçait, avec le titre de praefectus, les fonctions de duumvir honoraire. Ce préfet était nommé soit par l’empereur, soit par le décurion élu qu'il devait remplacer, soit par le décurion en charge mais empêché, soit enfin par le conseil des décurions en vertu d'une loi spéciale, la lex Petronia. Des inscriptions de Pompéi mentionnent, entre autres praefectus, un praefectus élu par les décurions en vertu de cette loi Petronia.
Tous les cinq ans, l’année du recensement, les duumvirs recevaient
le titre de qguinquennales et ajoutaient à leurs fonctions habituelles le contrôle de l'administration financière, la révision des listes des citoyens et du conseil des décurions. Il était plus honorable d’être élu duumwvir cette année-là et on en faisait mention dans les inscriptions.
Aux édiles, magistrats du second degré, appartenaient la surveillance des routes, des édifices, du marché, des jeux, la police et une juridiction civile restreinte. Ils pouvaient, en en référant aux duumwvirs, infliger des
Fig. 4. — Combat à l'Amphithéâtre entre les habitants de Pompéi et ceux de Nocéra (p. 5-6).
amendes, Dans un tombeau situé près de la porte du Vésuve, une peinture représente le jeune édile C. Vestorius Priscus siégeant sur son tribunal.
Pour délibérer sur certaines affaires, les duumvirs et les édiles se réunissaient en un seul collège et les uns et les autres portaient alors le nom de quatuorvirs.
Les duumvirs et les édiles étaient élus dans les comices.
Le nombre des décurions variait suivant les municipes ou colonies. On ne sait pas combien Pompéi en comptait. La loi, malheureusement inconnue, qui établit la colonie de Pompéi pourvut sans doute à la for-
mation de la première assemblée, puis, tous les cinq ans, les duumvirs quinquennales comblèrent les vides et, quand il y eut lieu, exclurent, pour les remplacer, les indignes. Comme ailleurs, le conseil des décurions se composait sans doute des anciens duumvirs, des anciens édiles, et, s'il en était ainsi à Pompéi, de ceux qui, sans avoir exercé ces magistratures, avaient été promus à la dignité; enfin, si les anciens magistrats n'étaient pas assez nombreux pour combler les vides, les quinquennales nommaient de simples particuliers. Aussitôt sortis de charge, les anciens magistrats entraient au conseil avec voix consultative jusqu’au jour où leur situation était régularisée par les guinquennales.
La loi déterminait rigoureusement la compétence du conseil des décurions, de telle sorte qu'il était impossible aux duumwvirs de s’en affranchir. Cette compétence s'étendait à tout ce qui intéressait la cité en matière financière : édifices, achat ou aliénation du terrain communal, travaux publics, eaux, contrôle des finances ; en ce qui concerne le culte : fixation des fêtes régulières et des dépenses; pour la juridiction : affranchissement et tutelle, jugement en appel sur les amendes infligées par les duumvirs et les édiles. S’agissait-il de nommer un patron de la colonie, le conseil émettait un vote qui devait être, en comice, ratifié par le peuple. Les décurions votaient soit de vive voix, soit par des bulletins écrits.
Comme les décurions et les édiles, les prêtres tenaient leur charge de l'élection populaire. On trouve à Pompéi le pontife et l’augure spécialement investis, par élection à vie, du culte officiel de l'État, du culte national romain. Le culte des empereurs était très observé à Pompéi ; on y connaît des prêtres de César, d'Auguste et de Néron institués du vivant de ces deux empereurs, du divin Auguste, de Julia Augusta ; une prêtresse publique.
Les autres dieux ont, attachés à leurs temples, des prêtres particuliers appelés : ministri, flamines, sacerdotes ; on relève à Pompéi des flamines de Mars, des ministri de la Fortune Auguste, de Mercure, de Maia, des prêtresses de Cérès et de Vénus.
Un faubourg de Pompéi, bien connu par les inscriptions, auquel appartenaient peut-être des constructions découvertes en 1902 près de la porte du Vésuve, le pagus Augustus felix suburbanus, avait des magisiri pagi qui semblent avoir été des prêtres plutôt que des magistrats.
Enfin Pompéi possédait un collège d'Augustales. Les Augustales, créés au commencement de l'Empire, avaient pour mission de veiller au culte de l’empereur et à la célébration de certains jeux. Cet ordre se
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recrutait parmi les affranchis ; très rarement on y voyait des ingénus. C'était un ordre intermédiaire entre les décurions et la plebs.
Les comices, assemblée où le peuple procédait à l'élection de ses magistrats et de ses prêtres et votait sur les décisions soumises à son approbation, étaient convoqués et présidés par le plus âgé des deux duumwvirs.
Les murs de Pompéi ont conservé jusqu à nos jours de curieux témoignages des luttes électorales. Ce sont des affiches peintes en rouge pendant la période qui précède les élections; les élections faites, on ne les effaçait pas; mais, quand- venait une élection nouvelle, un ouvrier (dealbator) couvrait les caractères anciens d'une couche de blanc sur laquelle on peignait la nouvelle affche (voir fig. 6, p. 13).
Nous avons ainsi retrouvé, outre les inscriptions apparentes au moment où Pompéi fut enfouie, des ins-
criptions plus ancien-
nes sous les couches Fig. $. — Affiche électorale, superposées,quelques- près de la maison de Lucretius Fronto (p. 10). unes peintes sur le tuf
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même. Certains de ces programmes sont certainement antérieurs
l'Empire. On les reçonnaît à la forme de leurs lettres plus massives, la simplicité et à la concision des formules.
Ce ne sont pas comme chez nous, les candidats qui exposent leurs titres ou étalent leurs promesses. Les amis, les partisans leur évitent la peine de se louer eux-mêmes et ils le font, tout au moins dans les temps anciens, avec sobriété : « Nommez édile M. Pomponius, homme de bien; faites un tel édile, il vous aime ; je vous demande de nommer Veius édile »: celui qui demande ne donne pas son nom.
A une époque postérieure, les inscriptions plus longues portent les noms des patrons de la candidature avec la formule : 070 vos factatis (je vous prie délire), le plus souvent indiquée seulement par les premières lettres. de chaque mot — OVEF — disposées en monogramme.
Telle est l'inscription électorale suivante : « Gavium aed{ilem) o(ro)
v(0s) f\aciatis) ; vicini rogant. — Je vous prie d’élire Gavius édile ; ses voisins le demandent (voir Vie publique, fig. 68, p. 123) ». Pour rendre l'inscription plus visible, on l'a entourée d’un cadre muni de deux aïlerons. [ci ce sont ses voisins qui recommandent le candidat ; mieux que personne ils le connaissent et savent les services qu'il pourra rendre à leur quartier. Malgré la désignation des patrons de la candidature, l'inscription tient encore de l'ancienne mode ; elle ne fait pas l'éloge du candidat. Celle que nous reproduisons (g. 5, p. 9), présente aussi un candidat patronné par ses voisins : « M. Samellium Modestum acd(ilem) v(irs), a(edibus) s(acris), p{ublicis) p(rocurandis), d(ignum) r(e)p(ublica) vicini rogant. — Ses voisins demandent comme édile préposé aux rues et aux édifices sacrés et publics, M. Samellius Modestus, homme digne de la république. » — Cette affiche est intéressante; elle donne en entier le titre officiel de l'édile. T. Suedius Clemens, délégué par Vespasien pour juger un différend entre la ville et des particuliers, use de l'autorité qu il doit à sa mission en faveur de M. Epidius Sabinus, à la demande de ses voisins, avec le consentement de l’ordre des décurions. Dans beaucoup de textes, on ne se fait pas faute de louer le candidat : il est bon, modeste, honnête, digne de la république, apte à la servir, remarquable, d’une loyauté éprouvée. Son jeune âge garantit sa sincérité. Il aime ses concitoyens, ne gaspillera pas le trésor, sera un grand donneur de jeux (magnus munerarius). Avec lui on aura du bon pain. Ce sera un défenseur de la colonie. Les femmes même s’en mêlent : Euhodia demande qu’on élise Faustinus; Fortunata réclame Marcellus. Elles y vont avec entrain : « Statia et Petronia recommandent M. Casellius et L. Albucius: puisse la colonie avoir toujours des conseillers pareils! » On promet à qui votera bien la protection de la patronne de Pompéi : Venus Pompeiana : bien plus, une affiche électorale porte le nom de la déesse : Scripsit Venus Pompeiana. Quant à celui qui votera mal, c'est un âne. Parfois on ajoute un conseil au candidat : « veille », OU un reproche : « tu dors », où une malédiction contre l'adversaire : « puisses-tu être malade ».
Les affiches sont signées par des individus ou des collectivités; la liste en est intéressante; complétée à l'aide des autres documents, elle fait Passer Sous nos yeux tous les corps de métiers de Pompéi : les architectes, les médecins, les librarii, les arpenteurs, les foulons. les tailleurs, les orfèvres, les boulangers, les pâtissiers, les parfumeurs, les masseurs, les barbiers, les cordonniers, les charpentiers, les maçons, les manœuvres, les charrons, les menuisiers, les forgerons, les teinturiers, les cardeurs, les brasseurs, les marchands de vin, les hôteliers, les aubergistes, les
cabaretiers, les cuisiniers, les agriculteurs, les marchands de fruits, d'ail, de lupins, les marchands de volailles, les pêcheurs, les marchands de toile, de sacs, de sayons, les cultivateurs, les vendangeurs, les muletiers, les portefaix, les chauffeurs de bains, les arroseurs, les apprentis, ceux qui indiquent les places au théâtre, les portiers, les matelots, les victimaires et les devins:; Phœbus et ceux qui se fournissent chez lui : Phœbus cum emptoribus Surs.
Les candidats sont aussi assistés par des associations autres que les corporations de métiers : Les Venerii, les dévots de Vénus, patronne de la cité: les Zsiaci, ceux qui ont été gagnés au culte d'Isis ; les Poppaeenses, les fidèles à Poppée; les Forenses, qui habitent le quartier du Forum; les pilicrepi, les joueurs de balle. On voit même entrer en ligne des collèges qui semblent bien peu sérieux : ceux qui dorment, dormientes omnes ; ceux qui boivent tard, sertbibi; les petits larrons, furunculi. Une petite amie (animula) espère bien qu'on ne lui refusera pas de voter pour son Clodius. L'affiche suivante fait franchement appel à l'intérêt : « Proculus, soutiens Sabinus et, à son tour, il te soutiendra. — Rufinus, soutiens la candidature de Popidius Secundus et, à son tour, il te fera édile. » Il est naturel que, en temps opportun, ces promesses soient rappelées à leurs auteurs : « Fais duumvir celui qui t'a fait duumvir. Fac quite fecit.»
En 1902, un peu plus haut que la curieuse et intéressante maison de Lucretius Fronto, on a mis au jour une inscription électorale en vers. Ce n'était guère l'habitude des muses d'intervenir dans ces sortes d’affaires ; d'ailleurs l’auteur du distique ne les a pas trop compromises :
Si pudor in vita quicquam prodesse putatur Lucretius hic Fronto dignus honore bono est.
« Si une vie vertueuse doit être récompensée, Lucretius Fronto est
bien digne de l'honneur qu’il brigue. »
Dans la même rue, une inscription recommandant sous la forme habituelle la candidature de Lucretius, caractérise bien la tendance des vers.
Le boulanger P. Paquius Proculus, qui avait dans la quatrième région (EV:.2,73 et 6) sa boulangerie et son domicile, est, chose rare, élu édile 3 l'unanimité. 11 s’empresse d’en faire part au public dans une inscription : « Tous les Pompéiens ont fait duumvir P. Paquius Proculus, digne de la république. » Un tableau, un double portrait, nous représente 1e boulanger édile et sa femme (voir fig. 79, P. 124). Celle-ci, ses tablettes
2 me
à la main, le stylet appuyé sur les lèvres, réfléchit profondément à côté de son mari pensif qui tient un rouleau de parchemin. Le peintre a-t-il saisi l’heureux ménage au moment où il composait, en collaboration, ce distique destiné à célébrer leur succès électoral ?
Aedilem Proculum cunctorum furba probavit.
Hoc pudor ingenuus postulat et pietas.
« Toute la foule à approuvé la candidature de Proculus à l'édilité; c’est ce que réclamaient une vertu sincère et la piété: »
Souvent les peintres qui traçaient en lettres rouges la réclame électorale signaient leur œuvre : « Protogenes a écrit; ceci a été écrit par Infantio avec Florus, Fructus et Sabinus, ici et partout », partout sans doute où le même candidat est recommandé. Il serait difficile d'expliquer par une réclame industrielle ce grand nombre de noms au bas d’une inscription. Je crois que par là ces peintres participaient au patronage du candidat. On voit, d’ailleurs, par ces inscriptions, que de très petits personnages se mettaient ainsi en avant : un peintre d'affiches le dit bien clairement : « Je vous demande de nommer édile A. Suettius Certus; Paris a écrit cela.et s'associe à la demande ».
Mais souvent on devait peindre l'affiche par-dessus une autre, sur une pierre rugueuse ou sur un crépi en mauvais état. Il fallait alors polir ou blanchir la partie du mur destinée à recevoir la nouvelle inscription électorale. L'opération s'appelait dealbare (blanchir), l'ouvrier qui la faisait, dealbator ; celui-ci quelquefois inscrivait aussi son nom : « Sossius a écrit, Onesimus avait blanchi la pierre. »
Une peinture de Pompéi représente un ouvrier perché, avec ses deux pots, Sur un échafaudage volant (fig. 6, p. 13). A coup sûr, ce n’est pas un artiste; les planches légères sur lesquelles il est monté, son attirail, ne permettent guère de supposer qu’il est là pour un long travail. Il n’a pas de pinceau et l'instrument dont il se sert n’est pas celui d’un peintre. Sans doute il est occupé à blanchir ou à polir le mur sur lequel le peintre, après lui, viendra écrire l’affiche: c'est un dealbator.
Il est probable que, pour peindre ces affiches électorales, il fallait obtenir le consentement du propriétaire ou louer la place; pour ce motif sans doute il est des maisons plus chargées que beaucoup d'autres. Certains propriétaires écrivaient sur leurs murs : « Défense d'afficher » où tout au moins l'équivalent; à Rome, on a relevé l'inscription suivante : « Peintre (inscriptor), tu es prié de ne pas t'arrêter devant cette maison:
ANANID LA CATASTROPHE 13
si tu y inscris le nom d’un candidat, qu il échoue et n’exerce jamais aucune fonction. » On n’a pas trouvé à Pompéi de mentions analogues, mais il y en avait très probablement et on en connaît dans plusieurs villes d'Italie, celle-ci, entre autres, à Forum Popilii : « Puisse ton candidat réussir et ton #unerarius donner un spectacle qui plaise au peuple. Pour toi, sois heureux, peintre, mais à condition que tu n'écriras rien sur ce mur.»
Les élections de Pompéi n'avaient aucun caractère politique et ne pouvaient pas en avoir; seul l'intérêt de la ville était en jeu.
Les commerçants ou artisans d'une même industrie, les habitants d'un même pagus, d'une même région, d'un même quartier : les Campanienses, les Salinienses, les Forenses, par exemple, les voisins qui connaissaient bien le candidat de leur choix et les besoins de leurs quartiers, vicini, se réunissaient pour appuyer sa candidature.
Si on ajoute que celui-là était proclamé élu qui avait été désigné, non par la majorité des électeurs, en général, maïs par
le plus grand nombre des sec-
tions de vote, on comprendtoutes
Fig. 6. — Un dealbalor préparant la muraille avant les intrigues qui devaient se qu'elle reçoive une affiche. Peinture de Pompéi
nouer entre les personnages in- (ponte fluents dans les sections en faveur de tel candidat ou contre lui.
Les campagnes électorales à Pompéi étaient donc, pour les candidats, laborieuses. Il fallait s'assurer l’aide de patrons appartenant à toutes les classes de la société, conquérir les voix des électeurs et, comme nous venons de le dire, surveiller le mouvement électoral dans toutes les sections pour y maintenir son influence. Cicéron, qui connaissait bien Pompéi puisque, comme d'autres Romains de Rome, il y avait une villa qui lui plaisait beaucoup, disait déjà au temps de César : « Il est plus facile d'être sénateur à Rome que décurion à Pompéi » ; boutade certainement, mais où il faut retenir une part de vérité.
Telle était sous l'administration municipale la colonie romaine de
Pompéi. Il n'existait sans doute plus, sous l'empire, de distinction entre les descendants des anciens habitants et ceux des colons; tous alors devaient jouir indistinctement des mêmes droits politiques : électeurs en qualité de citoyens, éligibles s'ils étaient dans les conditions requises. Aussi les habitants de Pompéi étaient très impérialistes. Nous avons vu le culte des empereurs, même vivants, parfaitement organisé. Sur les murs sont gravés à la pointe par les passants, les noms de tous
Fig. 7. — Les maisons en terrasse au sud de Pompéi (p. 15).
les empereurs ayant régné, de princes de la famille impériale : Néron jeune, Germanicus, ceux aussi de l’impératrice Augusta, de Poppée qui semble avoir été populaire car son nom se rencontre souvent et il existait à Pompéi un collège de Poppaeenses. On lit, deux fois répété dans le Vicolo Storto, le graffite : « Vivent les jugements de l'empereur et de l'impératrice; soyez saufs et nous serons heureux toujours. » Un graffite fait sans doute allusion à l'une des proclamations impériales de Claude; cet empereur avait une villa à Pompéi; un de ses fils, le jeune Drusus,
S amusant à jeter des poires en l'air pour les recevoir dans la bouche, y mourut étouffé par un de ces fruits.
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Assise sur la pente d'une coulée de lave qui, descendue du Vésuve aux temps préhistoriques, s'était brusquemment arrêtée à une hauteur moyenne, la ville de Pompéi, abritée au nord par le volcan éteint et sa riante frondaison, se terminait vers le sud par des maisons et des jardins en terrasse (fg.7, p. 14; 8,p.15. Rég. IT, 2, 13-39) d'où la vue embrassait la vallée du Sarno, le port et cette baie charmante dont parle Sénèque, où le rivage d Herculanum se continue par ceux de Stabies et de Sorrente. La mer était fermée à droite par l’île d'Ischia, à gauche par le cap bleu de Sorrente qui, vu de cet endroit, semble toucher de son éperon l'île rocheuse
Fig. 8. — Les dernières maisons de Pompéi (p. 15).
de Capri; au centre, comme un navire sur les flots, le rocher d Hercule, l'ile charmante, l’isoletta di Rivigliano fait une tache sombre sur l’azur de la mer. Tout autour, fermant au loin l'horizon terrestre, le cirque grandiose des monts qui, dominés par le Vésuve, enserrent la plaine féconde, se termine au sant Angelo dont les aspects changent avec les heures du jour et les jeux de la lumière. En face, à l'autre extrémité du cirque, d'étage en étage, de terrasse en terrasse, s'accrochant aux aspérités et aux retraits de la roche volcanique, les dernières maisons de Pompéi dévalent vers le Sarno (fig. 8, p.15. Rég. IT, 2, 13-30).
La colonie Vénéria Cornélia, après les invasions successives, les sièges, les pillages et les changements de maîtres, entra, lorsque, avec l'Empire,
la paix romaine s'étendit sur elle et la protégea, dans une période heureuse. La distinction des droits civils entre les anciens Pompéiens et les nouveaux colons ayant été abolie, les discordes, les vieilles haïines s'étaient éteintes; le commerce et les affaires prospéraient,; la terre féconde, les vignes renommées, sous la caresse du soleil, donnaient, presque d'ellesmêmes, leurs moissons et leurs fruits. Comme les Osques, comme les rudes Samnites, comme les soldats d'Hannibal, les colons romains avaient subi le charme de cette nature riante, s'étaient amollis au contact de la civilisation grecque. Des statues inspirées par les chefs-d'œuvre de la Grèce ornaient leurs places et leurs jardins; les subtils artistes de l’école d'Alexandrie couvraient les murs intérieurs de leurs habitations, même modestes, de peintures douces à l'œil. Le soleil, la lumière, la beauté de ce pays enchanteur qui demandait peu d'effort au labeur humain, les peintures proposant comme exemples les amours des dieux et la vie exubérante des divinités champêtres, tout poussait à la joie de vivre, à la volupté. Pendant un siècle de prospérité et de paix, jusqu’au terrible réveil, les Pompéiens s’y endormirent.
Est-ce un chrétien contemporain de saint Pierre et de saint Paul, égaré dans cette ville où son culte n'était pas encore établi, est-ce un juif attiré à Pompéi par le négoce comme beaucoup de ses compatriotes, qui, surcle-muridune maison (Rée.: INlilé t,mn° 20), écrivit, peu detemps avant la catastrophe, peut-être même au moment où le feu du ciel lui semblait tomber sur la ville condamnée, ces deux mots : Sodoma, Gomora ?