‹ Pompéi (volume 3)Chapitre 6 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les cendres, portées jusqu'en Afrique, en Syrie et en Égypte, entrèrent aussi à Rome; l'air en fut chargé ; elles obscurcirent le soleil, et, pendant plusieurs jours, la ville affolée chercha en vain l'explication de ces prodiges. L'émotion ne se calma pas quand on apprit la catastrophe survenue dans une contrée si voisine : la plus riante, la plus fertile région de l'Italie devenue tout à coup stérile; des villes opulentes ensevelies sous la boue, la lave ou les cendres ; d’autres ébranlées par les tremblements de terre; des morts nombreux, et, parmi eux, un savant célèbre, commandant de la flotte de Misène.

L'Empereur Titus ordonna que, parmi les anciens consuls, on tirât au sort deux magistrats extraordinaires qui, avec le titre de Curatores Campaniae restiftuendae, chercheraient autant que possible à réparer ces désastres. Les biens de ceux qui, sans laisser d'héritiers, avaient péri dans l'éruption du Vésuve seraient employés à la reconstruction des villes détruites. L'année suivante Titus lui-même visita la Campanie.

Il est certain que, dans ses travaux, cette commission. qui ne put sans doute pas atteindre Herculanum enfouie sous 20 ou 30 mètres de boue, ne négligea pas Pompéi. Dans cette dernière ville en effet des poussières sèches, des cendres, des scories, des débris de pierres ponces étaient tombés en grande quantité; mais dans peu d’endroits l’eau sy était mêlée ; presque partout la hauteur des couches ne dépassait pas le plafond ae rez-de-chaussée. Les habitants auraient pu circuler dans les rues et entrer chez eux par les fenêtres du premier étage si le poids des

matières accumulées sur les toits n'en avait, très vraisemblablement, amené l'effondrement et aussi celui des murs plus légèrement construits aux étages supérieurs, de telle sorte que, même à cette hauteur, les rues

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et les passages entre les maisons devaient être encombrés de débris enchevêtrés au hasard de la chute. Les consulaires chargés de reconstruire les villes de da Campanie durent vite comprendre que les ruines de Pompéi ne pouvaient être relevées. Mais il fallait bien un asile pour la population en grande partie sauvée ; et, en quelque lieu voisin qu'on ait construit, pour la recueillir, une ville nouvelle, on ne négligea pas cette mine de matériaux. Les survivants purent reconnaître leurs maisons et y pénétrer pour rechercher chez eux les objets précieux. Mais l'enlèvement des statues qui ornaient les places, les temples et les édifices publics, la disparition presque totale et systématique des marbres qui recouvraient ces mêmes édifices, tout cela dût être l'œuvre non des particuliers, mais de l'administration. Nombreuses d'ailleurs sont les preuves de l'exploration, après le désastre, des ruines de Pompéi : les galeries creusées pour circuler d’une maison à l'autre, les murs percés pour donner entrée dans l’intérieur des maisons et les passages ménagés pour ramener à la surface les objets recueillis. Il est arrivé que des explorateurs inexpérimentés, surpris par des éboulements, se virent ensevelis avec leur lampe et leurs instruments de travail. Plus d’une fois, dans les fouilles récentes, on retrouva, à un niveau plus élevé que le sol antique, les squelettes de ces chercheurs de butin. L'un d’entre eux, trouvé en 1852, était encore engagé dans le trou par lequel il pénétrait dans une maison. Les cendres, les pierres ponces tombaient alternativement, se déposaient les unes au-dessus des autres par couches régulières ; on s'en rend parfaitement compte en examinant les coupes du terrain. Quand on constate que les couches ont été remuées et mêlées, c’est l'indice qu'un fouilleur est passé.

Après ces explorations, quand on eut enlevé ce qu'on avait pu atteindre, quand, avec le temps, toute trace de monument cessa d'émerger au-dessus du sol exhaussé par l’éruption, la terre végétale se refit peu à peu sur ces champs désolés, la nature reprit ses droits, la terre rajeunie se couvrit, comme autrefois, de riches moissons, de vignes, d'arbres fruitiers favorisés par ce climat généreux et le souvenir de Pompéi, comme la ville ellemême sous son linceul, disparut. Toutefois, soit réminiscence inconsciente du passé transmise par la tradition, soit plutôt parce que souvent le choc de la charrue ou les instruments d'agriculture heurtaient des débris, le site où fut Pompéi conserva jusqu’à nos jours le nom de La Città.

À plusieurs reprises, des auteurs du moyen âge ont fait mention de Pompéi. Mais il s'agissait d'une autre Pompéi construite non loin de l’ancienne, d'un souvenir non localisé, ou d’une simple conjecture. Le lieu

où fut Pompéi était si bien oublié que, lorsque, entre les années 1594- 1600, le comte de Sarno Muzzio Tuttavilla fit, à travers la ville antique ensevelie, creuser par l'architecte Fontana un canal souterrain destiné à conduire à Torre Annunziata l'eau du Sarno, à personne ne vint la pensée que là pouvait être la ville endormie de Pompéi. Et cependant, entré sous la ville près de l'amphithéâtre, le canal, après avoir touché le temple d'Isis et le Forum, sort, pour gagner, par la voie des tombeaux, Torre dell’ Annunziata; c’est-à-dire que, pour le creuser, on avait traversé la ville antique dans sa plus grande longueur, reconnaissant des maisons et trouvant des inscriptions dont l'une donne le nom même de la ville: decurio Pompeis. Mais, de ce fait, l’idée seule naquit qu'on avait trouvé une villa du grand Pompée.

Jusqu'en l'année 1748, on n'entend plus parler de Pompéi. A cette époque, le colonel D. Rocco Giacchino de Alcubiere, commandant le corps du génie, dirigeait, depuis une dizaine d’années déjà, des fouilles voisines d'Herculanum. Au printemps de cette année, il vint faire une inspection du canal autrefois creusé par Fontana. Convaincu qu il trouverait là un chantier de fouilles plus abordable que celui d'Herculanum et que l’antique ville de Stabies y dormait sous les cendres, il adresse au roi Charles IIT, à la date du 23 mars 1748, un rapport concluant à l'abandon des fouilles d'Herculanum pour celles de Pompéi {il disait Stabies). Le 28 mars, il reçoit une réponse favorable et, dès le 30, se transporte à Pompéi avec douze forçats que lui donne le roi. Dès lors, de semaine en semaine, ses rapports se succèdent régulièrement. Image véritable de la facon dont alors les travaux étaient conduits, ces rapports le montrent plus attentif à décrire les obets destinés à enrichir le musée dé'à ouvert dans le palais royal de Caramanica, à Portici, qu à faire connaître le lieu exploré. Aussi rien ne se fait d'après un plan conçu à l'avance. Alcubiere se transporte du côté nord de la rue de Nola, près de la maison du Torello (V, 1,7) où il tient cependant une bonne piste, à la porte d Herculanum {region VI) et à la voie des tombeaux ; de là à l’'amphithéâtre situé, en diagonale, à l'autre extrémité de Pompéi. Il ne fait pas des fouilles mais la chasse aux antiquités et, au mois de janvier de. l'année 1740, Saint-Hubert le protège visiblement :levr8,"eneffet /ulhtrouve, danse villa dite de Cicéron, ces charmantes peintures, si connues et si admirées, souvent copiées par les artistes modernes: les huit danseuses à demi drapées dans des voiles légers de couleurs variées, les quatre groupes de centaures, les petits faunes dansant sur la corde. Pendant les mois suivants, quelques inscriptions intéressantes, entre autres celle des thermes

de M. Crassus Frugi, quelques statues et menus objets qu'il fait transporter à Portici récompensent médiocrement son travail. Le 26 septembre de l'année 2750, il renonce à ces fouilles, n’y ayant, disait-il, depuis longtemps, rien trouvé qui en valüt la peine. L'architecte Weber qu'il avait, depuis peu, attaché à ses travaux, non moins découragé, se retire aussi.

Pompéi resta ainsi abandonnée et méconnue pendant plus de quatre ans. Vers la fin de l'année 1734, la construction d'une route qui longeait le côté sud de la ville mit au jours quelques tombes et monuments antiques. Alcubiere alla les visiter emmenant avec lui trois ouvriers de Resina et un caporal. Ainsi furent reprises, pour ne jamais plus être abandonnées, si ce n'est exceptionnellement et pour peu de temps, les fouilles de Pompéi. En 1755, la création de l'Académie d'Herculanum contribua beaucoup à assurer la continuation des travaux et à entretenir l'intérêt et les sympathies du public, mais malheureusement n’améliora pas la méthode. Le 15 juin 1733, on mit au jour la maison de Julia Félix, avec ses nombreuses statues, la pièce ornée de peintures représentant des divinités égyptiennes, des bijoux d'or et d'argent, ses bains, Île célèbre trépied soutenu par des satyres en bronze, les peintures représentant les muses, aujourd'hui au musée du Louvre et généralement appelées à tort les muses d'Herculanum. Mais, suivant la déplorable coutume du temps, une fois dépouillée de ses richesses, la belle maison de Julia Félix fut de nouveau ensevelie.

On ne croyait pas encore être à Pompéi; mais le 20 août de l'année 1763, une inscription donnant en toutes lettres le nom de la ville, respublica Pompeianorum, fit tomber tous les voiles. Une période plus heureuse suivit que nous ne pouvons raconter en détail, signalée en 1764, par la découverte du grand théâtre, et, en 1766 et pendant les années suivantes, du portique attenant, appelé caserne des gladiateurs. Mais toujours l’inconstante curiosité, le désir de trouver des antiquités dirigeaient les travaux.

Après 1767, on retourne à la porte d'Herculanum et aux édifices qui l'entourent (rég. VI). Plus tard, le temple d'Isrle 728 het /enxi; 7180776, la villa suburbaine de Diomède (voie des tombeaux) occupent le petit nombre d'ouvriers attachés aux travaux, puis de nouveau la porte d'Herculanum et, du même côté, les maisons voisines des remparts. En “ion tous les efforts se portent, par ordre du roi, sur la caserne des gladiateurs et sur les deux théâtres (II, 7) dont le déblaiement prend fin en 1796. Voilà au moins un travail suivi.

Pendant l’année 1798, à l'approche des troupes françaises, les ouvriers sont congédiés. Mais, pendant les six mois que dure la république Parthénopéenne à Naples, le général Championnet trouve le temps de penser à Pompéi et fait déblayer au sud de la basilique, par l’abbé Zarelli, les maisons qui, aujourd'hui encore, portent son nom (II. 2, 1-5). On y trouva des squelettes de femmes avec des bagues, des bracelets, des colliers en or. La principale des maisons Championnet est curieuses par les transformations que lui avait fait subir un de ses propriétaires, déguisant avec du stuc, en colonnes corinthiennes, les vieilles colonnes doriques de son péristyle; elle est remarquable aussi par ses chambres souterraines et par ses jardins suspendus d'où la vue se repose sur la mer, la presqu'île de Sorrente et Capri.

Pendant les cinq années qui suivirent, sous le gouvernement restauré du roi Ferdinand, les travaux furent insignifiants. Les rapports ne mentionnent guère que quelques nettoyages d’édifices déjà fouillés, et presque tous se terminent par ces mots : senza novità ; Senza esservi alcuna novità.

La période comprise entre les années 1806 et 1815, c’est-à-dire les règnes de Joseph Bonaparte et de Murat, fut heureuse pour Pompéi. Dès 1806, sans beaucoup de suite ni de méthode il est vrai et avec des intermittences, une cinquantaine d'ouvriers, pour le compte du ministre Saliceti qui inspecta les travaux le 11 juin, font des fouilles dans la basilique (II, 1). De son côté, le roi Joseph visite les chantiers du gouvernement établis, cette année, au pied du temple de la Fortune (IV, 4, 1) et dans la maison de Salluste (VI, 2, 4) où est conservée la grande et belle peinture de Diane et d’'Actéon.

L'année 1807, le roi fait mieux. Par lettre du 1* juillet, son ministre de l’intérieur Miot, transmet à Arditi, directeur du Musée royal, la volonté du roi que les fouilles de Pompéi soient poursuivies avec un nombre d'ouvriers convenable; en même temps il lui demande, dans le plus bref délai, un plan des futurs travaux. Arditi, après avoir pris l'avis des chefs et directeurs des fouilles, envoi le rapport demandé : 1° acheter, soit par échange, soit en argent comptant, tout le terrain qui recouvre la ville de Pompéi, et, tout autour, une zone où, au lieu de les rejeter sur les maisons déblayées, on déchargerait les terres enlevées ; 2° ne plus procéder dans les fouilles sans suite et en sautant d'une extrémité de la ville à l’autre, mais établir deux chantiers qui tendraient à se réunir, l’un dans la villa de Diodème, hors de la ville (à l'extrémité de la voie des tombeaux), l’autre à la maison de Saluste (VI, 2. 4). Dans la troisième partie du

rapport, Arditi propose des moyens plus expéditifs pour emporter les terres et dresse l'état des dépenses qui doivent être de 20 ducats par jour, c'est-à-dire de 6 o00 ducats par année de 300 jours de travail. En janvier 1808, le roi Joseph décrétait l'achat des terrains; toutefois l'opération ne fut faite que trois ans plus tard, par le roi Murat. Pendant cette même période, les sommes indiquées au rapport d'Arditi n'ayant pas pu être payées, le chantier de la villa de Diomède ne fut pas ouvert et on ne travailla que dans l'intérieur de la ville, dans la maison de Salluste (VI, 2,4), et, plus au nord, au pied du rempart, dans la maison d'Apollon (VI, 7, 23), riches en œuvres d'art eten belles peintures.

En 1811, le roi Murat fit l'acquisition des terrains; mais, par une décision très critiquée, dont l'effet persista jusqu'en l’année 1823, l'enlèvement des terres fut concédé à forfait, de telle sorte que le concessionnaire n’avait d'autre préoccupation que celle d'enlever le plus de terre possible, sans s'attarder aux recherches. Pendant cette période de grande activité la reine Caroline s’intéressait aux fouilles avec une ardeur passionnée. Presque toutes les semaines elle accourait, stimulant l’ardeur des ouvriers, augmentant les sommes allouées. Bientôt, aux ouvriers, on ajouta des soldats. Le déblaiement de la villa de Diomède et de la voie des tombeaux fut achevé, le rempart dégagé et enfin une clôture protégea contre les vols et les déprédations le terrain des fouilles et la partie découverte. Ce travail dura de 1811 à 1814 et amena le déblaiement de l'amphithéâtre déjà reconnu en 1748. Pendant la même période, la voie des tombeaux, complètement dégagée, relia la villa de Diomède à la porte d'Herculanum ; la maison de Pansa (VI, 6, 1), la place du Grand-Théâtre (II, 7) revirent le jour.

Mais en 1813, le déblaiement de l amphithéâtre étant achevé, le retour des Bourbons vint ralentir les travaux.

Les fonds alloués furent réduits de moitié — 10000 francs au lieu de 20 000 — et les terrains achetés sous Murat revendus. On n'en continue pas moins à travailler, et, de 1815 à 1860 — avec une interruption en

1848, une reprise d'activité en 1850, et une nouvelle interruption en 1859 __ des édifices importants sont ramenés à la lumière, tels que le temple de la Fortune (IV, 4, 1), le temple d’'Apollon (IV, 7), les thermes du Forum (IV, 5), le Forum lui-même et les monuments dont il est entouré (IV, 8et9), le temple de Jupiter (IV, 8), les thermes de Stabies (IV, 1,8);

des maisons importantes, comme celles du poète tragique (VI, 8,5et “- de la grande fontaine (VI, 8, 22), de la petite fontaine (VI, 8, 23), de Méléagre

Le 3

(VI, 0, 2),'du Centaure (VI, 0, 3), de Castor et de Pollux (VIT 0,6) du Navire (VI, 10, 11), de l’Ancre (VI, 10,7), des cinq Squelettes (ME on} de Pomponius (VI, 10, 3), d'Adonis (VI, 7, 18), d'Ariane ou des Capitelli colorati (IV, 4,51 et 32), du Sanglier (II, 3, 8); de M. Lucretius (LIL, 3, 5); la Fullonica, ou atelier des foulons (VI, 8, 20), la rue de Mercure (VI), le Vicolo storto (IV).

En 1860, après l'annexion du royaume de Naples au royaume d'Italie, les fouilles interrompues depuis le 3 décembre de l’année précédente furent reprises dès le mois de décembre, sous l’habile direction de Fiorelli. Celui-ci, procédant avec une sagesse et une méthode qu'on ne saurait trop admirer, s'attacha d'abord au travail obscur, mais utile, de remettre en bon état toutes les parties découvertes où la circulation était difficile, de redresser et de consolider ce qui menaçait ruine. Avant lui, les premiers directeurs des fouilles allaient, comme nous l’avons vu, de-ci de-là, dégageant une maison, puis, après l'avoir dépouillée, la couvrant de nouveau avec les terres enlevées pour aller plus loin en attaquer une autre. Arditi avait introduit une méthode meilleure quoique défectueuse encore : quand une rue était reconnue, on la déblayait d’un bout à l’autre, puis, par les portes, on pénétrait dans les maisons pour les dégager par en bas. Mais, à mesure, les terres supérieures s’éboulaient ; de plus, les murs libérés complètement du côté de la rue supportaient difficilement la poussée des débris qui, de l’autre côté, les pressaient. Fiorelli reconnut, sans les vider jusqu’au sol, le tracé des rues, puis attaqua les maisons par le haut; en même temps, usant de procédés plus rapides que les anciens, ses ouvriers enlevaient et emportaient les terres (fig. 14, p. 35).

La surface de la plupart des quartiers de Pompéi au moment où Fiorelli prit la direction des fouilles offrait un lamentable aspect. Ce n’était que fondrières d’où émergeaient des pans de murs et les sommets des colonnes de nouveau ensevelies par ceux-là même qui les avaient, pour un instant, ramenées à la lumière. Pour aborder les monuments, pour suivre les rues dans les parties déblayées, il fallait gravir et descendre des monticules, des amas de décombres. Fiorelli entreprit d’abord la tâche d'enlever les déblais rejetés sur les chantiers, de consolider les murs qui, de nouveau exposés à toutes les intempéries, sans toiture et rompus à leur sommet, menaçaient ruine, de rendre libres les passages vers les maisons et les portes. Après avoir consacré à ce travail indispensable tout le temps nécessaire, il reprit les fouilles proprement dites. Son plan consistait à dégager toutes les parties non explorées qui s’étendaient entre les maisons déjà fouillées; de telle sorte que, progressivement

par un travail méthodique et patient, les pâtés de maisons rappelés à la vie s’étendirent, se rapprochèrent, puis se rejoignirent ; les tronçons des rues se resoudèrent, les voies moindres recommencèrent à s’embrancher sur les principales, des quartiers entiers s’offrirent, sans solution de continuité, à la curiosité des visiteurs. Aujourd’hui, grâce à Fiorelli et à ses savants successeurs, nous pouvons, sans être arrêtés, parcourir, en suivant toutes les rues, en visitant tous les édifices, toutes les maisons, plus de

Fig. 14. — Chantier de fouilles à Pompéi sous la direction de Fiorelli (p. 34).

la moitié de la ville de Pompéi. Fiorelli a bien mérité l’honneur qui lui a été décerné d’une statue au Forum de Pompéi”.

C’est aussi Fiorelli qui eut cette ingénieuse pensée de mouler les Pompéiens dont on retrouvait les corps. Lorsqu'on observe la coupe des couches successives sous lesquelles Pompéi fut ensevelie par le Vésuve, on constate l'alternance des pluies de petites pierres (lapilli) et des pluies de cendres. Quand une victime de la catastrophe était ensevelie sous les lapilli, ceux-ci se tassaient à mesure que les chairs se consumaient et

1. Nous avons, pour ne pas faire d'histoire trop contemporaine, arrêté à Fiorelli le récit des fouilles. Voir cependant sur les travaux à Pompéi de l'illustre professeur Sogliano et de ses savants inspecteurs, MM. Spano et della Corte, mon article Zmpressions pompéiennes, dans la Gaxette de France du 20 juillet 1909.

le squelette seul restait, complètement décharné; tel est celui que nous voyons en place dans la maison du squelette (IV, 14, 9). Mais quand la victime était ensevelie sous une pluie de cendres humides, celles-ci se moulaient étroitement sur le cadavre, pénétrant dans tous les creux de son visage, dans les plis de ses vêtements ; puis, desséchées et durcies avant que les chairs fussent consumées, elles en gardaient un creux au milieu duquel le squelette seul était resté. Fiorelli, après avoir enlevé les ossements, fit couler, dans ces moules, du plâtre liquide; il obtint ainsi ces fidèles portraits de Pompéiens que l’on ne peut, sans émotion, contempler au petit Musée de Pompéi, si instructif (v. fig. 12, p.25; 13, p. 27). Ce ne sont pas de vaines images plus ou moins fidèles, mais l'empreinte prise sur les Pompéiens eux-mêmes, au moment où, il y a près de deux mille ans, ils venaient de rendre le dernier soupir. On surprend le secret de leur terrible agonie, leur dernière attitude, car, emprisonnés au moment même de la mort, leurs corps n'ont pas pu se détendre. Il en est dont les mains portées en avant, les doigts crispés, les traits convulsés, révèlent une indicible souffrance. Un autre, étendu sur le côté gauche, la tête appuyée sur le bras, semble paisiblement dormir. Ces cadavres et aussi celui qui est conservé dans le musée spécial de la villa de Boscoreale offrent donc le spectacle le plus saisissant que l’on puisse voir. Les traits du visage sont d’une vérité absolue, tels que, il y a près de deux mille ans, les voyaient leurs parents, leurs amis, leurs concitoyens de Pompéi. Plus que les récits et les témoignages contemporains, plus même que la vue des ruines de Pompéi, ces simples moulages nous font les témoins de l’horreur de la catastrophe de l'an 70.

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