‹ Pompéi (volume 4)Chapitre 23 sur 30 · LA VOIE DES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

LA VOIE DES TOMBEAUX

LES VILLAS SUBURBAINES iv

Boscoreale, d'où provient le trésor d'argenterie dont nous avons parlé plus haut. Dans l'habitation du maître le bain était complet avec la baignoire, les robinets, toute la canalisation, les réservoirs et l'appareil pour faire chauffer l'eau ; on l'a reconstitué dans le petit musée spécial à cette villa, créé à Pompéi avec les dons généreux de M. de Prisco.

La villa de Boscoreale présente un grand intérêt pour l'étude d'une exploitation agricole considérable. On voit les pressoirs, les canaux souterrains qui recevaient le vin et le conduisaient dans les jarres ; le cellier

Fig. 120. — La villa de Boscoreale et son cellier (p. 155).

avec ses nombreux doliums enfoncés dans le sol (fig. 120, p. 155); tout ce qui est nécessaire pour la fabrication de l'huile ; le grenier ; l'aire pour battre le grain ; les logements du personnel et l'habitation du maître.

Mis en goût par ce beau succès, M. de Prisco a exhumé une seconde villa qui a fourni de très remarquables peintures du second style, entre autres la femme jouant de la lyre, de grandeur presque naturelle, et de.s villas aux constructions enchevêtrées qui font penser à la villa de Laurentum décrite par Pline le Jeune.

Une autre villa fouillée par M. Gennaro Matrone a fourni, avec de nombreux bijoux, la belle réplique de l'Hercule Epitrapezios de L3sippe. M. Sentini, plus récemment encore, a mis au jour, à Boscoreale, une villa ornée de jolies, peintures du troisième style. Les nombreuses villas

de Castellamare (Stables), exhumées à une époque plus ancienne, ont été décrites par M. de Ruggiero.

Au commencement du xix" siècle on explora une villa voisine de la porte d'Herculanum appelée, sans raison suffisante, villa de Cicéron. Recouverte aussitôt après avoir été exploitée suivant l'usage du temps, elle avait livré de très belles peintures : les huit danseuses, les quatre groupes de Centaures et les douze petits faunes funambules, sujets que mille reproductions ont rendus populaires ; là aussi se trouvaient les célèbres mosaïques signées Dioscorides de Samos (voy. Vie priv.^ fig. 66, p. 104).

Un peu plus bas, dans la voie des tombeaux à droite, une autre villa incomplètement déblayée offre quelques constructions ayant appartenu à une ferme, unsacellum, un jardin avec une belle fontaine en mosaïque et quatre colonnes, également en mosaïque, qui marquaient la place d'un triclinium funéraire.

Enfin, à l'extrémité du tronçon déblayé de la voie des tombeaux, à gauche en venant de la porte d'Herculanum, se trouve la villa bien conservée de Diomède où nous nous arrêterons un instant. Au-dessus de quelques marches, une porte, abritée sous un fronton soutenu par des colonnes, y donnait entrée. De suite on se trouvait dans le péristyle; les villas n'ont pas d'atrium, c'est Vitruve qui Ta dit. Autour du péristyle rayonnent les pièces de réception, les bains, des chambres. Parmi ces dernières, il en est une, habitée sans doute par une femme, qui mérite une attention spéciale ; une petite chambre la précède, celle de l'esclave cubicularia (femme de chambre). Un rideau dont on a retrouvé les anneaux fermait l'alcôve; sur le sol subsistaient quelques débris d'un tapis. De forme demi-cirulaire, cette pièce recevait la lumière par trois grandes fenêtres disposées de telle sorte que, à toute heure du jour, le soleil y entrait. Pline avait dans sa villa de Laurentum une chambre ainsi disposée. A côté de l'alcôve, une petite cuve en maçonnerie dans laquelle on a trouvé de nombreuses fioles faisait sans doute partie d'une toilette dont le marbre a disparu. Des soins tout particuliers semblent avoir présidé à l'arrangement de cette jolie chambre à coucher.

Derrière la maison, une terrasse dominait le jardin* situé plus bas que la partie que nous venons de décrire, et, au loin, la campagne et la mer.

Sous la terrasse, plusieurs pièces délicatement ornées de jolies peintures prenaient jour sur le jardin autour duquel un portique formait un long promenoir couvert. Derrière un grand bassin se dressent les colonnes (jui soutenaient la vigne destinée à abriter le triclinum. Notre figure 121

(p. 157) prise du fond du jardin donne une idée très exacte de la disposition de la maison.

Sous le portique courait un crypto-portique ; là, au pied de l'escalier de droite qui y descend, s'est déroulé le drame que nous avons raconté : là périrent, étouffées par les cendres, vingt personnes et, dans le nombre, une jeune fille, sans doute la fille du maître de la maison, dont le moulage a révélé l'exquise beauté.

Fig. 121. — La villa de Dioraède, vue prise du ond du jardin (p. 157).

Elle avait, pour fuir le contact des cendres ardentes et mourir, ramené sur sa tête un pli de sa robe et, par endroits, les cendres ont retenu 'empreinte du tissu précieux qui la couvrait. Ses bijoux en or étaient intacts : . des pendants d'oreille, un collier en filigrane que fermait une plaque d'où, par des chaînettes, descendaient en pendentifs deux feuilles de pampre, des bracelets en forme de cornes d'abondance unies par des têtes de lion. C'est sans doute pour elle qu'avait été si gracieusement ornée la jolie chambre avec les rideaux de son alcôve, le tapis jeté sur la blanche mosaïque du sol, la toilette en marbre, les trois fenêtres par où, pendant toute la durée de sa course diurne, Apollon lui

prodiguait la caresse de ses rayons. Au bord de la terrasse qui domine le jardin on voit encore un fragment de la balustrade où, après les heures chaudes de la journée, elle s'accoudait pour contempler, dans la lumière adoucie, la beauté du paysage. A droite, au delà du tertre qui, entre les deux routes, portait les tombeaux de sa famille, au delà d'une ceinture fleurie de jardins, son regard suivait les pentes de plus en plus rapides du Vésuve drapé dans son manteau de pampres dorés ; en face, entre la colline peuplée de villas noyées dans la verdure et les rochers lointains de Capri, la ligne pure de l'horizon méditerranéen se distinguait à peine de la ligne bleue du ciel; à gauche, elle voyait s'avancer dans la mer le promontoire des monts Lactarii où, dans un repli, comme par coquetterie, se dissimule la poétique Sorrente. Tout, dans la douceur de cette riante nature, contrastait avec l'horreur de la catastrophe où demain elle allait périr. Symbole touchant de la malheureuse Pompéi, qui, dans la grâce ensoleillée de son site charmant, dans tout l'éclat de sa beauté sans cesse rajeunie, au milieu des vaines jouissances de son bonheur païen, soudain fut saisie par les ténèbres et par la mort.

l-"ig. 122. — Plan général de Pompéi.

Page 1