Popote
De sa longue écriture fine, à la fois mondaine et commerciale, et qui eût été impersonnelle sans le coup de sabre du paraphe, Germaine signa sur la feuille de présence : a G. THOUVENIER. »
Le brigadier des garçons lui prit en souriant la plume des mains :
— Toujours exacte, mamzelle Germaine, je crois que vous n'avez pas encore manqué une fois...
Une horloge voisine sonnait le premier coup de neuf heures. Germaine se retourna. La chanson de bronze vibrait dans l'nir bleu; cette matinée
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de printemps était d'une douceur défaillante et les maigres arbres de l'avenue en frissonnaient, caressés de soleil ; un cheval attelé à un tilbury de maquignon s'ébroua, fou de gaieté ; un dernier nuage s'évaporant, le ciel fut d'une limpidité adorable; alors Germaine ferma doucement les yeux, éblouie, et entra dans la nuit de l'usine.
Le bureau des dactylographes se réfugiait au dernier étage; c'était une espèce de grenier où les douze petites tables s'alignaient. Un vestiaire le précédait; Germaine y retira sa toque, son boléro, vérifia au miroir la douceur volontaire de son visage aux yeux calmes sous l'envolée correcte des cheveux châtains, au nez mince et droit, à la bouche sérieuse et dont le sourire s'embuait de tristesse; elle n'avait ni le ruban de velours au chignon, ni, au corsage, le brin de mimosa dont ses collègues égayaient la sévérité de leur tenue. Toute sa jeunesse, toute sa grâce se voilaient d'une mélancolie discrète, une sorte de crainte qui faisait son geste hésitant. Elle tendit encore l'oreille par une habitude de son enfance musicienne charmée de tous les bruits; ici, elle écoutait la rumeur de l'usine : un ronflement sourd qui
accompagnait le travail, le rhytmait au point (I 11 'aux heures où le sifflet éteignait ce ronronnement de fauve, c'était comme uae mort soudaine, un arrêt dans la vie de toute cette maison harmonieuse, tendue dans un effort commun.
— Bonjour Germaine !
Le vestiaire s'emplit de rire et ce fut bientôt, les machines décoiffées, un pianotement continu que surveillait Mlle Dent, une Anglaise francisée qui détenait le record de la vitesse (cent cinquante mots à la minute) et, du haut de ses trente ans résignés, protégeait cette feunesse impatiente de vivre et rêvant d'un libérateur.
Mlle Dent était sentimentale, donc juste; elle savait que toute direction comporte une responsabilité morale; souvent, rentrée dans la froideur anonyme d'une chambre de family-house banlieusard, elle songeaij; à ses petites, les unes jolies et qui se fanaient lentement, les autres écrasées de charges et d'inquiétudes; célibataires ou mariées, presque toutes malheureuses de leur idéal gâché ou de leur idéal inaccessible. Elle regrettait le mot vif, le geste d'impatience échappé la veille et qu'elle réparerait le lende-
main, d'un caramel mou glissé en cachette : « Vous ne m'en voulez plus, mon « tchérie ? » Elle fit :
— Mesdemoiselles !
Il s'établit un silence attentif; elle avait l'air ému :
— Mesdemoiselles, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre : le chef du personnel exige que je me sépare de deux d'entre vous, le travail ne justifiant pas douze employées dans le service... Je compte sur votre esprit de solidarité, mesdemoiselles. Il y a des mères de famille qui ont absolument besoin de leur place ; d'autres, plus favorisées, ont de petites situations de fortune et des parents aisés et ne cherchent ici qu'un supplément de bien-être. Je voudrais les voir se sacrifier, ce serait si gentil ! Administrativement, je dois me séparer des deux dernières venues, Mme Weber qui a deux bébés. .
— Je m'en irai à sa place, fit une voix claire.
— Bien... et Mademoiselle Thouvenier. Vous avez votre famille, n'est-ce pas, Mademoiselle Germaine ? Votre père est assez connu pour...
Germaine se leva toute pâle.
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— Mademoiselle... il y a des choses que je ne puis dire... j'ai... absolument besoin de ma place.
— Je suis désolée, mon tchérie, mais que voulez-vous, si pas une de vos collègues...
Une blonde, hardie, intervint :
— Tu n'es pas faite pour rester ici, voyons, M. Thouvenier le comprendra et c'est même te rendre service que de t'obliger à partir...
Mlle Dent approuva :
— Nous avons à Londres le Guilde des femmes de métier, qui combat l'envahissement par les femmes à leur aise de carrières où les autres trouvent leur gagne-pain. Je ne dis point que ce soit le cas...
Mais les mains de Germaine tremblaient.
— Pourrais-je parler à M. Plantin?
— Certainement; je vais aller lui demander une entrevue pour vous; il se pourrait qu'il vous gardât en surnombre... Allons, ne pleurez pas, tout s'arrangera peut-être, je vais m'y employer, je vous le promets.
Et Mlle Dent, bouleversée, tint à sécher de son propre mouchoir les larmes de Germaine; elle lui
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glissait en même temps, de force, un caramel f mou dans la bouche : « au chocolat ! » lui souf jo flait-elle et Germaine suffoquée, ne pouvait s'emu pêcher de rire à travers ses larmes; elle était slt près de l'enfance, vraiment. A dix-huit ans, mal|^ gré les chagrins et les soucis, une jeune fillefj radieuse de santé ne peut se transformer complc tement en femme douloureuse et Mlle Dent étail ravie de ce rire trempé de larmes : (( Tout s'arrangera, vous verrez ! » Les machines à écrire avaient repris leur fonctionnement, plus rapide', que jamais, par hantise de ces mesures effroyables qui tombaient aux fins de mois, expulsaientj parfois du grenier lumineux où Ton était si bien, deux, trois, quatre employées de ce personnel volant inconnu du patron, lequel n'était en rapport qu'avec la dactylographe chargée de son courrier. C'était même celle-là qui s'était désignée spontanément pour quitter l'usine à la place de Mme Weber et elle répondait tout bas à la pauvre femme hébétée par la vision de la catastrophe maintenant conjurée : (( Ne me remerciez pas : une besogne écrasante, des dictées de trois, quatre heures consécutives et des histoires à n'en
il ILS finir quand il y a une faute, et puis un homme froid, un homme qui me chavirait l'estomac ..>cc ses reproches glacés. Je m'en vais à Montigny, chez ma grand'mère soigner les poules et les hii)ins. Je vous enverrai des œufs pour vos mioches. »
Mme Weber, une statue effroyable de la désolation, si pâle dans sa robe de deuil, une Niobé spectrale, aux paupières rouges, aux lèvres exsangues, jouait la Marche funèbre, comme disaient les autres employées, de ses doigts secs sur les touches. Angoissée, Germaine regardait une à une, à la dérobée ses camarades, cherchant celle qui pourrait bien se dévouer : Marguerite Janvier dont le père était paralysé ? Georgette Fumât, seule, toute seule au monde, épouvantablement seule et n'ayant pour vivre, pour se défendre que son petit salaire ? Paule de Céran qui soutenait de ses deniers son pauvre vieux grand-père, figé dans le passé et qui, la considérant comme déchue parce qu'elle travaillait, répétait dans un entêtement sénile : « Je finis ma vie par un crime ! », Louise Serregras dont le père était garçon de magasin et la mère femme de ménage ? Blanche
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Thobie, fille d'ouvriers, qui avait huit frères et sœurs dont le dernier au maillot et qui, lors des chômages, faisait manger ces dix êtres avec ses cent cinquante francs par mois ? Non ! Personne ne pouvait s'en aller à sa place. Elles étaient toutes plus intéressantes qu'elle, dont le papa était un publiciste quasi célèbre et dont la mère, vêtue somptueusement, faisait des visites, une trousse en or à la main, elle, Mlle Germaine Thouvenier, qui possédait une chambre en laqué blanc dans un appartement de deux mille trois cents francs et que l'on avait vue en automobile, avec des amies riches ! Qui pouvait la prendre en pitié, elle, la plus heureuse de toutes ? Et c'était là ce que disaient tous ces petits pianotements hostiles dans le silence rétabli ; elle était paria dans le monde parce qu'elle était pauvre, paria chez les humbles parce qu'elle était entourée de ce simili luxe qu'elle haïssait. Et pour la consoler, rien. Pas même le rêve. Elle ne rêvait pas, étant de la forte race de ces jeunes filles modernes qui ont sondé le néant des poésies creuses et s'efforcent de regarder l'avenir avec des yeux clairs. Germaine, nourrie de lettres pourtant, mais
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(le ces œuvres saines et pures qui exaltent la vérité, arrêtait son imagination du coup de bride brutal qui casse la bouche des chevaux fougueux ; tout songe lui paraissait un vol à l'activité féconde de la vie, une tache d'égoïsme : on ne songe pas aux autres, mais à soi-même et la vraie bonté naît de l'action ; ainsi elle détestait les mains pâles et languissantes des paresseuses et, faite pour la tendresse et pour l'amour, se roidissait virilement contre la vie.
A onze heures, Mlle Dent l'y ayant autorisée, Germaine, pour la première fois, entra dans le cabinet du patron, accueillie d'un « veuillez vous asseoir » plus pressé qu'empressé. Une lumière large entrait par une baie que voilait un énorme store écru ; tout un mur était tenu par une fresque symbolique oii des ouvriers demî-nus peinaient dans un jour flamboyant.
André Plantin donnait des signatures rapides. C'était un homme de trente-cinq ans, élégant et svelte, dont la figure rasée n'avait pas, malgré une remarquable régularité de traits, l'autoritarisme, la dureté américains ; son regard bleu s'adoucissait d'une sorte de timidité française et
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la bouche était bonne, aux lèvres flexibles et heureuses. Tant de recherche dans le vêtement, dans la cravate d'un esthétisme adouci, ne nuisaient pas à l'expression de cette tête fine, d'une jeunesse grave et réfléchie.
Germaine eut la sensation de se trouver en face d'un mondain, dans un salon et se dit : <( Plutôt mourir que d'avoir l'air de mendier quelque chose ». Une sorte de honte lui venait, un regret de cette démarche humiliante qu'elle ne savait plus comment formuler; elle essayait mentalement des phrases et les rejetait l'une après l'autre, quand, André Plantin ayant terminé sa besogne et remis le papier à un groom, se rejeta en arrière avec un « Eh bien, qu'y a-t-il ? » léger. Germaine, cinglée, se leva : « Voyons, que puis-je pour votre service. Mademoiselle? », rectifia-t-il.
— Monsieur, dit Germaine, le chef du personnel a prié Mlle Dent de désigner deux employées qui devront quitter la maison le mois prochain. Une de ces employées était Mme Weber qui a trouvé quelqu'un pour prendre sa place, l'autre est moi
— Vous êtes mariée ?
— Non, Monsieur.
— Eh bien, Mademoiselle, je verrai, je parlerai de votre requête au chef du personnel.
— Je préférerais, Monsieur, emporter d'ici une réponse définitive.
— Je vous demande quelques minutes. Votre nom ?
— Germaine Thouvenier.
A coups nerveux de crayon, Plantin écrivit, puis :
— Vous êtes parente de Gaston Thouvenier, demanda-t-il ?
— Je suis sa fiUe, Monsieur.
De surprise, André lâcha son crayon.
— J'ai lu souvent ses articles; je vous promets d'examiner votre requête avec bienveillance. Mademoiselle.
Il s'exprimait respectueusement, debout, et il regardait Germaine qui restait confuse, balbutiant des excuses et des remerciements vagues. Elle prit congé, la tête en feu. C'était fini, elle venait de sortir par ces simples mots : « Je suis sa fille ! » de l'obscurité où elle se complaisait
jusqu'alors. Elle était la fille de Gaston Thouvenier, chroniqueur, romancier, auteur dramatique, et sollicitait ainsi la faveur dfe conserver une humble place î Que dirait-on ? Que dirait Mme Thouvenier, si fière : « Il vaut mieux faire envie que pitié », et son fils Georges, si mondain, et Thouvenier lui-même, qui n'aimait pas les humiliations ! Lasse, à la fin, de répondre aux coups de sonnette enragés des créanciers, Germaine avait pris, comme on accepte le salut ces quelques louis qui affranchissaient le ménage des dettes criardes. On savait bien qu'elle travaillait, mais on croyait à quelque vague besogne artistique et une indiscrétion d'André Plantin, dans les salons, pouvait compromettre la situation morale de Gaston Thouvenier, la situation mondaine de sa femme. C'était un désastre...
Germaine toucha ses appointements à la suite de ses camarades qui s'égaillèrent dans les petits restaurants du voisinage, tandis qu'elle restait là, mangeant sur un coin de table deux sandwiches arrosés d'un verre de lait; puis elle lisait, accompagnée à l'autre bout de la pièce par la machine d'une dactylographe-poète, Mlle Beur-
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geot, laquelle recopiait ainsi, de midi à une heure et demie, ses productions composées la nuit, dans la mauvaise fièvre des néophytes littéraires.
Mlle Beurgeot, qui avait des moustaches et le dos rond, maudissait l'amour en des stances majestueuses; elle s'imaginait homme et couvrait d'invectives une inconnue perfide comme l'Onde et belle comme Vénus; c'étaient des torrents d'insultes et d'adjectifs :
Ah ! maudite sois-tu, toi qui me pris enfant, Croyant à la bonté, candide et triomphant... Femme immonde et splendide, atroce et rayonnante...
De temps à autre, elle s'interrompait : — Mademoiselle Germaine, puis- je vous lire ce poème, vraiment ? Je ne vous ennuie pas ?
Germaine posait son livre, résignée : <( Mais je vous en prie, au contraire ». Alors Mlle Beurgeot mugissait; elle chantait ses vers avec cet intraduisible accent du Berri qui leur donnait une musique spéciale. A la fin « Est-ce beau ! » s'exclamait-elle naïvement. Et Germaine approuvait, attendrie. Ce jour-là, le poète posa sa demande plus bas que de coutume :
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— Aujourd'hui, vous ne seriez pas disposée à écouter des vers ?
— Mais si.
— Oh ! je n'aurais pas osé !
Et elle osait déjà, quand le brigadier des garçons interrompit la lecture. Il ne détestait pas, ainsi, une causette, après le déjeuner. C'était un gaillard qui avait conquis trois médailles au service de la Sûreté et contait ses prouesses, sanglé dans sa redingote bleu sombre qu'éclairaient deux galons d'or. Il avait pour les Apaches une haine mitigée de ce respect qui est dû à des adversaires courageux.
— Bien le bonjour, Mesdemoiselles ! Avez-vous lu le journal ?
Il y avait un fait-divers sanglant : deux agents mortellement blessés pour n'avoir pas voulu se servir de leur revolver. Lui non plus ne s'en était jamais servi; n'avait-il pas ses poings? Et il montrait avec son large sourire d'Hercule bon enfant des poings terribles avec lesquels il avait assommé plus de trente voyous : a C'était moi, la vraie terreur d'Issy-les-Moulineaux ! » Il connaissait les clients et avait reçu d'eux plusieurs
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coups de couteau dont il montrait les cicatrices avec fierté. D'ailleurs, il ne laissait guère aux magistrats le soin de le venger. Il assénait dans le dos de ces bandits un joli coup de casse-tête, sa spécialité ; sur le moment il n'y paraissait pas; trois mois après l'homme crevait à l'hôpital, d'un abcès au poumon. Ainsi la Société était débarrassée proprement, et il se targuait de sa justice expéditive; seul contre cinq, il avait pris dans ses pattes robustes un rôdeur de barrière et avait fait avec lui des moulinets si réussis qu'au bout de quelques minutes les quatre autres gisaient à terre. Maintenant, il s'ennuyait dans son uniforme doré, à soulever sa casquette et à répondre aux visiteurs : « Encore, s'il y avait un ennemi de M. André à « sortir », ça me distrairait ! »
Et Germaine comprenait, en Técoutant, l'amour de toute une race pour la force physique et les pièces à panache; cet homme tranquille et seul était entré dans des tanières d'assassins avec Tadmirable inconscience des soldats napoléoniens (( entrant dans la fournaise ». Et il blâmait nos temps sans héroïsme...
Pourtant, une sonnerie électrique le jeta dans le couloir ; il revint bientôt, mystérieux :
— Mademoiselle Germaine, une dame vous demande.
Et la dame parut, précédée d'un frou-frou de soie, dans l'embrasure de la porte. C'était Mme Thouvenier.
Germaine resta interdite devant sa mère en costume tailleur, la figure enveloppée de voiles d'automobiliste qui laissaient transparaître la blancheur d'une peau émaillée et la rousseur cuivrée de cheveux teints. Un dialogue rapide, mezza voce : « C'est moi, ma petite fille, personne ne m'a reconnue, j'ai mis ma trotteuse et avec toute cette gaze ! »
— Mais qu'y a-t-il, maman?
— Rien de grave, rassure-toi, un petit ennui... On peut parler? Cette jeune fille?...
— Elle ne fait pas attention à toi, sois tranquille.
— Oh ! ma pauvre petite, que c'est laid ici, et triste ! Cette usine sent mauvais, pouah ! Comment peux-tu t'y faire ?
— Cela ne me dérange pas, mais cet ennui ?
— C'est vrai que tu n'es guère sensible ! Moi je suis si dégoûtée...
— Tu me fais mourir, maman, qu'est-ce qui t'amène ici ? Je suppose bien que ce n'est pas par plaisir...
— Tu vas me gronder !
Un sourire triste :
— Tu sais bien que non.
— Voilà. Je viens de te le dire : je suis dégoûtée, les fiacres me font horreur, surtout les fiacres fermés, ma chère, qui sentent le vieux cigare et le cuir pourri...
— Alors ?
— Alors j'ai fait une bêtise; j'ai pris une voiture au mois, sans le dire à personne.
— Une voiture au mois !
— J'étais sûre que tu me gronderais ! Une occasion magnifique : six cent vingt-six francs, parce qu'il y avait des roues jaunes et qu'on ne veut plus de cette couleur-là; j'ai même acheté un petit pot de peinture bleue pour les badigeonner, mais Félix n'a pas voulu, Félix, c'est le cocher, un type ; il a été toréador à Bayonne ! Bref, j'avais donné trois cents francs sur le pre-
mier mois et, ce matin, je trouve dans le videpoche du coupé, à côté de mon agenda, une lettre insolente du loueur; il veut être payé tout de suite, il fait des menaces; de fureur, j'ai déchiré sa lettre. Impossible de rien demander à ton père, il ne me répond plus que par monosyllabes et quelles monosyllabes ! Voilà que j'ai pris l'habitude de la voiture, je ne peux plus me voir en tramway, ma chère.
Rien n'énervait tant Germaine que ce « ma chère » stupide, dit indifféremment à la femme de chambre, à la manucure, à la corsetière...
— Bref, ma petite fille, en un mot comme en cent, je viens te taper ; il me manque trois louis.
— Les voilà.
— Comment feras-tu pour tes déjeuners ?
— Je m'arrangerai.
— D'ailleurs je te les rendrai, tu sais.
— Oui, je sais.
— Ne me présente pas à ta camarade, dis que c'est une vieille folle d'amie qui est venue te voir. Je t'emmène faire un tour au Bois dans la voiture ?
— Non, merci.
— J'ai rencontré M. Plantin dans l'escalier, il est très bien, très homme du monde, très joli garçon. Allons, adieu, ne te fatigue pas trop. Fais-moi le plaisir de prendre l'omnibus pour rentrer, au lieu de revenir à pied, histoire d'économiser six sous ! Six sous ! Tu penses ! notre fortune sera faite ! Bonsoir, mon chou, je ne t'embrasse pas, je ne te remercie pas, nous sommes de bonnes camarades ; un shakehand...
Et Mme Thouvenier partie, en coup de vent, Georges se présentait, un gamin de vingt ans, trop désinvolte dans un costume trop neuf, le melon gris en arrière, les gants et les pantalons retroussés, à la mode anglaise.
— Je viens de voir sortir la maternelle, Germaine, je suis sûr que je tombe mal.
— Toi, tu veux un louis?
— Non.
— Pas possible !
— J'en veux deux.
— Parfaitement; tiens, voilà dix francs et décampe.
— Merci sœurette; tu sais, je suis vexé d'avoir
â t'ennuyer ainsi, mais je te dédommagerai bientôt.
— Bah ! Tu vas travailler ?
— Voilà : Tu connais Sigisse, mon camarade de Condorcet, tu te souviens, cet imbécile ?
— Eh bien ?
— Sigisse veut s'intéresser à une affaire de cirage qu'un de mes amis lui a proposée par mon intermédiaire; Sigisse apporte les capitaux; mon ami et moi notre intelligence.
— Tu peux le dire !
— Où la combinaison devient merveilleuse, c'est que Sigisse verse de suite quarante mille francs. Or, il n'y a aucune chance pour que notre cirage réussisse, c'est une sorte de boue infecte qui évite la brosse, mais encrasse tout; on n'en vendra pas deux boîtes.
— Alors je ne comprends pas.
— Tu vas voir : nous mettons trente mille francs dans notre poche, mon ami et moi ; avec dix mille nous ouvrons boutique et nous vivotons pendant quatre mois, au bout desquels nous déclarons à l'idiot qu'il n'y a rien à faire, que la réussite est impossible et que
nous ne voulons pas l'entraîner plus loin. Qu'en dis-tu ?
— Je dis que c'est de l'escroquerie.
— Tu as des mots ! J'en ai parlé à papa, saistu ce qu'il m'a dit, papa : « Mon bonhomme, tu as le sens des affaires. » Seulement il me faut quelques sous pour ne pas avoir l'air aux abois, Sigisse se méfierait ; nous le faisons boire ; il signera le contrat un soir qu'il sera bien cuit. J'ai pensé à tout; je te dis que tu as un frère épatant, tu le verras à la Chambre.
— A la neuvième ?...
Mlle Beurgeot, à pas de loup, s'était esquivée, le murmure des paroles l'empêchant de travailler. Germaine écouta dans l'escalier le bruit des pas de son frère, de son petit Georges, si aimé jadis... Puis elle ouvrit la fenêtre et aspira une gorgée d'air bleu.
Quelle paix sur les choses! Dans cette avenue lointaine, des points noirs couraient qui étaient des enfants, ivres de poussière et de liberté. Les cabanes avec leur gai petit jardin prenaient un air champêtre; on devinait les logis bien rangés, avec la coquetterie des meubles cirés et des chro-
mes épingles. Et il planait sur tout cela un ciel si gai, que par cette journée tiède d'automne, aux confins de ce faubourg excentrique où se glisse une verdure galeuse, il semblait facile, presque doux d'être pauvre !
Cela s'était fait par une note de service : (( Mlle Germaine Thouvenier remplacera auprès de M. le Directeur Mme Weber qui rentrera dans le service ordinaire à partir d'aujourd'hui. »
C'était pour Germaine l'obligation de venir tous les dimanches matins, mais aussi une augmentation de cinquante francs par mois. Elle débutait justement un dimanche, joyeuse d'échapper à la promenade exigée par Mme Thouvenier au Bois et dans le Sentier de la Vertu encore, une promenade où Georges, maussade, la traînait, furieux de ne point accompagner ses camarades au cock-
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tail d'Armenonville et ne prononçant pas dix paroles.
L'usine était vide et muette. Germaine entra par une porte dérobée que lui ouvrit le concierge et s^installa à une tablette attenante au bureau d'André Plantin. Elle vérifia l'acuité des crayons, prépara son papier écolier et attendit. A dix heures André fit son apparition; il s'inclina :
— Je me suis permis de vous demander de prendre mon courrier; je suis écrasé de besogne et ne puis vérifier les fautes d'orthographe de cette pauvre femme.
Il alluma une cigarette et parla en riant de Mme Weber, si désolée qu'elle l'impressionnait et qui écrivait sur les enveloppes de lettres « rue Laure-Bailleronne » au lieu de rue Lord-Byron. André tenait à la correction de sa correspondance ; il supprimait les vieilles formules commerciales « aussi bêtes que le jargon judiciaire » et en surveillait le style.
— Un restant de vocation littéraire, car j'ai dû, comme tout le monde, être poète et romancier!
Et puis une autre vocation l'avait entraîné; maintenant il se contentait de lire les autres et
notamment Gaston Thouvenier dont les articles railleurs et hautains l'amusaient :
— Mais je ne veux pas vous tenir toute la matinée, Mademoiselle, par ce joli temps ! Nous allons nous dépêcher, voulez-vous?
Il ouvrit le courrier, le parcourut rapidement et commença la dictée, l'interrompant de : <( Je ne vais pas trop vite ? », auxquels Germaine répondait par un hochement de tête négatif. Au bout d'une heure toute la besogne était expédiée et Germaine remontait à son grenier où elle pianota jusqu'à une heure de l'après-midi.
Elle serait volontiers restée là, si tranquille, mais une sorte de remords lui vint; on l'attendait chez elle pour le déjeuner, et elle prit le Métropolitain jusqu'à la station de Monceau.
Boulevard Malesherbes, entre deux immeubles majestueux se dressait une pauvre vieille maison qu'une sorte de sentimentalité de propriétaire conservait, si vieille qu'elle évoquait presque le temps oii l'on chassait le lièvre dans la plaine Monceau; les souris y couraient en liberté et l'on y était réveillé, la nuit, par des concerts de rats. Germaine, avant de mettre la clef dans la ser-
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rure, eut l'imperceptible battement de cœur des infortunés qui n'ouvrent jamais leur porte sans l'appréhension de trouver le malheur derrière. Elle ne vit que Louison, femme de chambre de quinze ans, qui reniflait des larmes, la joue droite flamboyante, sans doute copieusement calottée par Mme Thouvenier.
L'appartement était bizarre, fait de guingois, avec une salle à manger superbe, un beau salon et, le couloir dépassé, de pauvres chambres à coucher mansardées, prenant jour sur une cour en puits rageusement peinte en blanc cru, ce qui mettait dans ces pièces misérables un jour faux de théâtre. Une de ces chambres servait de cabinet de travail à Gaston Thouvenier.
— C'est toi. Popote? demanda la voix du publiciste.
On appelait ainsi Germaine, pour la simplicité de ses goûts.
Elle fut conviée à entrer et admira, une fois de plus, le désordre paternel. Thouvenier écrivait avec une plume d'oie et jetait à terre les feuillets écrits, dans le geste violent que l'on attribue à Victor Hugo. C'était ce que les mélo-
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drames de jadis appelaient « une noble tête de vieillard »; une barbe majestueuse corrigeait la malice inquiète du regard et la courbe d'un grand nez vorace. Nul livre au mur, mais des coupures de journaux épinglées, le pilori de Thouvenier où il clouait les sottises échappées à ses confrères, bne pancarte : « A gens pressés, visite courte », une autre en vermillon : <( Les raseurs sont priés de ne pas moisir ici; le raseur se reconnaît à ce qu'on ne lui répond que par monosyllabes »; Thouvenier avait transporté au foyer conjugal l'atmosphère traditionnelle des salles de rédaction, laquelle n'a guère changé depuis Illusions lier due s.
Ce Lucien de Rubempré, vieilli, avait mis à vivre mal et chichement, d'expédients humbles, le génie de dix financiers à accumuler des millions. Une « carotte » de cent sous le réjouissait plus que la somme tirée d'un travail bien payé; il était, bien entendu, d'un cercle louche oii la crainte de ses collègues l'avait promu membre du comité (deux cents francs d'appointements et le dîner avec desserts, liqueur, cigares à discrétion) ; bref, il ressuscitait le type agonisant du publi-
ciste à lavalière ample et à redingote lustrée qui traite ses contemporains avec la désinvolture du Cabrion de 1830, mystifiant M. Pipelet.
— Te voilà, Popote ! Tu travailles le dimanche, maintenant ?
— Oui, père.
— Il faut travailler; aujourd'hui toutes les jeunes filles travaillent, au lieu d'attendre niaisement un époux; je suis très fier d'avoir donné r exemple !
— Est-ce qu'on déjeune ?
— Ta mère retire ses bigoudis, nous avons Davène à déjeuner.
— Davène? |j
— Mon secrétaire !
— Tu as un nouveau secrétaire ?
— Oui, c'est un jeune enthousiaste, stupide, d'ailleurs, et qui ne fera jamais rien.
— Pourquoi ne pas le décourager ?
— Parce que j'avais dit la même chose, à ses débuts, de Guy de Maupassant !...
Et il fredonna la Belle de New-York : <( On n'sait pas, on n'sait rien, on n'sait rien, cré nom d'ui;! çhieu ! »
— Je vais te présenter, pas pour un mariage; c'est laid, c'est pauvre et maladroit. Je lui ai dit de venir à une heure et demie, on ne déjeunera pas avant deux heures, avec ton incommensurable mère ! Elle m'a fait faire une sottise, d'ailleurs, ta mère. Elle s'était mis dans la tête d'aller au jour de Mme de Veauverseuil qu'elle avait rencontrée une fois chez Mme Siméon et qui ne l'avait pas invitée. Mercredi donc, elle met sa plus belle robe et la voilà sonnant rue de l'Université. On la fait entrer dans un petit salon froid comme une antichambre, où la Vauverseuil vient la trouver :
— Madame, vous désirez ?
— Mais, Madame..., sourit gracieusement ta mère.
— Je vous demande mille fois pardon, le mercredi est le jour que je réserve à mes amies.
Là-dessus un salut à congeler les chutes du Rhin et voilà ta mère mise proprement à la porte. Elle bondit au journal : « Yenge-moi, Gaston ! » Moi, je ne suis pas méchant; les larmes de ta mère me décidèrent et je confectionnai un petit article aux pommes intitulé ; Madame de Yeau-
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braisé. L'as-tu lu? Non. J'ose dire qu'il eut un certain succès. Tu sais que le beau-père de la Veauverseuil est mort subitement chez elle, en visite ; j'y disais que le salon de la rue de l'Université était un des plus fermés de Paris, les jours de réception, tout devant s'y passer entre intimes, même les fêtes que coupent des événements douloureux, et, d'ailleurs inexpliqués. L'article fait un bruit énorme, ta mère est aux anges, mais Mme Siméon qui voulait bien m'aider parfois, aux fins de mois, m'a envoyé promener hier : « Non, cher ami, je suis fâchée, vous avez fait un article odieux sur Mme de Veauverseuil qui est de mes intimes ; d'ailleurs le portrait était aussi peu ressemblant que possible ! Ce n'était pas elle du tout. » — Alors, pourquoi l'avez-vous reconnue ?
Ce trait d'esprit ne servit à rien pour la suite de notre conversation : « D'ailleurs je n'ai pas le sou, en ce moment, me dit la mère Siméon en me poussant vers la sortie. »
Qu'elle prenne garde, il y aurait d'elle une petite monographie à écrire, d'un juteux ! Alors, ma petite Popote, ton papa va te taper 1
— Mille regrets, mais oii l'enfant et la femme ont passé-..
— Ils ne t'ont rien laissé, les monstres ! je ne suis pas bien exigeant, de quoi me payer mon vestiaire au cercle et le cigare de Monpavon.
— Soit deux francs que voici.
— Merci, mon chou ; tu n'y perdras point, ton vieux papa est en verve, il va vendre sa salade un prix fou. Tu ne l'embrasses pas, ton papa ?
Et Germaine, attristée, lui posait un baiser dans la barbe; il maintenait sa fille contre son cœur :
— Reste-là un instant; je t'aime bien, tu sais, et je pense souvent à toi, j'ai peur que tu ne sois pas heureuse avec ta mère ! Ce n'est pas une mauvaise femme, mais voilà, elle n'a pas su vieillir; pourtant elle nous adore tous.
— Père, tu prêches une convertie.
— On sonne, c'est Davène, reste, tu vas voir ! Et la porte ouverte :
— Bonjour, cher ami, je vous présente ma fille, M. Davène, le poète charmant de Pipettes et flûtiaux,
— Pardon, maêtre : Pipeaux et flûtettes.
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— C'est vrai ! je deviens amuésique, excusez-moi.
— Oh î maêtre î
Et M. Davène rugissait de plaisir, tout de noir habillé, avec l'élégance comique d'un pion rendant visite à son proviseur, la crinière rousse rejetée en arrière, l'œil exorbité, le mufle mangé de poils ras éclaircis par places, une tête de lion de descente de lit, pelé par l'usage. Germaine réprimait un éclat de rire :
— Laisse-nous, Popote, on va un peu travailler!...
Et elle se réfugiait, pour rire à son aise, dans sa chambre ou plutôt dans l'espèce de placard qui lui servait de chambre ; elle était primitivement de même dimension que les autres, mais Mme Thouvenier y avait fait installer par le menuisier d'immenses armoires à robes destinées à ses propres toilettes et qui laissaient juste la place pour le lit et une table. A côté la voix maternelle pointait, interrompue par Louison :
— Me répondre ainsi, à moi ! Mais, misérable
enfant, sais-tu bien que je pourrais te faire arrêter par un sergent de ville ?...
— Tiens ! Et pourquoi? Parce que je réclame mon dû?
— Tu m'as traitée de voleuse.
— Ah ! bien, c'est faux, par exemple, j'ai réclamé mon dû et Madame m'a mis une claque.
— Une pichenette !
— Une pichenette que j'en ai la joue qui me brûle encore; c'est défendu de mettre une claque aux personnes.
— Taisez-vous.
— Si on me donnait mon dû, je m'en irais.
— Malheureuse ! Je n'oublie pas que ta tante t'a confiée à moi.
— Ma tante, elle s'en moque pas mal, elle m'a dit comme ça : « Si la vieille t'ennuie, tu n'as qu'à la laisser ; pour vingt francs par mois ! »
— Eh ! mais je vous trouve bien dégourdie, ma fille !
— Je cause à Madame tout ce que j'ai sur la conscience.
— Eh bien ! laissez ce que vous avez sur la
conscience et allez voir ce que vous avez sur votre fourneau. Qu'y a-t-il pour déjeuner?
— De la soupe aux poireaux et aux pommes de terre, du cœur de veau avec des haricots rouges...
— Quelle horreur ! On ne peut même plus se lever à midi, le dimanche. Allez acheter un pâté et une salade, triple buse ! On déjeunera à trois heures !...
Germaine écoutait. Toute son enfance avait été bercée d'histoires pareilles ; c'avait été dans cette maison détraquée, un défilé hoffmannesque de servantes, jusqu'à une folle qui prenait des tubs dans la marmite et que les agents avaient emmenée, hurlante et ficelée comme un saucisson, au moment où elle brandissait un couteau de cuisine.
Georges fredonnait une scie de café-concert :
Euphémi' tu sens la menthe, Tu sens la menthe vanillée Entortillée Dans du papier !
Germaine essayait de lire et n'y parvenait point ; tout la heurtait, tout la blessait, depuis
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qu'elle passait des journées laborieuses, hors de l'enfer familial. Et elle se reprochait cette répulsion comme une faute...
A deux heures on se mit à table ; il y avait des chrysanthèmes dans un surtout d'étain ciselé, mais le vin bleuissait les verres et le cœur de veau, immangeable, dut être remporté par Louison, laquelle, révoltée, avait gardé son tablier sale. Gaston Thouvenier ne prenait qu'un œuf à la coque, se réservant pour le dîner du cercle. L'éphèbe à figure de lion pelé considérait le maêtre avec émotion et engloutissait les haricots rouges avec un appétit décuplé par l'enthousiasme littéraire. Georges le criblait de sarcasmes et de calembours féroces :
— En ce moment, je me repose, je médite, affirmait Davène.
— Vous vous éditez, mais vous allez faire faillite !
L'autre agitait sa crinière avec l'indifférence agacée d'un fauve taquiné par un parapluie :
— Je n'aime pas l'esprit. Monsieur Georges, et je ne le comprends guère...
Thouvenier souriait. C'était un philosophe, il
ne prenait rien au sérieux ; la vie lui paraissait une bonne farce qu'il convenait de jouer en Parisien, avec le sourire ; il avait une secrète préférence pour son gamin de Georges, pratique et roublard. Celui-là n'avait pas commencé sa vie par Pipeaux et flûtettes ! A neuf ans, il montrait déjà un singulier sens pratique et le père, ému, se plaisait à conter cette anecdote : Il était sur le point de partir en Amérique pour une tournée de conférences et il y emmenait son fils, lequel voulait à tout prix mettre dans la malle un superbe bateau neuf, destiné au bassin des Tuileries.
— Tu vas laisser ton bateau ici, on me ferait payer cinq louis de droits.
— Donne-moi vingt francs alors, tu y gagneras encore quatre louis, autrement j'emporte mon bateau!.,.
Et Thouvenier, depuis ce chantage, croyait son fils destiné aux grandes affaires, car il avait des grandes affaires l'extraordinaire vision des gens de lettres. Mme Thouvenier ne prononçait pas un mot et regardait avec un mépris à peine dissimulé les mains douteuses de Davène,
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lequel avait fait son petit déjeuner, sans doute, de cervelas à l'ail et d'oignons crus. Mais les secrétaires, impayés, déjeunaient là en rémunération de leurs services ; jeunes, ils avaient des dents aiguës et leurs souliers brutaux élimaient le tapis qu'iJs couvraient d'ailleurs de taches graisseuses et de cendres de cigarettes. Aussi, Mme Thouvenier avait-elle acheté, à l'usage du secrétaire de service, un tapis de prière de trois francs qu'on établissait sous sa chaise avant le repas. A la fin, le malheureux, devant les bourrades méchantes de Georges, le silence hostile de Mme Thouvenier et le sourire du maître, honteux de son petit tapis, baissait le nez dans son assiette avec l'envie de pleurer des exubérants dans un milieu où ils ne se sentent pas aimés. Germaine eut pitié ; elle lui demanda son opinion sur uin poète quasi-inconnu qu'elle admirait et qu'il avait lu, lui aussi. Elle comprenait bien que ce malheureux, voué à vie aux secrétariats, n'aurait jamais de talent, n'arriverait jamais à rien, parce qu'il était laid et pauvre et, aussi, que, pour écrire des chefs-d'œuvre, il faut aimer la vie avant d'aimer la littérature ;
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mais tout de même une passion brillait dans ses yeux jaunes, une fièvre animait ses gestes gauches, une passion se logeait dans cette poitrine de rustre, d'une largeur paysanne ; il ne pouvait donc être complètement ridicule, puisqu'il aimait. On but un détestable café ; puis, Georges jeta sa serviette et prit congé d'un leste « bonsoir », tandis que Thouvenier se retirait dans son cabinet pour dicter quelques lettres à Davène. La mère et la fille restaient seules, l'une en face de l'autre. Mme Thouvenier devait avoir quelque chose d'important à formuler, elle ne cessait de tournailler ses bagues que pour tirer sur sa chaîne de cou. Enfin elle se décida :
— J'ai bien vu hier que ma visite ne te plaisait guère...
— Mère !
— Il n'y a pas de « mère ! » il ne fait pas bon qu'il y ait des questions d'argent, même entre une maman et une fille et les cinq louis que je t'ai demandés t'ont arraché le cœur.
— Tu es vraiment trop injuste ! Tu sais le peu d'importance que j'attache à l'argent!
— Oh ! tu n'as pas vu ta figure I Une vraie
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tête de créancier. Pour cinq louis ! Je t'ai bien donné vingt mille francs avec joie.
— Vingt mille francs ! Où ? Quand ?
— Depuis l'âge d'un jour jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, tu conviendras que tu m'as bien coûté mille francs par an ; si je dis vingt mille francs, c'est donc un minimum. Mais enfin, cet argent, c'est toi qui le gagne ; il a été convenu que tu ne nous en donnerais que la moitié, nous t'en demandons davantage, cela te fâche, c'est dans l'ordre. Il me semble pourtant qu'avec cinquante francs par mois...
— Une jeune fille peut se vêtir convenablement et déjeuner pendant trente et un jours; c'est assez difficile, mère, pourtant j'y arrive. Où veux-tu en venir ?
— A ceci : que moi aussi j'ai décidé de gagner ma vie. Tu sais que j'ai toujours adoré les bijoux ; je m'y connais fort bien. J'en ferai le courtage.
Germaine se levait :
— Voyons, mère, distraite comme tu es, tu oublieras ton sac dans une voiture ou bien tu te feras voler.
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— C'est cela : je suis une imbécile ; garde tes opinions pour toi, ma petite fille; à quarante-huit ans je n'irai pas te demander des conseils.
— Pourtant je dois te prévenir loyalement que je sens là un immense danger, tu auras tout le temps des sommes considérables sur toi...
— Me prends-tu pour une voleuse ?
— Non, mais cette tentation, là, permanente... je t'en supplie, mère, écoute-moi, plus tard ce serait trop tard ; tu n'es pas faite pour travailler, surtout cet odieux travail de courtage oii il faut attendre dans les antichambres, quémander ; papa ne peut pas être de ton avis.
— Quand un mari ne donne pas à sa femme les cinquante mille francs par an qui sont nécessaires à une existence propre, il a tout juste le droit de se taire ; au surplus, ton père s'en moque et moi j'y trouverai non seulement une source de bénéfices, mais une distraction, je m'ennuie.
— Tu t'ennuies !
— A mourir. On vit comme cela à côté des gens sans les connaître... Est-ce que tu t'imagi-
nés que ce n'est pas terrible de vieillir, quand on a été jolie ?
— Tu n'es pas vieille.
— Tiens ! à l'âge de vingt ans je m'étais jurée de me suicider quand on me dirait cette phrase-là... Un jour on se regarde dans sa glace qui vous renvoie l'image d'une grosse dame sanglée où il semble que la veille on était encore une petite créature fine.
— Mère !
— Tu n'as aucune coquetterie, tu es bien heureuse, mais moi, moi! J'ai passé des journées à étudier un sourire, jadis, et je ne crains pas de le dire, parce que c'est un devoir de la femme, de plaire. Et tu sais quand on n'a pas un nom éclatant, que l'on n'est plus jolie et que l'on n'a pas des enfants qui vous font craindre on devient une raseuse que cette horrible de Veaubraisé, par exemple, met à la porte, un zéro, une affligeante nullité. Les camarades de votre âge sont des bonnes dames qui vous parlent de bas pour rhumatismes et de recettes culinaires ; c'est une déchéance atroce, une agonie pire que la vraie, qui ne fait pas rire, au moins.
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Un métier me sauvera, j'ai choisi celui qui me met entre les mains la convoitise de toute ma vie : des perles et des brillants ; des amis me recommanderont ; je gagnerai vingt mille la première année, quarante la seconde... Merci toujours pour tes félicitations !
Et Mme Thouvenier, partie en coup de vent, furieuse, Germaine, tout de suite, envisageait les différents malheurs que cette situation nouvelle ferait naître ; ils étaient, ceux-là, particulièrement à craindre ; aussi fit-elle un effort surhumain pour chasser toutes ces pensées angoissantes. Personne ne s'occupait d'elle. Que faire le long de ce dimanche interminable, jusqu'au dîner que l'on servait à neuf heures? Louison, silencieuse, retirait les couverts ; la bonne risqua timidement :
— Bonjour, Mademoiselle.
— Bonjour, Louison.
— Mademoiselle sait que je m'en vais?
— Non. Vous ne vous plaisez pas ici ?
— Bien sûr, Madame est trop mauvaise ; elle ne se fait pas idée du travail : trois personnes, et frotter par terre, les jours de réception, les
dîners, les soirées, il y avait de quoi devenir folle et puis on m'a mis une claque.
— Madame est un peu vive...
— Dame, elle le regrette déjà, elle vient de me faire deux cadeaux...
— Vous voyez?
— Un pot de rouge pour les ongles et une paire de vieux bas de soie bleu de ciel, autant dire un tablier à une vache et une paire de lunettes à un canard, mamzelle Germaine 1
D'une jeunesse studieuse, encline aux longues lectures, André Plantin avait gardé ce besoin de tendresse qui perpétue l'enfant chez l'homme. Elevé hâtivement par des parents maladifs, il avait été privé de cette atmosphère de gaîté familiale sans laquelle le luxe même est misérable. Il fallait qu'il fût, très vite, un homme et qu'il apprît à défendre une fortune dont il devait avoir l'entière propriété à l'âge où les autres sont encore en tutelle. On le retira donc, dès seize ans, du collège où il travaillait trop, poussé par une ambition enragée qui le
faisait veiller deux nuits ou trois, à la lueur cachée d'une bougie.
Son père, frileusement emmitouflé dans des châles, si pâle, si mince, avec des yeux délavés, où ne tremblait qu'une mince flamme de vie, avait dirigé dans un sens pratique et commercial l'application fiévreuse, le goût au travail de ce fils passionné. De sa mère, qui disparut quand il avait quinze ans, il gardait un souvenir respectueux et lointain. Elle craignait les effusions, elle maîtrisait les élans de ce cœur impétueux parce qu'elle savait qu'elle allait mourir et qu'elle ne voulait pas qu'il en souffrît trop. Elle l'avait tenu à distance pour que la douleur de l'arrachement fatal fût moins vive et que cette existence à son aurore ne fût pas trop cruellement endeuillée. André dirigea tour à tour chacun des services où il travailla quelques semaines comme ouvrier ou comme employé ; un besoin de repliement sur soi-même, une invincible timidité aussi, l'éloignèrent tout d'abord du monde. Il n'avait pas d'amis : il eût exigé d'eux cette amitié idéale que les âmes ordinaires sont impuissantes à concevoir.
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Son père, d'ailleurs, le « cuirassait », selon sa propre expression, avec la plus terrible des ironies. Sa femme était morte et lui-même allait mourir d'avoir apporté à toutes choses une funeste exaltation. Artistes tous deux, la vue d'un beau paysage, la lecture d'un poème inspiré, l'audition d'une musique harmonieuse les consumaient d'une sorte de flamme ; leurs nerfs et leurs cerveaux ne pouvaient supporter trop de beauté ; leur cœur était trop vaste, trop tumultueux pour leur poitrine fragile et ils ne voulurent point remourir en leur fils. André fut donc plongé à dessein dans la plus paisible des existences bourgeoises ; s'il jouait du Beethoven avec des larmes dans les yeux, on fermait brutalement le piano et M. Plan tin lui donna comme précepteur un Anglais calme et pratique, d'une intelligence froide. Il disait à son fils : « Analyse tout, tu trouveras que ce beau vers pue l'encre et que la musique des mots pipe les niais ; acharne-toi à trouver derrière le génie d'un maître la pensée lourde et la défaillance finale ; crois-moi, on perd à un certain âge toutes ces admirations une à une et on ne les
remplace pas ; un dilettante ne traîne après lui que des erreurs et des désillusions et rien ne vaut la vie ». André suivit le conseil paternel, même après la mort de M. Plantin. Il prenait un intérêt prodigieux à cette usine où vivait un monde qu'il dirigeait. Là était sa vie. Un sentiment de piété l'avait incité à garder l'hôtel de ses parents, un froid cube de pierre, pourtant, où régnaient l'ombre et le silence. Il travaillait beaucoup, comptant quelques camarades gardés de jadis, des heures d'enthousiasme et qu'il voyait sombrer l'un après l'autre dans des carrières placides où ils s'épaississaient; les adolescents fiévreux transformés très vite en hommes, se mariaient bourgeoisement, s'acagnardaient à de paisibles foyers. André, élégant, soucieux de sa mise, passait souvent son habit pour aller dîner chez eux. On substituait aux paradoxes d'antan des idées précises, d'où toute littérature était bannie. Trois ou quatre fois par hiver, l'hôtel sombre s'illuminait pour quelque soirée artistique qu'André préparait avec un soin amusé. On y entendait la plus belle musique, on y récitait les plus beaux vers devant un
public éclectiquement composé où de jolies femmes, somptueusement vêtues, étaient en grand nombre.
En somme, André vivait lui-même assez peu. Il ignorait les caprices des parvenus, l'argent lui était familier et il ne s'en préoccupait guère que pour le défendre contre les entreprises des aigrefins. Il connaissait la mine inquiète, au sourire crispé, de l'emprunteur qui demande légèrement vingt mille francs et finit par mendier sérieusement cinq louis. Tant de désirs tendus vers cet unique but : l'argent, l'étonnaient. Il lui semblait qu'il eût été aussi heureux pauvre et sa fortune lui était un souci. On lui aurait demandé : « Qu'as-tu fait jusqu'à présent? » qu'il eût répondu, certes : « J'ai attendu ». Il attendait que sa destinée fût fixée par un amour digne de lui.
C'est ainsi qu'il jeta les yeux sur Germaine Thouvenier.
Dans les romans seuls, où les transitions sont soigneusement observées, l'idée d'un mariage vient peu à peu au héros, depuis que la théorie du coup de foudre est reléguée avec les accès-
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soires psychologiques démodés. En réalité, la pensée de faire sa femme de cette employée réservée, un peu dédaigneuse, vint d'abord à André sous la forme d'une de ces idées baroques qui traversent les cervelles les mieux équilibrées et s'évanouissent au premier raisonnement. Il s'habituait à voir chaque matin les beaux cheveux châtains et brillants de Germaine penchés studieusement sur le cahier de papier écolier où courait son crayon ; il aimait sa main fine et nette, aux ongles taillés courts, sans même une pauvre bague de jeune fille; il aimait son costume strict et neutre ; il aima tout d'elle, ses yeux limpides, l'arc mélancolique de sa bouche, son pâle sourire d'enfant malheureux. La nature d'André, violente et faible à la fois, impérieuse et attendrie ne pouvait l'entraîner à l'amour que par une sorte de pitié miséricordieuse, un infini besoin de protéger et d'être protégé. Quoiqu'il fût satisfait de sa nouvelle employée il lui échappa, un jour, quelque geste d'impatience qu'il se reprocha comme un crime, car il vit les yeux de Germaine baignés de larmes, et il en eut jusqu'au lendemain la cons-
cience pesante d'un remords. Il se promit de s'excuser au cours d'un entretien plus familier, mais il n'osa point et ce fut un événement inattendu qui rompit entre ces deux êtres l'espèce d'hostilité qui est si souvent le prélude des véritables amours.
Tandis qu'il dictait une longue lettre, un contremaître, affolé, ouvrit la porte : « Monsieur!... Monsieur ! » Balbutiant, la voix entrecoupée, l'homme expliqua : un accident horrible venait d'ensanglanter l'usine : un ouvrier pris dans une courroie, déchiqueté par des roues et dont le corps, lacéré, palpitait encore... André suivit le contremaître.
Germaine tendait l'oreille à la rumeur de l'usine, une sorte d'énorme plainte contre la méchanceté sournoise des choses. Elle pensait à la femme qui, tout à l'heure, apprendrait la catastrophe, avec la résignation farouche des pauvres et elle détesta soudain toute cette machinerie homicide qui l'attirait jusqu'alors par son mouvement, la câlinerie de certains de ses gestes, le luisant des cuivres, l'éclat gras des aciers. Le spectacle devait être terrifiant. André,
remontant une heure après, était pâle, d'une pâleur où se reflétait l'ignoble spectacle. Il dit : « C'est affreux, Mademoiselle !... » et il tenta de continuer la dictée, mais il ne put ; si pâle, il blêmit encore et sa tête se renversa ; Germaine pensa d'abord à appeler. Puis elle réfléchit que les autres souriraient, peut-être... Elle mouilla son mouchoir à une carafe et en aspergea les tempes d'André dont la tête molle et sans vie roulait sur son bras. Il allait tomber du petit fauteuil américain au dossier bas ; elle l'empoigna résolument sous les aisselles et le traîna jusqu'au divan. Là, elle lui mit la tête sur un coussin, lui frappa dans les mains et André ouvrit les yeux. Tout de suite il se dressa, honteux :
— Je vous remercie, c'est ridicule, n'est-ce pas, une faiblesse pareille!...
— Mais, du tout. Monsieur...
Elle se préparait à partir, gênée ; il la contraignit à rester. Une émotion profonde bouleversait ses traits. Le spectacle de la misère, de la maladie, de la mort lui était insupportable et il ressentait une sorte de bonheur, une joie tiède
à ce tête-à-tête, dans la lumière chaude de son cabinet :
— Restez, Mademoiselle, j'ai besoin de vous.
Et ce fut là leur premier entretien ; elle avait repris sa place près de la tablette où attendait le cahier de papier blanc et le crayon ; il avait poussé une chaise près d'elle. Déjà il lui semblait moins imposant : ne l'avait-elle pas tenu dans ses bras comme un pauvre petit enfant sans force ? Et il lui venait pour cette faiblesse, une sympathie maternelle.
Quelqu'un étant entré, elle saisit son crayon, il reprit sa place dans son fauteuil ; cela créa entre eux une complicité dont ils sourirent. Elle avait la certitude de ne point faire mal ; ils étaient emportés tous deux par un courant calme et fort; ils avaient sondé la loyauté de leurs regards et leurs âmes, maintenant, se connaissaient.
Quand Germaine se leva, André, ému, lui tendit la main. Ce furent leurs fiançailles, sous le tableau symbolique de l'usine en travail. Ils étaient seuls tous deux dans la vie ; ils venaient de le comprendre simultanément et ils s'unis-
saient contre le Destin. Ils n'eurent pas un mot; seulement André garda quelques secondes dans la sienne cette petite main énergique et fraîche qui avait su, tout à l'heure, éponger son front... Ce fut elle qui retira sa main ; elle partit, soulevée de bonheur et André fut soudain désorienté ; il éprouvait jadis cette sensation de froid quand, après une lecture passionnante, il levait les yeux et se retrouvait dans la vie. Son enfance lui remontait au cerveau; il en retrouvait les parfums, les musiques, tous les charmes, toutes les impressions, parce qu'une main de femme avait passé sur son front, parce qu'il avait senti tomber sur lui un regard de vraie tendresse.
Gaston Thouvenier, la veille au soir, avait sorti mystérieusement de son portefeuille un billet plié en quatre. C'était la loge du journal pour la première de la Comédie-Française. De pareilles aubaines arrivaient rarement à Mme Thouvenier, que son mari tenait à l'écart de ces sortes de représentations, préférant à la loge familiale envahie par la suffisance bavarde de sa femme, le fauteuil de l'homme libre qui permet de fumer une cigarette aux entr'actes, avec les amis.
Mais Mme Thouvenier travaillait maintenant.
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Ne fallait-il pas la récompenser de partir chaque matin, un sac de cuir jaune en main, pour visiter la clientèle des bijoutiers ? Jusqu'à présent, le registre, qu'elle avait acheté, ne portait rien d'autre, qu'au chapitre dépenses l'achat du registre ; elle ne comprenait guère qu'on lui fit faire antichambre et, introduite, jetait son sac sur les comptoirs des négociants ahuris, avec des airs de princesse outragée. Le soir elle se passait autour du cou les colliers de perles ou bien faisait miroiter sous la lampe les brillants d'eau scintillante sur le papier de soie et c'était là jusqu'alors les seuls bénéfices de son métier, soigneusement caché d'ailleurs et qui ne l'empêchait pas, l'après-midi, de reprendre son rôle de mondaine. On la craignait. L'exemple de Mme de Veauverseuil avait été salutaire; Mme de Veauverseuil que l'on n'appelait plus que Mme de Veaubraisé et qui, de colère, s'enfermait chez elle depuis l'apparition de cet article perfide où Gaston Thouvenier avait mis sa plume la plus aiguë au service de la rancune conjugale.
On dîna rapidement. Mme Thouvenier, vêtue
de velours saphir, avait paré son cou junonnien d'un des plus beaux colliers à elle confiés et d'une broche de diamants de la même provenance ; Germaine était en blanc et ses beaux cheveux s'éclairaient d'une simple torsade de ruban rose. La famille s'empila dans un fiacre et débarqua au Théâtre-Français à l'heure où les plus exacts d'entre les critiques gémissaient, sous les arcades, sur les rigueurs d'un métier qu'ils adorent et que nulle puissance humaine ne les contraint d'exercer. Selon l'auteur représenté, l'atmosphère d'une salle de première change ; il y a dans l'air, pour les situations acquises et les noms célèbres, je ne sais quel respect, quelle enthousiaste indulgence; les équipages se succèdent, donnant dès la porte d'entrée l'apparence du succès à la pièce qui va être (( représentée pour la première fois », sdon la formule, devant un public dompté... Il en allait tout autrement cette fois. La pièce émanait d'un jeune, d'un actif, d'un batailleur, — et d'un poète aussi. Ce n'était pas un plat banal que les comédiens allaient offrir à l'appétit féroce de cette salle très parisienne, mais un
mets étrange et nouveau. Des jeunes gens descendus en omnibus des hauteurs odéonniennes et montmartroises montaient aux étages supérieurs avec des airs de défi ; ils devinaient une animosité sourde, la foule des couloirs prête à l'ironie, cette indifférence railleuse qui sépare la salle de la scène et que connaissent, pour l'avoir sentie de tous leurs nerfs exaspérés, les auteurs malheureux. Tandis que Germaine et Mme Thouvenier s'installaient, M. Thouvenier distribuait les poignées de main et les « cher ami » glacés, menue monnaie de la camaraderie parisienne. Georges vaquait dans les couloirs, les mains dans les poches, accrochait des gens : « Ce que ça va être mauvais I » car il était impitoyable.
Germaine savait qu'André Plantin serait là, par la dictée d'un mot de remerciement adressé à un de ses amis qui lui avait envoyé un fauteuil. Elle le vit entrer, elle répondit d'un signe de tête à son salut et dès qu'il l'eut vue, il cessa de lorgner la salle ; elle lui en fut reconnaissante. Elle s'imaginait que toutes les femmes qui étaient là lui sembleraient plus jolies
qu'elle, plus élégantes, surtout. Elle craignait des comparaisons qu'il ne pouvait faire dans le bureau où, après le travail, ils causaient si gentiment, prolongeant le mystère de leur entente, si timides tous deux qu'il n'abordait leurs points d'avenir qu'en tremblant : « Vous aimez l'Italie, Mademoiselle?... Alors vous voudrez bien que, plus tard... » Elle ne répondait guère, troublée, n'osant regarder son bonheur en face, ne voulant pas y croire encore. Et cette soirée pouvait, selon elle, faire s'évanouir le fragile édifice. Elle rentra dans l'ombre de la loge, tandis que Mme Thouvenier, nonchalante, retournait le poignard dans la plaie : « Je ne t'avais pas regardée, ma fille. Es-tu assez fagotée, non, vraiment ! Tu as l'air d'une nurse, il ne te manque plus qu'un bonnet et une petite voiture avec un poupon dedans. Mais tu n'écoutes jamais mes conseils. Regarde-moi!... Qui t'a saluée? M. Plantin, il doit avoir une jolie idée... » Ce supplice prit fin au lever du rideau. De suite Germaine fut empoignée par le comique le plus âpre, le plus douloureux qui ait surgi de la verve française, depuis Molière. Il s'agissait
d'un effroyable malentendu entre un homme et une femme. L'homme se laissait supplicier en souriant ; devant sa compagne parée, étincelante et si souple et si belle, il se mordait les poings de rage jalouse ; c'était un drame de passion dans le milieu le plus frivole ; mais rien ne pouvait soulever l'indifférence de la salle. De temps à autre une de ces phrases profondes qui sont au-dessus de toutes les littératures parce que l'art s'y anime d'un frisson de vérité, faisait passer quand même une onde admirative sur cette lassitude. En vérité, on ne comprenait guère. Il y avait parmi tant de visages durs et fermés, des yeux voilés de larmes ; en général, on trouvait la chose peu gaie ou pas assez tragique, une aventure banale, sans ces trucs de théâtre qui font dire aux plus blasés : « Que va-t-il se passer maintenant? » Après le premier acte, Germaine, bouleversée, se levait pour interrompre le jugement maternel, méchant et prononcé à voix très haute, quand la porte s'ouvrit. C'était André Plantin. Il y eut un moment de silence stupéfait. Puis Germaine, balbutiante, le présenta. De suite on parla de
la pièce ; Thouvenier, avec son instinct sûr, son goût fin et averti , la trouvait remarquable ; Mme Thouvenier en riait aux éclats : « Je suis sûre, Monsieur, que vous qui travaillez tant, vous devez préférer les spectacles moins languissants. Tout cela est d'un long, d'un long ! » Cela se termina par une invitation à dîner qu'André accepta. Il était troublé par cette maman imposante, surchargée de bijoux, troublé aussi par la renommée de Thouvenier, sa faconde spirituelle, par le mutisme ennuyé de Georges. Combien Germaine était différente !
Elle se taisait ; il ne voyait d'elle que son profil adorablement éclairé ; elle semblait si jeune, immatérielle, dans sa simple robe blanche et il était jaloux de l'émotion qui lui venait de cette pièce... Quand il prit congé et qu'il s'inclina devant elle, il sentit qu'elle se vouait à lui par son geste réprimé de lui tendre la main ; il n'écouta plus les deux actes qui suivirent ; il aimait, il en était bien sûr, et il était sûr d'être aimé.
La soirée se termina par une catastrophe. M. Thouvenier et Georges étant partis au cercle,
Mme Thouvenier et Germaine, rentrées depuis dix minutes, avaient rejoint leur chambre, lorsque Mme Thouvenier fit entendre un cri déchirant : (( Ah ! mon Dieu ! J'ai perdu ma broche ! » Seule, Germaine fut mise dans la confidence, avec mission de réparer ce malheur en demandant une forte avance à André Plan tin, « qui avait l'air d'un gentil garçon, pas très fort ». Où la broche avait-elle pu tomber ? Mme Thouvenier eut une crise de nerfs. Germaine accueillit cet événement avec cette résignation qui est la plus admirable des énergies. Quand il fut avéré, après des démarches sans nombre que le bijou était perdu et bien perdu, elle alla chez M. Senard, propriétaire du bijou, afin de s'entendre avec lui au sujet du remboursement. Elle trouva un homme fort poli qui, devant son affolement, eut un sourire :
— Remettez-vous, Mademoiselle, nous sommes entre honnêtes gens. D'abord, je ne veux pas vous faire payer huit cents francs, mais six cents francs seulement, que vous me solderez comme vous pourrez. Pourquoi- diable votre mère n'est-elle pas venue me voir et vous a-t-elle
chargée d'une démarche aussi désagréable? Ce n'est pas une maman que vous avez là, mais une enfant. Eh bien ! je ne sais pas, moi, vous me paierez vingt-cinq francs par mois ; si c'est trop, quinze francs, dix francs, ce que vous voudrez... Cela n'a aucune importance... Mais obtenez de votre mère soit qu'elle fasse attention, soit qu'elle quitte ce métier... Si pareille chose lui était arrivée avec le collier de perles ? Je suis charmé d'avoir fait votre connaissance. Mademoiselle. J€ devine vos chagrins et votre mérite...
Germaine revint, rose de joie, rassurer sa mère qui eut ce mot :
— En demandant l'avance à M. Plantin, tu m'évitais d'être désormais l'obligée de M. Senard, mais tu ne peux jamais faire les choses complètement !
Il n'entrait pas dans l'esprit de Mme Thouvenier que sa fille pût plaire à quelqu'un et elle était bien loin de supposer qu'un mariage fût possible entre ce millionnaire et cette gentille institutrice, car elle appelait ainsi Germaine pour son peu de souci de l'élégance : « Popote
ne se mariera pas », telle était l'opinion admise. D'ailleurs, Popote n'en souffrirait pas; elle ne souffrait de rien, elle n'avait pas pour la vie l'amour de son père, de sa mère et de son frère. (( Ce M. Plantin, — et elle prononçait môssieur comme un prince parlant d'un bourgeois — est fier comme Artaban de dîner chez nous. Il faudra inviter des artistes... »
Les fiançailles furent courtes. Au mois de juillet la demande était faite ; vers la mi-août, Germaine et son mari s'enfuyaient sur la petite plage où le Ker- André, petite maison bretonne, abrita un bonheur complet. André avait ménagé cette transition à sa femme avant l'installation à Paris, l'entrée dans la vie oisive et mondaine qui effrayait un peu la tendre créature : (( Je voudrais rester toujours ce que j'étais, prendre comme avant ton courrier le matin, être dans l'ombre de ta vie ». Il dut lui promettre de choisir pour sténographe une employée sévère et moustachue
dont le corsage s'ornait d'une photographie en broche représentant un défunt époux. Dans ce cottage, André était venu enfant passer ses vacances de collégien; l'ameublement était resté tel quel ; les murs tendus de toile de Jouy, les fauteuils d'osier couverts de cretonne, les gravures anglaises, la salle à manger en laqué blanc souriaient au soleil qui entrait par les baies larges ouvertes. L'écurie avait été transformée en remise pour l'automobile et Germaine avait fait planter dans le petit jardin des fleurs qui ne semblaient pas souffrir du voisinage de la mer. Un large kiosque, au bout du jardin, contenait un billard et un piano. C'était là qu'ils se tenaient le plus volontiers; ils lisaient, jouaient ou écoutaient le ronronnement de la mer. Tant de bonheur les effrayait un peu. André dit à Germaine : — Il est inutile d'entrer dans le sort commun et l'inévitable me fait horreur. Pourquoi ne serionsnous pas toujours ainsi ? et pourtant l'heure viendra où il y aura entre nous je ne sais quelle mésentente, où nous mêlerons nous-mêmes de la douleur à notre joie. Germaine, il faudra lutter pour retarder ce moment-là !...
Mais elle lui fermait la bouche, de la paume (le sa main doucement appuyée pour que sa réponse fût un baiser :
— Non, rien n'est inéluctable, il y a des gens heureux et qui vieillissent tels, mais, ils se cachent, on ne connaît pas leur histoire; personne ne songera jamais à en faire un roman. Cachonsnous bien, André, pour que le malheur nous oublie...
Ils se cachèrent pendant quatorze jours, exactement. Le quinzième ils déjeunaient dans le kiosque quand ils entendirent les appels répétés d'une trompe d'automobile devant la porte, puis le grincement de la petite grille... et Germaine pressentit que leur tranquillité allait être troublée.
Les nouveaux venus qu'ils durent accueillir avec satisfaction étaient au nombre de cinq. Il y avait Herson et sa femme; Herson, le marchand de vin de Champagne et son extraordinaire compagne, Gladys, qui compliquait à plaisir son naturel accent anglais, cet accent donnant, comme on le sait, une jolie inflexion à une bouche féminine; il y avait Mme Deparlejure, divorcée — le plus grand chapeau de Paris — un nez sous un cha-
peau, mais quel chapeau, légendaire, immortalisé par les photographes et par les caricaturistes, une Mme Deparlejure dépaysée, honteuse, eût-on dit, de son capuchon d'automobile qui enlevait tout caractère à sa physionomie si parisienne ; puis le comte Chudzki et la comtesse, une comtesse de dix-huit ans, aussi fraîche, aussi souriante que son mari était grave et concentré. Elle avait perdu en une saison, à Trouville, huit cent mille francs au jeu, tout en conservant son sourire ingénu, un sourire de baby égayé par un rayon de soleil : « Et, disait son mari, elle s'appelle Sophie, donc ! Sophie, la sagesse ! C'est par ironie, vraiment. )>
Le Ker- André fut envahi. Ces gens se reposaient sur une petite plage distante de quelques kilomètres. On avait respecté les premières semaines de solitude du jeune couple; maintenant c'était fini, on ferait des excursions ensemble, on préparerait ainsi la saison prochaine oii l'on ne devait plus se quitter, maintenant que Plantin avait eu la bonne idée d'épouser une aussi gentille personne. Germaine fut accablée de compliments. Fille de Gaston Thouvenier, elle aurait
sons doute un salon littéraire, on y verrait ces affreux journalistes qui peuvent assouvir, n'estce pas, certaines rancunes fielleuses !
Seule Sophie Chudzka plut à Germaine; elle était si purement jolie, si naïve, avec sa bouche de poupée, son front limpide, son rire éblouissant et inquiétant, parce qu'il n'y avait rien derrière, ni un chagrin, ni une pensée, rien que le plaisir de l'heure actuelle :
— On ne jouera pas chez vous. Madame Plantin ?
— Mais si.
— Non, non, je ne veux pas que l'on dise que je ne puis me passer d'une table de bridge ou de poker, on parlera, on fera de l'esprit...
Elle sautait d'un sujet à l'autre avec une étourderie d'oiseau jacasseur :
— Vous ne savez pas ? Mon photographe a fait, avec mon portrait, des cartes postales et Constantin a vu dans un petit journal illustré italien le même portrait entouré d'autres, ma chère, et quelles autres ! avec cette légende : Nos charmantes smipeuses parisiennes. C'est terrifiant. Constantin est furieux, moi, cela m'amuse; ja-
mais je ne trouve que Ton me tire assez en photographie, parce que quand je serai vieille, quand j'aurai vingt-huit ans, cela me distraira de montrer tout cela...
— A vos petits enfants? demanda avec une aigre ironie Mme Deparlejure. Toutes ces choses vous passeront, ma chère amie, ce sont les premières fumées du parisianisme qui vous étourdissent un peu. Moi qui suis connue par des millions de personnes grâce à Sem et à tous les débutants en caricature qui commencent par ma silhouette, eh bien ! je suis ravie d'être ici, dans ce coin oii personne ne me connaît.
— Dame, vous n'avez pas votre chapeau !
— Ma chère, mon chapeau me complète, il ne crée pas ma silhouette, j'ai une silhouette originale, que voulez-vous? Cela me console de ne î»as ressembler à la laitière ahurie de la cruche cassée.
Et Mme Deparlejure, d'un mouvement sec, brissit son face-à-main, tandis que, sincèrement désolée, et ne comprenant pas la méchanceté du trait, la petite comtesse avait un si spontané : '( Oh ! Madame, je vous avais donc fait de la
peine ? » que le (( plus grand chapeau de Paris », éclatait en sanglots, les pieds agités de secousses nerveuses, balbutiant des : « Est-ce bête ? C'est la mer qui m'agite ainsi ! » On Tembrassa.
Constantin Chudzki contemplait tout cela d'un œil navré; il profita d'un moment où Germaine était seule pour lui parler en confidence :
— Vraiment, Madame, je vous confie ma femme; j'ai, permettez-moi de vous le dire, la plus vive, la plus respectueuse sympathie pour vous et Sophie est si vive, si folle, si jeune ! A Monte- Carlo, l'an dernier, j'entre dans la salle de jeux et je la vois tapant à coups d'ombrelle sur un monsieur qui voulait lui prendre sa mise. J'ai été obligé de lui retirer le Monsieur des mains et de substituer les coups de canne aux coups d'ombrelle. En réalité, la Deparlejure est folle et Gladys Herson au comble du snobisme. Vous voyez quelles connaissances pour ma Sophie qui aurait tant besoin de votre sérieux, de votre calme.
— Je vous promets d'être sa petite maman.
— Oh ! Madame, ne me faites pas dire... tout au plus sa grande sœur...
Et le grand cosaque, affiné en longueur et en sveltesse, avec la pâleur et les yeux brillants des êtres que hante une idée fixe :
— Si vous saviez, Madame, comme je l'aime, non, je crois que l'on ne peut s'en faire une idée; c'est un crime d'aimer ainsi, plus rien n'existe, rien; elle me dirait d'assassiner ma mère ou de cracher sur l'icône que j'hésiterais, oui, j'hésiterais. Je suis si heureux que le Ciel m'ait fait son époux, me permette de la regarder, de regarder ce chef-d'œuvre. Quand je ne la vois plus, je ne sais comment dire, il fait froid, il fait nuit. Et ce n'est pas seulement une poupée ; oh ! ce serait mal la connaître que la juger ainsi. Hier elle me disait : « Constantin, combien avons-nous dépensé cette année ? — Je ne sais au juste, ma chère. — Neuf cent mille quatre cent vingt- trois francs. » Elle avait compté, Madame, sur un petit calepin. Et ménagère, elle s'occupe de tous les détails ; ainsi elle me disait le mois dernier : « Savez-vous, Constantin, quel savon achètent les domestiques pour eux! Du « Rêve » à un franc cinquante le pain ; j'ai dit au maître d'hôtel : Dorénavant qu'ils ne met-
tent pas plus de vingt sous, c'est assez bon pour leur peau ! » Sa mère était Française, savez-vous, elle entre dans les petits détails ménagers, si gentiment : « Vous serez son amie, n'est-ce pas, Madame Plantin? » Germaine, apitoyée, promettait quand André survint : « Mets ton chapeau, ma jolie, nous allons au Casino ». Et l'on alla au Casino.
En chemin André passa, d'un geste câlin, son bras sous celui de Germaine.
— Ils ne t'ennuient pas trop ?
— Mais non ! que veux-tu, on ne peut vivre sans son prochain. Prenons-le donc tel qu'il est ! Et puis qu'importe le monde; ils ont beau faire, je suis tout de même seule avec toi.
C'était la première fois qu'ils entraient dans cette grande bâtisse sommaire, en planches, composée d'une salle de jeu et d'un théâtre où l'on jouait le soir, annonçait l'affiche, les Dragons de Villars, tandis que le lendemain amènerait un spectacle privé dont la direction tenait à stigmatiser le réalisme, afin d'éloigner « les jeunes personnes ». Ah ! la tristesse de ce casino funèbre où stagnaient, morts d'ennui, des adolescents dé-
sœuvrés, où l'on comptait trois clans rivaux qui se tenaient jalousement sur la même terrasse, les gens de Paris, et puis ceux de Nantes, et puis ceux de Saint-Nazaire. La mélancolie de cette cabane s'aggravait encore de la splendeur du décor, la dégringolade sauvage des rochers couverts de goëmon dont le vert sombre se mariait à la mer glauque.
— Terribles les vacances, soupirait Herson, je prendrais bien une grenadine à l'eau de Seltz !
A quoi Gladys ripostait dédaigneusement :
— Pourquoi pas du vin rouge ! Un homme du monde ne prend pas d'eau de Seltz, Amédée !
Le tenancier des jeux, pris d'espoir dans la salle déserte, devant la cuvette où courait vainement une balle de caoutchouc, agitait sa cloche : « On commence. Messieurs, dames, on commence ! ))
Et Sophie Ghudzka couvrait le tableau d'or et de pièces blanches :
— Maximum cinq francs sur les numéros pleins !
— Oh ! je ne puis mettre un louis, par exception ?
La partie commença; elle dura deux heures au bout desquelles la petite comtesse secouait en riant son réticule vide : (( Plus rien ! il faut être raisonnable, allons-nous-en ». On jugea convenable d'admirer le coucher du soleil sur la mer, avant le dîner. Après, on fut en automobile à la fête d'une plage voisine. II y eut des pétards, un feu d'artifice avec une pièce montée portant en lettres de feu : « Vivent les baigneurs ! », un défilé aux flambeaux et toutes ces laideurs s'étalaient devant l'énorme, l'insensible tragédie de la mer sous la palpitation d'un ciel de saphir criblé d'étoiles. Germaine se pressait contre André ; il devinait son malaise, son inquiétude :
— Nous reviendrons vite à Paris, je balaierai tout cela.
— Non, André, il ne le faut pas, je t'assure qu'ils ne me déplaisent pas tant ! Ce sont les autres, que veux-tu, les autres... cela dit tout ! qu'ils soient beaux ou vilains, bêtes ou intelligents, gais ou tristes, ils restent les autres.
Ils étaient très en arrière, isolés maintenant, il lui pressa le bras :
— M'aimes-tu ?
— Oui, André, je t'aime infiniment, je t'aime plus qu'il n'est possible d'aimer, tu as changé toute ma vie, tu m'as apporté le bonheur.
— Et toi, crois-tu donc que tu n'as pas changé la mienne ? Je m'imaginais, avant toi, toutes les femmes à peu près semblables aux Deparlejure et autres Gladys; tu m'as apporté le bonheur, toi aussi, la confiance, l'équilibre, parce que tu n'es pas seulement la plus délicieuse des femmes, tu es aussi une honnête femme. Tu ne me cacheras jamais rien, dis, jamais ? Je veux savoir tout de toi, comme tu sais tout de moi.
— Oui, mon André.
Germaine continua silencieusement la route, le cœur serré par un remords. Non, il ne savait pas tout d'elle : le matin même on lui avait apporté une lettre qu'elle avait déchirée en mille morceaux et enfouie dans un coin du jardin, une lettre qu'André ne connaîtrait jamais. Elle émanait de Mme Thouvenier : huit pages couvertes d'un gribouillis fusant dans tous les sens, comme une conversation de bavarde. Cela commençait par un exposé de la situation générale. Thouvenier ne faisait plus rien depuis à peu près trois semaines :
une idée, comme cela, de prendre des vacances, il écrivait des vers, il reprenait avec les Muses un commerce que quarante années de labeur journalistique avaient interrompu et comme les goûts avaient changé, il alignait des strophes lamartiniennes, d'un sentimentalisme larmoyant, qui, si on les publiait jamais, feraient le sinistre effet d'une exhumation. Mme Thouvenier se livrait à des considérations philosophiques sur ce lyrisme intempestif dont souffrait la copie nourricière : Thouvenier entrant dans l'arène et y déployant la grâce désuète d'un beau ténébreux à la tignasse grisonnante ne serait plus craint mais sifflé; il pouvait compter sur la réunion de tous ses ennemis, ceux de ses romans à clef, ceux de ses trois pièces où il avait transporté des types réels, à peine maquillés. Le secrétaire, l'idiot de secrétaire encourageait cette manie sénile et renvoyait Mme Thouvenier prête à balayer ce fatras, d'un inexprimable : « Chut le maêtre travaille... » Pour Georges, c'était une autre histoire : il venait d'ouvrir la maison de cirage en gros, constituée avec les fonds de son ami Sigisse; cela ne l'empêchait pas de se lever avec ponctualité à
onze heures moins le quart, mais il jetait littéralement l'or par les fenêtres, sans vouloir en donner une parcelle à sa pauvre mère : (( J'ai essayé de lui faire payer au moins sa pension, il m'a répondu qu'il ne voulait pas renverser l'organisation sociale et que les parents devaient entretenir leur progéniture, qu'il avait un peu d'argent de poche nécessaire à son commerce et qu'il entendait bien n'en pas distraire un centime. » Il apprenait à mener un mail et était passé une fois au trot de ses quatre chevaux, flanqué de Wellkins, le célèbre professeur de guides, sous leurs propres fenêtres ; Mme Thouvenier l'avait vu faisant claquer son fouet ; il était si gentil, d'ailleurs, qu'elle n'avait pas eu la force de lui adresser un reproche, mais elle ne concevait pas l'utilité du four in hand pour le commerce du cirage et tout cela ne laissait pas de l'inquiéter. Sans en rien dire à personne, elle avait repris son courtage de diamants et avait réussi une première affaire de quatre-vingt-huit francs. Des cinquante louis que Germaine lui avait laissés pour un petit voyage, il ne restait plus rien, et le voyage n'aurait pas lieu. La mère aux abois
en était réduite à troubler la retraite de sa Popote. La réponse était urgente et cette urgence soulignée six fois hantait Germaine : « A quoi penses-tu, ma jolie, interrogea André ? — A rien, se hâta-t-elle de répondre ». Et elle se serra plus fort contre lui.
Le lendemain, elle n'osa encore lui parler. Elle n'avait jamais pu demander de l'argent à personne sans une sorte de honte, une timidité maladive qui lui brisait les jambes. Elle avait réfléchi que son devoir serait de dire qu'elle avait toujours soutenu sa famille de ses maigres appointements et qu'elle devait continuer, en élevant la somme... Mais André, devant cette exploitation, se fût cabré; il aurait payé, soit, en concevant à l'égard de Thouvenier et de sa femme un incoercible mépris. Quoi ! lui avouer son père bohème et égoïste; sa mère vaniteuse, dépensière, coquette; son frère inutile, incapable, louvoyant dans des métiers louches !...
Germaine aimait les siens, elle les aimait avec leurs défauts, leur dureté, aussi bien que des enfants plus heureux aiment des parents sages et dévoués; elle les avait entourés d'une tendresse
plus profonde peut-être parce que plus avertie et plus douloureuse. Elle avait écouté le récit de leurs fautes, leurs serments cent fois parjurés; elle les savait victimes de tout : de la manie de paraître, du jeu, de la paresse, de la vanité et elle était inquiète loin d'eux, comme on est inquiet loin d'enfants turbulents. Il y avait eu des soirées d'harmonie durant la période exquise des fiançailles : Thouvenier s'y montrait charmant; causeur merveilleux, il éblouissait son gendre en beau-père fastueux, étalant ses richesses; il était de cette époque oii les réputations s'établissaient aussi bien par les bavardages de café que par la plume et son esprit goguenard était célèbre. Pour Mme Thouvenier elle jouait à ravir le rôle de la bonne bourgeoise de mère, couvant sa fille d'un regard de poule éplorée. Georges, seul, avec sa face rasée d'adolescent maigre, le nez fouinard, la bouche tordue par un rictus de voyou, gardait l'œil vague du tapeur qui guette l'occasion, à travers les méandres d'une conversation oiseuse.
Mais pouvait-elle oublier qu'elle lui avait servi de mère à ce galopin, une mère de six ans.
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sérieuse et qui surveillait la uouiiou, calmait les rages du bébé en le berçant pendant des heures, avec une inlassable patience ? On trouvait à chaque instant Georges dans ses bras : « Vous êtes trop petite, disait la nourrice, il vous fatigue. — Non, non, laissez-le-moi. » Et puis, à huit ans, dès son entrée au collège, il lui échappait, la narguait, ennuyé de sa tutelle, revenant avec des mots pris on ne savait oii et que crachait la bouche de plus en plus tordue ; l'œil devenait fuyant : (( Je t'en supplie, Georges, regarde-moi en face ». Elle le campait sur ses genoux, lui posait la main sur le front : « En face, dans les yeux, comme un homme ». il se dérobait et il lui avait échappé ainsi, de plus en plus, devenant après le collégien crasseux aux cheveux dépeignés et à la cravate déchirée, un petit Monsieur trop bien mis, à la raie impeccable, une sorte de boursicotier de quinze ans, revenu des choses de ce monde, pratique et tranchant de tout, les mains dans les poches, une barre entêtée sur le front étroit...
Le cœur de Germaine était assez vaste pour contenir, outre son immense amour si pur, le pau-
vre amour, souillé de honte qu'elle gardait à sa famille. Le lendemain, elle demanda de l'argent à son mari; il sortit son portefeuille et lui dit : (( Prends »; elle se cacha pour mettre les billets dans sa lettre, quelques lignes oii elle prévenait sa mère : « Fais attention, André a toujours été riche, il ne comprendrait pas; ne me remercie pas dans la lettre que tu m'enverras et que je veux lui montrer. » Elle recevait une réponse narquoise où des serpents se cachaient parmi les fleurs : « Reviens-nous bien vite, nous avons besoin de tes conseils. André sait-il que sa femme est un Mentor? » C'était d'une sottise à pleurer. Germaine en pleura. Son supplice était ce mystère dont elle devait entourer la faute des siens, du geste ancestral voilant l'ivresse et la nudité paternelles.
Mais elle était habituée à souffrir ; elle se résolut à tout cacher par fierté, par la crainte aussi de troubler le bonheur limpide dont André exultait. Elle connaissait maintenant l'âme de son mari, droite et claire; elle savait que leur union était de celles dont on ne rencontre pas beaucoup d'exemples. Elle n'avait nulle jalousie, il regar-
dait les autres avec une amabilité indifférente. Mme Deparlejure exhibait en vain ses chapeaux difformes, des chapeaux monstres, sous lesquels pointait son nez célèbre ; en vain Gladys grasseyait d'un accent de plus en plus britannique :
— Andreye, vous avez l'étoffe d'un Baucis.
— Tout au plus d'un Philémon.
— C'est si amusant de vous voir en conjungo. Ces tentatives se heurtaient à des sourires
décourageants. D'ailleurs le comte Chudzki et Herson ne quittaient guère plus le couple, désireux de l'offrir en exemple à leurs épouses respectives. Gladys, si furieuse, qu'elle en oubliait son accent, sifflait à Sophie :
— Laissez, ma chère, je vous attends au troisième acte. Plus le couple est joyeux et satisfait au lever du rideau, plus le dénouement est dramatique.
— Vous en êtes aux pièces de l'ancien Gymnase ! Moi je les trouve très gentils.
— Quel goût bizarre ! Vous autres Russes vous aimez le Champagne brut ou la panade ! La panade des époux Plantin vous plaît ! c'est du paradoxe culinaire.
— Gladys, chérie, vous parlez comme une cuisinière î
Et là-dessus la petite comtesse partait d'un rire si franc que Gladys, ne pouvant se fâcher, se mordait les lèvres au sang.
Heureusement Mme Deparlejure survenait :
— Faites-moi partager votre joie. De quoi s'agit-il ?
— D'André et de Germaine Plantin, nous nous demandions...
— Pardon, dites : je...
— Mais vous ne savez pas ce qui va suivre î
— Je m'en doute !
— Soit; je me demandais par quel nuage ce beau ciel conjugal serait troublé.
— Ce ne sera pas un nuage sentimental, si j'ose dire, du moins pas pour le moment. Cette petite a été assez forte pour garder André. %
— Penh ! saviez-vous comment on l'appelait chez elle ? Popote ! Aucun chic.
— Est-ce que jamais Plantin vous a parlé de votre robe ou de votre chapeau ? Il est de la race des hommes qui n'attachent aucune importance à ces choses. Mais non, ne cherchez pas de ce côté.
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La petite comtesse levait les bras au ciel :
— Faut-il que vous soyiez mauvaises ; vous ne pouvez donc pas laisser ces deux êtres s'aimer tranquillement ?
— Ma chère, ripostait Mme Deparlejure, vous ne pouvez, étant étrangère, apprécier toutes les finesses de l'esprit français. Je disais donc qu'il ne fallait pas chercher de ce côté mais observer la famille Thouvenier, de là viendra un désaccord terrible entre Plantin, plus bourgeois que tous les bourgeois de France et sa femme, enfant de Bohême; le père Thouvenier est un maître chanteur, la mère Thouvenier, une vieille folle, le fils un apprenti escroc. Tout cela va fondre sur André, le taper, le gruger, il se révoltera, la petite soutiendra sa famille et ce sera le gâchis...
— Voyons, interrompait la petite comtesse, chère Madame Deparlejure, vous qui connaissez si bien les finesses de votre belle langue, servezmoi de dictionnaire, je vous prie, et donnez-moi la définition du mot : générosité !
— Vous n'êtes pas sérieuse !
— Oh ! si.
Et elle ramassait ses jupes, s'apprêtant à courir.
— Où allez-vous ?
— Il y a un danger, vous avez raison : Germaine Plantin est mon amie, je vais la prévenir...
Et laissant les deux femmes ahuries, clouées au sol par une stupeur inquiète :
— C'est qu'elle le ferait !
Sophie courait rejoindre Germaine, arrivait essoufflée, les boucles en désordre, adorable :
— Nous sommes seules ?
— Mais oui, qu'y a-t-il ?
— Petite Madame, il faut vous méfier, ne pas laisser taper le mari par la famille...
Germaine pâlissait :
— Qui vous a dit ?
— Ce sont des bruits, petite Madame, vous savez il y a des gens qui ne peuvent voir une feuille de papier blanc sans avoir envie de mettre dessus leur doigt sale. Je sais ce que c'est que le bonheur : on avance de nuit, dans un chemin défoncé, je vous préviens : Prenez garde à l'ornière. Je crois, lassez-moi vous le dire, que l'on
attache en France beaucoup trop d'importance à des sentimentalités qui ne sont que de petites lâchetés; il faut être sentimental avec les sentimentaux, avec les autres on perd son temps. Moi, mes parents ne sont pas sentimentaux. Ils savent que nous dépensons un million par an et que nous n'en avons pas les moyens; alors ils nous ont écrit, tout de suite, pour nous dire qu'il ne fallait sous aucun prétexte compter sur eux, pas même pour un toit et une écuelle le jour de la misère finale. J'avais un petit compte d'une centaine de mille francs que je n'osais jamais réclamer à mon père, je lui ai écrit pour lui en demander le paiement immédiat, par retour du courrier. Si les bons sont si souvent vaincus, c'est qu'ils sont surtout bons avec les méchants. Je croîs qu'il ne faut pas être bête. Ne soyez pas bête, petite Madame...
Germaine souriait de cette confiante et fine naïveté ; elle prit dans ses mains, comme on prend la tête d'une enfant, l'exquise tête mutine, aux yeux transparents, aux lèvres souriantes et posa un baiser sur la joue fraîche :
— Je vous aime bien.
— Moi aussi je vous aime bien.
— Alors, rassurez-vous, fit Germaine, trop éprouvée par la vie, trop fière pour se livrer à des confidences immédiates ; il n'y a rien au fond de tout cela que des racontars. Mon bonheur est solide. Parlons un peu du vôtre.
— Eh ! je ne me suis jamais même demandé si j'étais heureuse.
— Pourquoi jouez-vous un jeu pareil, gaspillezvous des fortunes, croyez-en quelqu'un qui connaît le prix douloureux de l'argent, c'est blasphémer...
— Je sais...
— Alors pourquoi ?
— Pour oublier.
Et, frissonnante, Sophie glissait dans l'oreille de Germaine :
— Je n'aime pas Constantin !
— Vous ne l'aimez pas ?
— Je ne l'aime plus. Je lui ai dit un matin là-bas, en Ecosse, un beau matin d'herbe mouillée, où les fleurs sentaient bon, pour que la nature si douce lui fût une consolation. Vous savez, quand on enterre un être aimé par un splendide
jour d'été on dit bien : (( Et il faisait beau! » avec une sorte de colère mais au fond, tout au fond, on a joui de la bonne chaleur, du soleil et du ciel bleu. Nous allions la main dans la main ; alors je l'arrêtai, je lui pris son autre main, je le regardai bien en face. Il tremblait : (( Sophie, vous allez me dire que vous ne m'aimez plus. — Oui, Constantin, j'allais vous le dire. Je vous demande pardon... — Ne me demandez pas pardon... Je savais, mais je ne voulais pas y croire. » Pauvre Constantin ! Et puis ce fut fini. Alors nous nous étourdissons, comme nous pouvons.
— Mais c'est horrible !
— Moins horrible que le mensonge; nous avons la certitude d'être malheureux, alors nous pouvons nous distraire avec notre malheur.
— Et il n'y a rien à faire ?
— Rien. Nous avons consulté des romanciers. Les célèbres n'ont pas répondu, ils ont gardé le timbre que nous leur avions joint pour la réponse. Les autres, les jeunes, nous ont envoyé des consultations idiotes : <( Séparez-vous pendant un an. Rendez-vous jaloux mutuellement »; vous voyez
d'ici toutes les niaiseries et toutes les banalités, n'est-ce pas?... Ce pauvre Constantin a fait des efforts hérroïques. Un soir, nous entrons à la foire de Neuilly, dans la cabane d'un dompteur de lions, Constantin me quitte un instant. On annonce qu'un amateur va pénétrer dans la cage et je reconnais dans l'amateur mon propre mari ! Il fouaille les lions, avec son beau courage il les fouette, les fait passer de droite à gauche, de gauche à droite, sort et vient me retrouver. Nous quittons la baraque : Oh! je m'en souviendrai toujours ; il m'interrogeait avec les pauvres yeux d'une mère qui regarde l'effet d'une potion sur son enfant malade : « Constantin, ne recommencez jamais une folie pareille ; ça ne sert à rien, mon ami, je suis fâchée, mais cela ne sert à rien. » Bref il est gentil, il est résigné ; il ne m'ennuie jamais en me demandant des nouvelles de notre amour; il m'écrit deux, trois fois par jour de longues lettres ou des bouts d'impression que je trouve le soir sur ma table. C'est en russe, autrement je vous montrerai, puisque vous êtes mon amie. Ah ! on en ferait un volume à côté duquel pâliraient toutes les littératures !
Et j'y prends un plaisir de lecture, mais de lecture seulement, comprenez, cela ne satisfait pas plus ma vanité que s'il s'agissait d'une autre. C'est exaspérant qu'on ne soit pas maître de l'amour comme de l'orgueil, de la haine, de tous les grands sentiments... Je me souviens de nos fiançailles. Il était si gauche, si ému. Ce fut moi, haute comme la botte, avec ma natte dans le dos et ma jupe courte, ce fut moi qui lui pris les mains, le regardai dans les yeux et lui dis : « Constantin, je vous aime... » Je vis alors ce colosse chanceler. C'était, comment dirais-je, ridicule et très bon. Peut-être, dès ce moment, est-il entré de la pitié dans mon amour. Et la pitié est l'adversaire de l'amour, c'est une observation de Balzac; il connaissait mieux le cœur humain que vos grands romanciers qui gardent les timbres et vos petits qui vous conseillent de voyager... » Elle riait déjà : « Que tout ceci ne vous fasse pas trop d'impression, petite Madame; nous sommes fatalistes chez nous, si je ne vous avais pas fait cette confidence, vous ne vous seriez aperçu de rien... »
Germaine, le soir venu, sentit tomber sur ses
épaules un froid de solitude. Elle était seule, André étant allé téléphoner à quelques kilomètres. Les autres étaient repartis. Elle poussa les volets de la salle à manger du rez-de-chaussée. Toute la tristesse automnale tombait du ciel maussade; nulle lueur n'éclairait la mer sournoise, une bise aigre la souffleta, la brume lui trempa le visage. La ïiature, après une parade de quelques semaines, reprenait son hostilité furieuse. Germaine ferma les volets. André était derrière elle, dans la petite pièce tiède et lumineuse ; il souriait et pourtant son visage lui sembla inconnu.
— J'ai peur, murmura-t-elle.
— De moi ?
— Oui, de toi. J'ai cru jusqu'ici, qu'il n'y avait qu'un amour et qu'il durait autant que la vie...
— Quel mauvais roman t'a dit le contraire ?
— Le plus grand amour peut s 'envoler en une seconde. Nous nous sommes quittés Tun à l'autre ; nous pouvons nous retrouver séparés. Oh ! mon André, c'est horrible !
— Pourquoi me dis-tu cela ?
— Je viens de voir à l'instant passer un fantôme : la mort de notre amour.
— Mais c'est de la folie. Viens près de moi, répète-moi un peu que notre amour peut mourir. Si tu y croyais un instant ce serait fini...
— Je te demande de n'avoir jamais pitié de moi, jamais; tu me diras toujours la vérité?
— Tu le sais bien. Tu as dû parler à ces gens qui nous jalousent...
— Non. N'incrimine personne. Tu vois, c'est passé... je te crois; j'ai en toi une foi complète, absolue... j'ai eu tort d'ouvrir la fenêtre tout à l'heure; il est entré ici du vent, de la pluie, des plaintes... Nous partirons demain, veux-tu?
Ils partirent deux jours après, en automobile. Le temps s'était adouci; pourtant le ciel gardait cette douceur grise qui donne une noblesse si harmonieuse aux paysages bretons. Germaine souriait presque de ses terreurs. Vraiment elle était gâtée comme les autres par la littérature, quel besoin avait-elle d'analyser son bonheur puisqu'il l'emportait délicieusement? L'automobile acheva de calmer ses nerfs. Ils allaient d'un train modéré, blottis au fond de la limousine que menait l'ancien cocher d'André. Le bonhomme avait gardé de son ancienne profession quelques termes hip-
piques qu'il appliquait à sa machine, il l'excitait par des « pull up » et des claquements de langue qui les faisaient rire... Ils mangèrent dans des tournebrides ; ils couchèrent dans des auberges, ne se décidant pas à rentrer, adoptant toujours de nouveaux crochets. Ce voyage compléta leur union d'une camaraderie enjouée. Versailles fut leur dernière étape. Ils franchirent d'un train d'enfer le pavé du roi et envoyèrent à Paris un salut confiant. A leur porte, Mme Thouvenier attendait, le visage sévère.
— Eh bien ! leur dit-elle, sans autre préambule, vous avez assez vagabondé. Maintenant il va falloir être sérieux.
Pour rajeunir un peu le vieil hôtel, d'autant plus maussade qu'il était alourdi, à Tintérieur, de tous les ors trop vifs et de toutes les soies trop rouges, des lustres de cristal et des immenses portraits du second Empire, Germaine faisait de nombreuses courses à pied. Elle estimait que l'abus de la voiture fait perdre aux gens riches tout contact avec la vie laborieuse et humble. C'est la rue qui enseigne la pitié. Et elle aimait la rue, d'un culte de vraie Parisienne, non pas seulement la rue de la Paix ou l'avenue de l'Opéra, mais toutes, les pauvres,
si gaies parfois, les anonymes, les neutres, les rues commerçantes du quartier Paradis, les boyaux compliqués et noirâtres qui entourent le Palais-Royal, les rues oisives et bêtes, d'autres si tristes que leur crasse y semble faite de larmes figées sur des visages de misère, d'autres champêtres, avec des coins de nature inattendus où frissonnent des arbres et où chantent des oiseaux. C'est ainsi qu'elle fut suivie par un chien perdu.
Elle venait de choisir des soieries place des Victoires ; elle hésitait, ne sachant trop quelle course adopter, parmi tant d'adresses sur son carnet, quand un affreux bâtard à tête de crocodile, à pattes torses, à poil indéfinissable s'arrêta devant elle, la gueule ouverte en un rire qui avait soif, il portait autour du cou une ficelle j rompue et sa queue battait lentement, molle- ^ ment, comme la queue d'un chien qui cherche à s'illusionner. Germaine s'en amusa un instant, puis elle reprit sa route et le petit chien la suivit ; elle tenta d'abord de le décourager en marchant vite, mais il trottait allègrement; il l'avait choisie. Rue Baillif, elle alla d'un train plus
lent, puis esquissa de la main un geste qui chassait : le chien fit un circuit de cheval de cirque et revint à son point de départ. Germaine lui aurait bien fait l'aumône d'une caresse, acheté un gâteau, mais quoi, elle ne pouvait ramener avenue de Messine cet horrible animal ! donner droit d'asile dans les salons à ce chemineau ! Des gens qui passaient riaient de voir une jolie femme, si bien vêtue, flanquée d'un compagnon grotesque qui tous les dix pas s'arrêtait, commençait le geste vif de s'épucer, n'y parvenait point et continuait sa route en reprenant son rire interrompu. Germaine, avenue de l'Opéra, entra dans le bureau de télégraphes, ferma vivement la porte et envoya un télégramme à Sophie Chudzka : « Ma chérie, je n'ai rien à vous dire. Je vous envoie ce télégramme uniquement pour décourager un amoureux qui, au moment où je trace ces lignes, m'attend sans doute à la porte du bureau de l'avenue de l'Opéra. Je compte bien, en sortant, ne plus le retrouver. C'est un chien perdu qui vient de m'adopter, il est laid, mais laid, d'une laideur décourageante... autrement je le prendrais bien, les amis sin-
cères sont ceux qui s'offrent à nous ; ceux qu'on est allé chercher se reprennent toujours... mais on le reléguerait avec les domestiques qui le battraient. Faire enfermer dans un asile de chiens ce vagabond libre, ce serait mettre un poète en prison. Je n'accomplirai pas ce forfait. Quoi qu'il en soit, ma chère amie, je vous demande pardon de vous infliger ces lignes qui seraient vraiment bien inutiles si elles ne contenaient l'expression renouvelée de ma vive et sincère affection. »
Germaine cacheta, écrivit lentement l'adresse, jeta le télégramme dans la boîte, sortit et retrouva le chien assis gravement. Elle s'agenouilla, le caressa : « Mais non, je ne peux pas te prendre, je ne le peux pas, il faut t'en aller, tu t'es trompé, vois-tu, va-t'en... » Il comprenait, il baissait la tête, mais il restait et il la suivit. Chaque fois qu'elle le renvoyait, d'un geste de feinte colère, il recommençait son circuit avec un air lassé qui signifiait : (( Cela t'amuse donc de me faire courir inutilement; tu ne me trouves pas assez fatigué? » Alors elle usa d'un subterfuge et entra, avenue de l'Opéra,
dans un thé qui avait une porte de sortie rue d'Argenteuil. Elle en sortit cinq minutes après, délivrée de son tenace compagnon. Pourtant un remords la hantait. Belle malice de lutter de ruse avec la pauvre bête qui l'attendrait là longtemps, jusqu'à la nuit, attentif, une oreille drôlement dressée, sourd aux appels de la faim qui le tenaillait! Elle se décidait à revenir sur ses pas quand, au coin de la rue Saint-Roch, elle vit quelque chose de jaune qui courait entre les pattes des chevaux ; c'était lui ! Il reçut un coup de fouet, gagna le trottoir d'un bond et s'aplatit avec des gémissements de plaisir. « Allons ! Je vais le prendre >>, se dit Germaine. Avenue de Messine, le roquet s'arrêta, attendant à la porte. André était là, écrivant dans son cabinet de travail. Quand elle le retrouvait Germaine sentait, parmi toute sa joie, comme une anxiété ; elle avait peur de trouver ses yeux changés, de n'y plus lire la même tendresse :
— Vos yeux ?
— Les voilà.
— Bien, je suis rassurée.
— Quand donc serez-vous confiante?
— Maintenant, ne me regardez plus, il faut que je vous demande quelque chose.
— Grave?
— Très grave.
— Je t' écoute.
— J'ai adopté un orphelin.
~ Un chat ?
— Un chien.
— Où est-il ?
— Mets-toi à la fenêtre, il m'attend, il n'a pas osé entrer; il m'a suivi toute cette aprèsmidi ; je vais lui faire donner à manger.
Elle sonna tandis qu'André ouvrait la fenêtre :
— C'est cet ignoble bâtard jaune?
— Oui.
— Mais il est affreux, ma pauvre chérie.
— On n'est pas laid quand on a l'air si intelligent.
— Eh bien ! soit...
Et le domestique entrant :
— Auguste, vous irez porter à manger au chien qui est devant la porte et vous le ferez entrer.
Ils regardaient, silencieux. Le valet tendit un
plat de viande que la pauvre bête flaira, se méfiant, n'osant pas approcher. Puis il prit une résolution subite et s'enfuit, d'un trot qui boitait. Bientôt il eut disparu, Germaine restait immobile.
— II a compris, commença André, que son bonheur n'était pas toi, qu'il serait un paria...
Elle riposta :
— Je ne sais pas encore faire le bien. Alors André se pencha vers elle et, dans un
souffle :
— C'est très difficile, vois-tu, de faire le bien sans faire du mal...
Puis il ajouta :
— J'ai reçu une lettre ce matin, au bureau, une ignominie que je veux te montrer.
— Une lettre anonyme ?
— Bien entendu.
— J'ai eu envie de la déchirer et de ne pas t'en parler, mais rien n'est plus dangereux qu'un mystère, si petit soit-il, dans une union comme la nôtre. Lis :
Et Germaine lut, sur le mauvais papier quadrillé des petits cafés, ces lignes vipérines :
Pauvre imbécile, un ami qui te veut du bien te prévient : i° que la mère Thouvenier est une voleuse ; 2° que son mari, Vignoble journaleux, est complice; 3° que le flls Georges est un escroc. Tout cela, au su de ta brave Germaine, va s'attaquer à ta bourse. Le coup n'était pas mal monté, tu es tombé dans le panneau. Maintenant te voilà prévenu. A bon entendeur, salut.
André prit la lettre et la brûla à la flamme d'une bougie.
— C'est effrayant cette haine ! Pourquoi ? nous n'avons fait de mal à personne ?
Et Germaine prit avec véhémence la défense de ses parents ; ils étaient l'honnêteté même, un peu légers, mais si bons ; elle s'exprimait avec une chaleur inaccoutumée.
— Mais je n'en ai jamais douté, ma chérie, ne songeons plus à cette ordure... Quelque malheureux gêné par notre bonheur...
A neuf heures du matin, Germaine fut appelée par la sonnerie du téléphone. Mme Thouvenier, impatiente, ne prenait pas un cocher sans le menacer des foudres du préfet de police, n'envoyait pas un télégramme sans se plaindre au receveur et ne donnait pas un coup de téléphone sans .terroriser l'employée. Quand Germaine eut décroché le cornet, elle reconnut le soprano aigu de Mme Thouvenier.
— Appelez-moi l'a surveillante, je vous montrerai qui je suis. — Qui je suis ? Madame Thou-
venier ; mon mari s'occupera de vous, soyez tranquille. C'est toi, Germaine?
— Oui, maman.
— Attends-moi, je viens de suite. Il faut que je te voie immédiatement.
— Il y a quelque chose de grave?
— Oui.
— Quelqu'un de malade ?
— Non, je ne puis t' expliquer par l'appareil ; je saute dans une voiture...
Elle arriva quelques instants après, fiévreuse de s'être levée de si bonne heure, avec la verbosité maladive des mauvais jours :
— Ma petite Germaine, je vais prendre les choses depuis le commencement. J'ai fait des folies cet été, j'ai été absurde; je m'imaginais que ton mariage avec un millionnaire allait nous amener la richesse. Je me trompais. Remarque bien que je ne viens pas te dire du mal de ton mari ; c'est un gentil garçon qui, entre parenthèses, me paraît savoir exactement qu'un sou ne fait pas six centimes. Autour de moi on était persuadé que ma vie allait changer, que nous aurions un hôtel, un petit si tu veux, à Neuilly,
mais un hôtel, et un malheureux coupé... Rien! Je n'ai pas voulu jouer le rôle d'une belle-maman de vaudeville et vous assommer de ma mendicité.
— Mais, mère, je suis mariée depuis un mois, et, sans reproche, je t'ai déjà donné deux mille francs.
— Et l'arriéré ? Bref, ne pouvant changer d'existence, j'ai voulu, au moins, changer les meubles du salon ; la peluche mousse montrait la corde, j'en étais honteuse. Le tapissier arrive, me fait ce petit travail et je m'aperçois ensuite que le tapis paraît pisseux et les rideaux fanés ; je fais changer le tapis et les rideaux et la facture se monte à dix-huit cents francs. Tu étais en Bretagne. L'idée me vint que j'avais parmi les bijoux confiés par M. Reeneker, le joaillier hollandais, un bracelet monstrueux, chargé d'un solitaire, et qui a appartenu, m'a-t-on dit, à la comtesse de Castiglione. Un rossignol! J'avais essayé de le placer, mais on m'envoyait promener, avec mon souvenir historique. Que faire? Le tapissier réclamait. Je joue au poker un soir, très gros, pour essayer de gagner ces quelques
francs. Une vrate guigne, ma chère! Si j'avais full au roi, Mme Raymond avait full à Tas ; brelan de valets, Mme Dupuy avait brelan de dames. Le moment venu de solder les jetons, j'avais perdu quatorze cents francs. Je fais : <( Suis- je folle ! J'ai oublié mon porte-monnaie ! » Mme Raymond devient verte ; le nez de Mme Dupuy devient blanc et elle grince d'un ton pincé, avec une fausse désinvolture :
— Cela ne fait rien, ma chère amie, nous savons que vous n'auriez pas joué une partie semblable sans argent. Vous viendrez prendre le thé chez moi jeudi prochain, et nous arrangerons cela ; nous ne sommes pas. Dieu merci, dans un cercle où ce genre de dettes se solde dans les vingt-quatre heures.
Je rentre, je me couche et je m'endors du sommeil dont je sais dormir quand j'ai de gros ennuis; un coup de canon ne m'éveillerait pas; le lendemain on a les idées nettes. Or, le lendemain, je me dis : « Germaine va revenir ; le tout est de s'arranger jusque-là. » Je prends le bracelet et je vais au Mont-de-Piété. On me fait en-
trer dans une salle spéciale. J'avais vu auparavant, ma chère, un homme qui apportait son matelas. Trois francs ! Il dit : « Accepté » et il se tourne vers un ami qui l'accompagnait : <( Quatre litrons, Auguste, ce soir ça va être la Saint- Gosier ». Ces gens-là sont extraordinaires ! Bref, un monsieur très bien me fait entrer dans son cabinet, examine le bracelet : « Cinq mille. — Ce n'est pas assez, Monsieur. — Cinq mille cinq cents ! — Accepté. » On me verse l'argent et me voilà partie. Mais, tu sais, on ne peut pas plus me donner des sous qu'un sucre d'orge à un enfant gourmand. J'arrive chez Mme Dupuy qui avait convoqué le ban et l' arrière-ban de ses amies. Je me paie le luxe de la faire attendre un quart d'heure, pendant lequel je me montrai mielleuse au point de la persuader que je n'avais pas d'argent, puis je sors mes billets : «Ah! j'oubliais! Voilà ma dette ! » Les visages des deux vieilles s'épanouissent :
— Il ne fallait pas vous presser, chère amie.
— Oh ! fis-je insidieusement, on peut en avoir besoin, n'est-ce pas?
Elles me proposent une revanche, on s'installe et je perds le reste de mon argent, sauf sept cents francs...
Germaine, écrasée par tant d'inconscience, faisait signe à Mme Thouvenier de se taire ; mais elle était lancée :
— Attends un peu, tu vas rire. Je me dis : « Quand tu n'auras plus rien, tu seras raisonnable, vieille folle ! » Alors je me suis acheté ce chapeau.
— Un chapeau de sept cents francs !
— Oui, il est fait de plumes qu'on arrache à un oiseau très rare et qui n'en a que cinq ou six brins sur le sommet de la tête; j'ai voulu te le montrer, il ne représente pas trente-cinq louis, mais il coiffe gentiment.
— Et tu viens me demander six mille francs.
— Tu vas aller trouver André, tu lui diras que nous avons de petites dettes.
— Non.
— Comment, non. Attends un peu, ma petite fille.
Elle chercha dans sa poche une lettre qu'elle brandit triomphalement : <( Lis-moi ça.
c'est une lettre du sieur Reeneker ». Et Germaine lut :
(( Madame,
« J'ai l'honneur de vous informer pour la troisième fois que j'ai trouvé acquéreur pour le bracelet de la comtesse de Castiglione et que je vous prie de me le faire tenir immédiatement, faute de quoi je me verrai contraint de recourir à mon vif regret, à toutes les mesures légales qu'autorise un silence aussi inexplicable. Je me suis présenté à deux reprises chez vous pour y être reçu, en vain. Dans l'attente, etc. »
— Je lui ai répondu qu'il aurait son bracelet demain matin. Si je ne le lui donne pas, eh bien! il m'assignera en police correctionnelle.
— Mais je ne puis dire tout cela à André, mère, tu me mets au supplice.
— Ton mari est-il bon ou méchant ? Je ne sors pas de là ! Veux-tu que je lui parle ?
— Non. Je te le défends !
~ Voilà une façon de me parler ! On a bien raison de dire que quand les questions d'intérêt
s'en mêlent!... Pauvre petite! André est rapiat, hein?
— Je veux garder mon bonheur, j*ai été assez malheureuse jadis...
— Malheureuse ?
— Oui, mère, je ne sais pas ce que nous allons faire, mais je mourrais de honte si André savait !
— Et pourquoi ?
— Jamais, tu m'entends bien, jamais ni lui ni les siens ne se sont départis d'une loyauté absolue, la loyauté intransigeante des commerçants honnêtes. Cette boue rejaillirait sur moi.
— Il ne comprendrait pas ?
— Non, certes. Mais il faut aviser au plus pressé et régler cet homme.
— C'est cela; inutile de te promettre dorénavant une sagesse exemplaire, tu penses bien que cette aventure me suffit.
— D'abord tu vas quitter ce métier.
— Peut-être.
— Je voudrais une affirmation.
— Pas de grands mots. Voyons d'abord comment nous allons en sortir.
— Il n'y a qu'une façon...
Germaine sortit et revint quelques minutes après, tenant dans ses mains son coffret à bijoux. Mme Thouvenier exulta :
— Excellente idée, tu ne les mets jamais ! Va donc au Mont-de-Piété ; dans quelques jours nous trouverons le moyen de les reprendre.
— Y aller seule !
— Tu vas encore me forcer à faire cette démarche humiliante; ah ! tu n'as pas de pitié...
Elles partirent ensemble, très loin, pour ne rencontrer personne « de connaissance », disait Mme Thouvenier, et Germaine revint, son coffret délesté d'un collier, de boutons d'oreilles et de deux bagues, il ne lui restait qu'un bracelet et une bague de jeune fille. Mme Thouvenier s'était éclipsée, radieuse, sur un remerciement assez bref : « Tu vois que tu n'en es pas morte ! » Germaine eut juste le temps de placer dans son secrétaire le petit coffret en bois de rose ; André rentrait :
— Il n'y avait pas grand'chose à faire au bureau et je m'ennuyais de toi.
— C'est vrai ? Je ne puis croire que je tienne une telle place en ta vie.
118 poroTE
Elle restait toujours auprès de lui, timide et frissonnante, elle l'environnait d'un amour immense qui se formulait humblement; elle restait un peu la serve qui donne à manger au maître et ne se repaît elle-même que lorsque la faim de l'époux est rassasiée. A table, elle oubliait souvent de toucher à son assiette, parce qu'elle veillait à ce qu'il ne manquât de rien. Le soir ils s'enfermaient le plus souvent dans la bibliothèque et lisaient. Il s'installait à son bureau sur lequel tombait une lampe électrique dont la lumière étroite ne baignait que le livre, elle avait, sur une petite table, près de la hautfe cheminée, une lampe qu'elle éteignait souvent pour rester dans le noir, à contempler le visage intelligent et pensif qui s'éclairait du reflet intense jeté par le livre ouvert. Il s'interrompait, souriait : « Déjà lasse? — Non, laisse-moi ainsi, je suis bien, si tu savais ! » Mais au bout de quelque temps il relevait la tête <( Germaine ! », il la cherchait dans le noir; elle se faisait toute petite, arrêtait sa respiration, par jeu : (( Germaine ! je t'ai perdue ! » Il la retrouvait enfin, la pressait contre sa poitrine, aspirait le doux parfum de ses cheveux et elle le baisait
sur le front pour en chasser la lourde, l'obsédante pensée du livre, pour reprendre sa place. Dans le plus insignifiant des mots qu'elle lui disait palpitait une gratitude immense. Souvent il se mettait à ses pieds, lui baisait les mains et elle en rougissait. N'était-ce pas à elle de se mettre ainsi à ses pieds et de lever vers lui un regard chargé de tendresse et d'adoration. Elle aimait tout de lui, ses gestes élégants que l'habitude des sports faisait vifs et précis, son visage fin que crispait la moindre émotion, où tout se reflétait comme sur une eau fidèle. Jamais il ne lui avait menti, jamais elle n'avait pris son âme en défaut; elle n'était pas jalouse; elle savait bien qu'une seule femme peut éclairer la vie d'un pareil homme et qu'elle était cette femme, puisque, avec son admirable lucidité, il l'avait choisie. Aussi ne souhaitait-elle ni l'éloignement dans quelque coin de vraie nature, ni cette solitude à deux où ils s'apprenaient, où ils goûtaient tout ce que certains silences peuvent contenir d'aveux définitifs. Par amour elle n'existait plus de son existence propre; on l'eût tuée qu'elle eût dit comme Elisabeth d'Autriche absorbée par son rêve intérieur, et mourant
du poignard d'un assassin sur ce mot : <( Qu'y a-t-il ? » Elle mettait toute son intelligence dans son amour, comme d'autres la mettent à embellir égoïstement leur propre vie; pour toute autre chose elle était maintenant égarée et machinale et ses amies riaient de ses distractions. Un jour, chez elle, poliment, elle dit à la petite comtesse Sophie : « Vous disiez donc, chère amie ? ». Et l'autre en éclatant de rire : <( Il y a dix minutes que je me tais ! » Toutes les littératures sentimentales, lyriques basses ou nobles, méprisantes ou agenouillées, resplendissantes ou imbéciles avaient passé sur son esprit sans y déposer d'alluvions; elle pouvait aimer directement, sans la charge pesante que met au cœur un cerveau lourd de la pensée des autres. Elle était persuadée que nulle n'avait aimé ainsi avant elle et que nulle n'aimerait plus jamais ainsi. Les autres s'apercevaient assez peu de cette ferveur qui eût contrasté avec tant d'indifférences et d'égoïsmes conjugués vaille que vaille. Germaine, parmi le monde, prenait à peu près le ton général ; elle se débarrassait, en rentrant, de cette contrainte importune, comme on se débarrasse dans le bien-être du foyer, d'un
vêtement glacé de bruine. Le monde lui paraissait petit et elle ne pouvait admirer la nature ni l'art, ayant en elle tout le ciel et toutes les musiques, tous les parfums et toutes les poésies. Elle était heureuse. Peu à peu, de grave, elle redevenait enfant ; elle retrouvait dans l'épanouissement de son être éperdu, les sensations neuves des premiers ans. Rien ne troublait l'harmonie de cette joie, pas même l'idée de la mort qu'elle acceptait avec une sérénité panthéiste ; elle portait tout son amour en elle.
Il la comprenait. Il savait, parce qu'il s'était penché ardemment sur cette âme, et il avait la gloire supérieure de se sentir digne d'un tel amour. Une prodigieuse et courte lutte intérieure, durant son adolescence, avait nettoyé sa conscience de toutes les scories. Il eût été seul toute sa vie s'il n'avait trouvé Germaine, car il se sentait plus pur que les autres, sauf elle. Ainsi, ils aimaient en eux leur propre reflet. Deux êtres s'étaient rencontrés.
Ce soir-là, Germaine eut la dernière tentation de tout avouer à André; elle dut se mordre les lèvres pour garder le secret. Lui dire ce qu'était
122 ropOTE
sa mère ? Non ! sa mère, n'était-ce pas, un peu, malgré tout, elle-même. André aimait bien Madame Thouvenier : elle apportait la vie du dehors dans ses jupes bruissantes ; il s'émanait d'elle une irrésistible gaîté. Il recevait volontiers aussi Georges qui avait pris l'habitude de venir déjeuner le jeudi et qui leur contait des histoires d'actrices, des anecdotes dont Paris avait souri la veille au soir. Pour Gaston Thouvenier, André l'imaginait un grand enfant, épris du rythme de ses phrases artistes et faisant parfois le mal sans y mettre de malice, parce que ce mal pouvait s'exprimer en une période mélodieuse.
— Il va nous falloir pendre la crémaillère dans un mois...
Le restant de la soirée ils firent des plans. L'hôtel avait été construit pour des réceptions fastueuses. Les voitures déposaient les arrivants au pied d'un perron oii une médiocre cariatide soutenait un énorme flambeau de bronze. On débarrasserait le hall. Comédie et bal. Indispensable corvée ! Mais Germaine se récriait : ce n'était pas une corvée pour elle ; on allait établir le programme tout de suite; elle ferait le
l'OPOTE 123
lendemain, aidée de sa mère, les com*ses indispensables. Le vieil hôtel sombre reprendrait son animation d'antan, d'une époque oii André, petit garçon en chemise, regardait par l'entre-bâillement de sa porte le corridor envahi par les valets et, au bout, la féerie des salons éblouissants.
Le lendemain il fallut constituer un programme. Gaston Thouvenier consentit à aider sa fille et l'amena chez quelques grandes actrices ses camarades. Germaine fut étonnée de la laideur bourgeoise de certains de ces homes illustres ! Chez celle-ci, au beau milieu du salon un hideux nègre en bois noirci portait sur la tête un plateau à cartes de visite; celle-là avait planté dans un énorme vase en simili Sèvres des lilas et des roses artificiels vaporisés — pour la circonstance — d 'œillet poivré; il y avait chez toutes trop de photographies, des tableaux sans discernement, et les salons de ces femmes délicieuses prenaient vaguement l'aspect des salons de dentistes ou de manucures à la mode. Elles regardaient avec attendrissement la fille de Gaston Thouvenier :
— Ta fille ! Une fille mariée ! Ah ! ça ne nous rajeunit pas 1
Et elles éclataient d'un rire célèbre :
— Tout ce que vous voudrez, Madame, rappelez-moi simplement par un coup de téléphone.
Et comme on soulevait, discrètement, la question du cachet :
— Jamais de la vie ! Pour la fille de Gaston Thouvenier ! Vous plaisantez ! Trop heureuse de venir ! Vous me paierez d'une tasse de chocolat.
Thouvenier, qui avait le sens des affaires, insinua à sa fille que, puisqu'il lui amenait quatre vedettes d'au moins vingt-cinq louis pièce, elle pouvait lui donner mille francs :
— Tu diras à ton mari que grâce à moi elles ont consenti à venir pour moitié prix !
Germaine haussa les épaules, sachant qu'il était inutile de se fâcher et d'essayer d'entamer par de grands mots ce bloc d'amoralité :
— Mais non, papa, c'est fou, ce que tu me proposes là I
Thouvenier levait les bras au ciel :
— N'empêche que sans moi, tu aurais payé tes cent louis. Je trafique de mon infl.uence, c'est commercial, cela doit se payer.
— Alors va trouver André, dis-lui : Je vous vends mon influence, tant !
— Tu dis des bêtises; tu n'es vraiment pas gentille pour nous ! Qu'avons-nous eu de toi depuis ton mariage ?
— Huit mille francs !
— Hein !
— Huit mille francs donnés à maman pour la sauver d'un désastre.
— C'est effrayant ! elle ne m'en a rien dit.
— Surveille-la donc d'un peu plus près.
— Elle est folle, folle à lier. Ah ! bien, je comprends que tu en aies assez comme cela ! Et André ?
— N'en sait rien.
— Sois tranquille, je vais la gronder. Et tu t'imagines qu'elle m'aurait payé une cravate ! Quel phénomène !
Au fond Thouvenier n'était point fâché. Il contemplait sa femme avec une indulgence amusée, n était devant elle comme un médecin passionné devant un « cas ». Ce Parisien, pourri de scepticisme, ne croyant à rien qu'à l'art des phrases, prenait, à son foyer, un plaisir de spectateur. Il
disait, parfois : « Je l'ai aimée, mes amis; si invraisemblable que cela puisse vous paraître, j'ai aimé Mme Thouvenier et j'ai perdu à cet amour dix ans de ma vie... M. Grettinial, mon beau-père, nous contraignit à des fiançailles de trois ans ; il ne consentit à notre mariage que lorsque j'eus mon premier livre; le pauvre homme en était ébloui; c'était une âme simple de petit employé. Il me rappelait Phellion de Balzac : « Monsieur Phellion avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marqué de la petite vérole, de grosses lèvres pendantes, les yeux d'un bleu clair, une taille au-dessus de la moyenne. Propre sur lui, comme doit l'être un maître d'histoire et de géographie obligé de paraître devant de jeunes demoiselles... Il montait les escaliers lentement, car il craignait un asthme, ayant ce qu'il appelait la poitrine grasse. » M. Grettinial me haïssait; il destinait sa « colombe » à un sous-chef de bureau, lequel était assuré d'une retraite. Nous eûmes donc trois années de fiançailles, d'attente désespérée. Les sept années suivantes, je m'acharnai à donner à ma femme le luxe auquel, disaitelle, tout lui donnait droit. Et puis brusque-
ment, un jour, je la vis telle qu'elle était ! Ah ! mes amis ! que nul amour ne vous empêche de travailler ! Vous pleureriez plus tard en songeant que non seulement vous ne vous êtes pas réalisés, mais qu'encore vous n'avez pu réaliser le bonheur d'une compagne capricieuse pendant sa jeunesse, acariâtre ensuite !... »
Thouvenier, qui s'était résigné à vieillir avec l'aisance de ceux qui trouvent une diversion dans les exercices intellectuels, contemplait la lutte de sa femme avec un attendrissement égayé. Elle avait été si jolie, jadis î Une Joconde changée en mégère ! Et il la prenait en pitié. De la première ride jusqu'à la déchéance finale, jusqu'au consentement écroulé qui ferait d'elle une vieille femme à mèches grises, quel calvaire ! L'expression du visage avait changé, les yeux prenaient la fixité féroce que l'on remarque dans le regard des gens dont la pensée intérieure est bassement matérielle; ce regard faisait toujours une addition; la bouche à l'arc flexible, jadis et d'une si charmante sinuosité, était tordue par une sorte de sourire envieux; les cheveux avaient cette appa-
rence de cuivre sale que donne la teinture à bon marché et de trop nombreuses bagues cachaient mal les nodosités des doigts, déformés par les rhumatismes. Gaston Thouvenier plaignait profondément sa femme. Lui-même avait gardé sa beauté adoucie par la barbe grise, sa calme figure athénienne, au sourire méprisant : il avait ce joli côté de la bohème qui est l'insouciance; son âge ne l'inquiétait guère; il était aussi incapable de préparer l'avenir que de songer au passé. Les nécessités du journalisme quotidien l'avaient habitué à ne considérer que l'heure présente, le livre fraîchement paru, la pièce jouée pour la première fois la veille et ses amis de la dernière heure ; il avait vu défiler des générations de ces « amis », il s'était fâché avec les uns, les autres étaient morts sans qu'il s'en aperçût, il les remplaçait au fur et à mesure, il se mettait au goût du jour.
Il n'insista point pour tirer de la soirée donnée par sa fille, un bénéfice pécuniaire qu'il jugeait pourtant légitime. Il se demandait avec effarement où Germaine avait pu puiser un tel bourgeoisisme, des idées aussi arrêtées et aussi
arriérées. Il ne l'en aimait pas moins d'ailleurs, du même amour dont il couvrait les défauts exaspérés de Georges, sans préférer l'un à l'autre, fataliste parce qu'il n'avait pas le temps de chercher les raisons profondes...
Le jour arriva de cette pendaison de crémaillère. Pour la première fois Germaine recevait; elle eut un battement de cœur quand elle donna l'ordre d'ouvrir les portes. Et elle ne put s'empêcher de tourner vers son mari un regard chargé d'inquiétude.
— Tout ira bien, ma chérie !
Elle ajustait ses gants d'un geste nerveux.
— Sais-tu que tu es ravissante?...
Elle le remercia, d'un tendr.e sourire. Elle avait une simple robe bleu de ciel, légère et souple, une robe de jeune fille, à peine décolletée et dans les cheveux un ruban d'argent. Sa simplicité était un reproche dans les salons d'un luxe trop éclatant.
— On va te trouver prétentieuse, dit André en riant.
— Pourquoi ?
— Pas le moindre collier à ton cou, pas la moindre perle à tes oreilles...
Il lui prit les mains :
— Pas la moindre bague à tes doigts... Germaine pâlit affreusement. Il s'en aperçut :
— Oh ! ce n'est pas un reproche ; je t'aimerais même mieux ainsi, tu n'as pas besoin de ces verroteries.
Elle s'expliqua dans un souffle :
— Je suis chez moi ; je ne dois pas essayer de rivaliser avec les autres.
— C'est trop juste.
Il essayait de plaisanter sans comprendre qu'il touchait au drame mystérieux de leur vie :
— On dira que tu les as vendus, voilà tout I Mais qu'as-tu ?
Elle chancelait :
— Je suis un peu fatiguée... Tu vois, ce n'est rien ! Laisse-moi aller jeter un coup d'oeil sur le buffet.
Elle courut dans sa chambre et y pleura doucement dans l'obscurité. Ah ! la vie ! L'odieuse^ l'horrible vie qui la contraignait à mentir ! Er bas les tziganes accordaient leurs violons. Et elle
eût voulu rester là, dans Tombre, dans le silence. La cloche annonçant une première voiture, elle eut juste le temps de baigner dans un peu d'eau fraîche ses paupières douloureuses et de descendre recevoir les premiers arrivants. C'était sa mère, en velours améthyste, une mère resplendissante de joaillerie et qu'un artiste paradoxal avait coiffée à la japonaise, grâce au renfort visible de rouleaux et torsades postiches. Madame Thouvenier était calme et souriante; elle dit à Germaine :
— La couturière qui t'a fabriqué cette robe-là n'a pas dû attraper la fièvre typhoïde !
Georges se récria :
— Moi je la trouve très gentille, au contraire, Popote !
Gaston Thouvenier faisait craquer ses bottines sur le parquet :
— Ce que l'on va s'assommer, hein ! Quelle habitude idiote ! Et vos invités en disent autant!
André était ravi, à la façon de tous les hommes qui ont besoin de l'appui, d'une sorte d'assentiment du monde, quand ils sont heureux. Peu à peu les salons se peuplaient ; il y avait de pauvres
robes gentilles, laborieusement confectionnées et des costumes splendides, traînés avec une indifférence royale ; de sveltes habits noirs et d'autres qui cachaient dans les embrasures de porte leur drap luisant et leur coupe démodée. Mlle Dent, chef des dactylographes, embrassa Germaine, avec un sourire complice, fière de ce mariage auquel, n'est-ce pas, elle avait un peu contribué et dont rêvaient certaines de ses employées, dans le silence subit des petites machines actives ; Mme Deparlejure se montra précédée de son nez et suivie par une plume de paradis qui, partant de son chignon tumultueux, menaçait de balayer le plancher. Une Mme Rettigner aux adorables traits empâtés de graisse provoqua une rumeur admirative grâce à un collier de perles : « C'est Jules qui me Ta apporté hier », contait-elle très haut, avec un rire épanoui : il me demanda de l'évaluer, je lui dis : « Vous avez fait une folie, mon cher, cela a dû vous coûter au moins quatre-vingt mille francs. » il s'inclina : « Vous êtes modeste ! « C'est un collier de trois cent mille francs ! » Mais il y eut un arrêt de toutes les conversations quand parut
la petite comtesse Sophie. Elle était à cette période de la vie des jolies femmes, à ce point culminant où leur grâce, leur beauté, leur séduction atteignent leur apogée. Sophie était immatérielle ; rien de plus chaste que sa robe et son corsage à peine décolleté où chantait, en une touffe, toute la gamme des roses, depuis la rose noire jusqu'à la rose thé. Une sorte de joie intérieure, une conscience du chef-d'œuvre vivant qu'elle était l'illuminaient ; des gens qui ne la connaissaient pas s'inclinaient sur son passage et l'on souriait de son sourire.
Au milieu du grand salon elle eut un geste charmant ; elle avait avancé jusque-là aussi parfaitement à l'aise qu'une souveraine, sans paraître écouter tout ce qu'on disait d'elle trop haut, puis elle s'arrêta, parut hésiter et prit le bras de son mari. Le comte Chudzki était plus grave encore qu'à l'ordinaire ; une sorte de mélancolie assombrissait son visage inquiet. Germaine et André venaient à leur rencontre. André ne put réprimer un cri d'admiration. Germaine eut vers la jeune femme un geste délicieux de Cendrillon admirant sa sœur plus jolie :
— Oh 1 fit-elle, cette rose qui va tomber. Adroitement elle replaça la fleur :
— Il est impossible d'être mieux.
Sophie lui prit le bras :
— Vite, allons dans un petit coin. J'ai voulu être digne de vous parce que je vous aime bien, ma chérie, et vous savez que je ne suis pas Parisienne, moi, je ne dis pas cela à la première venue...
Elles se réfugièrent dans un petit salon de jeu où les cartes attendaient sur les petites tables :
— Là nous serons très bien, fit la petite comtesse... Je disais du mal des Parisiennes tout à l'heure, j'avais tort. C'est bien d'une Parisienne, cette jolie idée que vous avez eue de ne pas mettre un bijou, pour ne froisser personne. Chez nous, au contraire, les dames qui reçoivent s'en inondent. Vous vous rattraperez à la maison, car le comte donne une fête à la fin du mois prochain.
— Ah!
Germaine faisait semblant de s'intéresser :
— Une grande fête ?
— Oui, Constantin a des idées noires, je crois que cela ne va pas très bien en Russie. Il ne m'en
a rien dit, mais une princesse qui a ses propriétés dans la même région que les nôtres, une princesse parfaitement authentique et parente de l'empereur, écrit maintenant des articles de mode dans les journaux pour gagner sa vie. D'ailleurs cela me laisse parfaitement insensible, n'ayez donc pas l'air de vous apitoyer. Je me contenterai fort bien de trois cent mille francs par an; il n'y a qu'à ne plus jouer. Constantin passe des nuits dans son cabinet de travail, à marcher de long en large. Je lui ai dit :
— Vous allez vous rendre malade, Constantin, il n'y a pas de raison... Alors aujourd'hui vous me trouvez bien? C'est pour vous, je vous le répète, car vos invités m'ennuient ; c'est vrai, ils sont là, à me dévisager ! Au milieu du salon j'ai eu honte de moi...
A ce moment André revenait, Germaine leva vers lui ses beaux yeux fidèles où perçait une inquiétude, il lui baisa la main :
— Tout est pour le mieux, ma chérie, nous aurons du monde et les artistes viennent d'arriver. M. Thouvenier s'occupe de tout arranger.
Elle se levait :
— J'y cours, je veux les inviter à souper... Puis elle s'arrêta, clouée au sol par la peur
absurde de laisser André seul avec la petite comtesse :
— Au fait, j'ai le temps!.... Sophie s'en aperçut; elle se leva :
— Puis-je vous accompagner ? Je voudrais les voir de près. Nous autres Russes, vous savez, nous sommes fanatiques du théâtre et des gens de théâtre !
Et elle regardait Germaine, comprenant sa jalousie, avec une tendresse apitoyée.
Dans la bibliothèque convertie en foyer des artistes, la belle Gévrier regardait les livres en compagnie du jeune Berville; ses appréciations littéraires étaient courtes et franches : « Montaigne : la barbe ! La Bruyère : la barbe ! Michelet : la barbe ! » Elle tourna vers Germaine sa tête de quadragénaire bien portante, aux épaules carrées.
— Ce sont les livres de votre mari, je suppose ! Vous n'auriez pas un bouquin bien gentil, en attendant l'heure. Moi je n'aime que Paul Féval et le père Dumas !
poroTE 137
Le jeune Berville inclinait vers Germaine sa jolie tête fanée :
— Quand on pense que Gévrier porte la littérature dramatique de notre époque sur ses épaules!
— Eh ! bien quoi, mon petit, elles ne sont pas à ton goût mes épaules ?
Et Gévrier continuait :
— Moi je suis sûre que Mme Plantin ne vit pas avec tous ces raseurs-là...
En parlant elle regardait la petite comtesse que Germaine présenta :
— La comtesse Chudzki, qui a tenu à venir vous apporter ses hommages d'admiration.
Sophie exécuta devant cette reine du théâtre une révérence de cour; elle était vraiment émue. Gévrier restait muette, en extase. Enfin, elle se ressaisit :
— Je ne fais jamais de compliment, surtout aux femmes, ça les rend insupportables, mais vrai, jamais, non, jamais. Madame, je n'ai vu une aussi jolie personne que vous...
Berville se cabrait, froissé qu'on l'oubliât :
— Je me présente moi-même, Madame, je suis Berville.
Sophie interrogeait.
— De la Comédie-Française, je crois ?
— Non, j'aime trop mon indépendance, du Gymnase...
La porte s'ouvrait devant Thouvenier, amenant Blanche Nerval et Eugénie Legrand. Elles tombèrent dans les bras de Gévrier et ces trois ennemies se livrèrent à des effusions interminables où pointaient des « ma chérie... Tu as engraissé, — et toi tu as maigri. — Tu dis ça pour me faire plaisir... — Quel bonheur de te revoir. — Je t'ai applaudie l'autre soir, tu en as un talent, tu sais î »
Gévrier et Nerval devaient jouer une saynète ensemble, elles se retirèrent dans un coin; Berville et Eugénie Legrand dans l'autre. Les femmes étaient arrivées maquillées, les ongles et les pommettes trop rouges, les cils charbonneux, les paupières noircies :
— Tout de même, dit Sophie à Germaine comme elles rentraient dans le bal, elles ont une science de la coquetterie qui les rend plus séduisantes que nous.
— Allons donc ! Et vous dites cela aujour-
d'hui, alors que vous savez si bien à quel point vous leur êtes supérieure?
— C'est vous qui leur êtes supérieure, vous seule, parce que vous aimez vraiment; cela donne une grâce inexprimable; tout à Theure vous avez été jalouse de moi, mais oui, jalouse, si vous croyez que je ne Tai pas vu. Eh ! bien, vous étiez ravissante, j'aurais voulu vous embrasser. Seulement il faudra tout de même mieux vous parer. Ecoutez, nous sommes amies, je ne puis supporter que l'on vous appelle, comment donc... eh! oui, Popote. Popote ! On vous ridiculise, ma chère, avec ce surnom-là. L'autre jour, au thé, Mme Risbourg me demande : « Et Popote, nous ne la verrons pas? — Popote?... » Je fais la bête, j'ouvre de grands yeux. « Eh ! oui, Popote : Madame Plan tin, si vous aimez mieux. » Alors, je lui ai dit : <( Oui, ma chère, j'aime infiniment mieux... »
Germaine se récriait :
— Je sais que vous êtes une véritable amie, mais que voulez-vous. Popote, ce n'est pas méchant, après tout, et puis c'est vrai.
— Je trouve tous les surnoms méchants. Votre mari vous appelle-t-il Popote?
— Non.
— S'il le faisait, je vous engagerais à vous méfier, même s'il glissait ce nom-là dans un baiser ! Voyez-vous, nous n'avons rien ici-bas sans beaucoup de travail, même l'amour. L'amour, il faut tout le temps le défendre ; il y a des femmes qui ont des idées sublimes. J'ai une petite camarade exquise ; elle est professeur de mandoline, son mari donne des leçons de piano, vous voyez cela d'ici : la misère ; elle porte, pour sortir, de strictes, de pauvres robes de mérinos noir, mais pour son home elle se confectionne de grandes blouses bébés de couleur tendre qu'elle brode elle-même de jolies fleurs ; quand elle rentre de son travail elle met une de ces grandes blouses, elle se coiffe gentiment, elle plante un nœud rose dans ses cheveux blonds ; c'était une petite ouvrière pour les autres, c'est une petite reine pour son mari, car vous pensez bien que, comme ils ne reçoivent jamais personne, toute cette coquetterie intime est pour le professeur de piano.
— S'en aperçoit-il seulement ?
— Non ! Il trouve cela naturel, mais ce qu'il y a de certain, c'est que, sans qu'il sache au juste pourquoi, son humble logis l'attire comme un paradis merveilleux; les hommes n'aiment pas la pauvreté, même quand ils en sont responsables; il ne sent pas la pauvreté, il dit :
— Les autres ne sont pas comme toi, Julie.
— Elle l'aime donc ?
— Oui, elle est délicieuse et intelligente, il est laid et médiocre, mais il lui fallait quelqu'un à aimer, alors elle a pris celui-là.
— Et vous, vous ne vous sentez pas plus malheureuse quand vous la voyez ?...
— Si, mais cela ne dure pas longtemps, je suis si occupée et puis, que voulez-vous, je ne suis pas responsable... Constantin s'est résigné. Je lui donne des espérances... plus tard... on ne sait pas. Je suis heureuse d'être (( réussie » ce soir, si plus tard je l'aime de nouveau, il aura un bon souvenir de votre bal.
Mme Thouvenier venait chercher Germaine :
— On te demande de tous les côtés. Les gens s'assomment. Fais danser un peu avant la comédie et ouvre les salles de jeu.
142 roPOTE
— Mais, maman, personne n'écoutera plus les acteurs.
— Et puis tu ne me présentes à personne, on dirait que tu as honte de moi; j'ai pourtant sur le dos une robe de quarante louis, ma petite, et vingt-deux mille francs de perles et de diamants...
Germaine, pour couper court, planta là Madame Thouvenier, érupée de colère et donna Tordre de faire descendre les invités dans le hall où se donnait la comédie. On joua une de ces pièces modernes où la crudité du xviii* siècle s'adoucit de sentimentalisme. L'auditoire était indifférent. La compréhension des spectateurs ordinaires n'est déjà pas très aiguë; celle des invités à un bal suivi de comédie est pitoyable. Les femmes, préoccupées exclusivement de toilettes, ont l'air d'écouter mais songent à leur jupe qui fait un pli disgracieux, à leur gant déchiré ou à une ennemie qui porte un costume plus beau ; les hommes, relégués au fond, s'intéressent davantage à la corbeille qui s'épanouit devant leurs yeux qu'à la comédie lointaine qu'ils connaissent souvent déjà et
qu'ils entendent très mal. Les applaudissements furent mous, à peine polis. Quand la toile fut baissée Germaine se précipita pour s'en excuser, dans le petit salon où les actrices se reposaient, encore haletantes. André y était déjà. Elles refusèrent de souper, demandèrent leurs automobiles sous des prétextes divers, furieuses de cet échec, grimaçant à Gaston Thouvenier qui les remerciait avec lyrisme, des sourires contraints. Bref, disparaissant dans des châles de vieilles femmes, elles s'enfuirent, suivies du jeune fat Berville, lequel ne pouvait supporter de se coucher tard — si faible et si languissant. Thouvenier les conduisit jusqu'à leur voiture. André et Germaine furent seuls un instant :
— Asseyons-nous, proposa André, nous allons flirter, veux-tu ?
Elle sourit :
— Si je veux, mon grand ? Crois-tu que ce soit épouvantable la tâche d'amuser les autres, et y parvient-on ?
— Mais oui ; ils ne s'ennuient pas et nousmêmes nous retrouverons avec plus de plaisir
notre solitude en la comparant au brouhaha de ce soir :
Elle lui prit la main :
— M'aimes-tu ?
Il secoua la tête sans rire :
— Non, je ne t'aime pas.
Mais elle le suppliait :
— Sois sérieux, André... ce n'est pas le moment... il faut que je te l'avoue, j'ai été follement jalouse ce soir I
André éclata de rire :
— Mais tant mieux, ma chérie, rien ne me saurait faire plus plaisir : c'est cela qui flatte r amour-propre d'un monsieur.
— Ne plaisante pas, j'ai souffert; je ne suis pas très sûre de ne pas souffrir encore.
— C'est ce que nous appellerons la bonne souffrance.
— Et toi es-tu jaloux de moi ?
— Non, mais cela peut venir; je suis ce que les médecins appellent <( un prédisposé ».
— Il faut que tu sois jaloux; on est sûr d'aimer quand on est jaloux comme on est sûr! de vivre quand on se fait mal.
A ce moment la grêle silhouette de Georges Thouvenier parut dans l'encadrement de la porte :
— Je vous dérange ?
— Pas du tout, dit André, t'amuses-tu ?
— Pas précisément, mon cher, je te cherchais; j'ai été idiot; j'ai joué au poker à cinq louis de cave et j'ai été décavé sept fois.
— Tu perds donc sept cents francs I
— Juste et je n'avais emporté que deux cents francs. Je n'ose pas le dire à Papa. Passe-moi donc vingt-cinq louis.
André tira son portefeuille, en sortit un billet de mille francs :
— Tiens, mon petit.
— Je ne te rends pas la monnaie, fit Georges en se sauvant, je vais essayer de me refaire avec le reste.
— Prends garde ! c'est un peu cher !
Georges parti, Germaine restait silencieuse,
pâle et humiliée.
— Eh bien ! qu'y a-t-il, voyons ?
— Georges joue trop gros jeu.
— Il m'emprunte quelques louis qu'il me
rendra demain, il n'y a pas là de quoi faire une mine pareille. Tu es donc avare, ma chérie ?
— Tu sais bien qu'on m'appelle Popote... Je ne puis comprendre qu'on joue à perdre mille francs dans une soirée.
— Georges gagne de l'argent, il est libre d'en faire ce qu'il veut. Si j'étais son père je le morigénerais ; je ne suis que son beau-frère, il ne m'écouterait pas et il aurait raison.
Les tziganes préludaient ; le bal commença ; on dansait partout, dans le hall, dans les salons, dans les couloirs, on dansa après le souper, jusqu'à l'aube blanchissante. Quand le dernier invité fut parti, Germaine morte de fatigue, reçut les compliments de son mari.
— Tout était très bien, ma chérie.
— Sauf moi ?
— Tu étais charmante; un autre jour, avec une robe moins simple et avec tes bijoux, tu seras resplendissante...
Mais au fond, tout au fond de ses paroles, Germaine, avec sa sensibilité aiguë de femme aimante, sentait percer comme un reproche. Popote continuant son rôle de Cendrillon perdrait
sinon la tendresse, du moins l'amour de son mari. Il fallait cesser à tout prix ce jeu cruel. Un peu ivre de lassitude et d'avoir bu un doigt de Champagne, elle fut sur le point de tout lui dire, mais pas un mot ne sortit de sa gorge. Lui parler d'argent, de Mont-de-Piété, de tout ce manège honteux autour de lui ! Phitôt mentir, mentir jusqu'au bout, s'entêter dans le mensonge; elle parla tout haut presque : (( Oui, mentir... » Il fit « Que dis-tu ? » Elle répondit : <( Rien. Tu verras comme je serai belle, pour toi au prochain dîner des Chudzki ! »
Georges, devant sa tasse de café, soufflait à petits jets la fumée d'un cigare. André, sa serviette pliée en hâte, avait rejoint l'usine.
Germaine restait seule vis-à-vis de son frère.
— Tu sais, si tu as envie de t'en aller, ne te gêne pas.
— Je te dérange, sœurette?
— Non, mais tu dois avoir à travailler.
— Il n'y a pas courses aujourd'hui.
— Pas courses ! Et ta maison de cirage ? Il fit de la main un geste coupant :
— Couic, rasibus, nettoyée, fermée.
— Alors?
— Je me repose tiens I Germaine se tut, puis :
— Je ne veux pas avoir l'air de t' inviter pour te faire de la morale, mais...
— Mais quoi ? L'argent que je devais à ton mari, eh ! je le lui ai rendu depuis longtemps. N'aie pas peur, je tirerai magnifiquement mon épingle du jeu, je ne sais pas au juste de quelle façon, il n'y a qu'à choisir. Je te jure qu'il faut être un imbécile pour rester sans le sou. Seulement, voilà, il ne s'agit pas de faire la bête ; il n'y a que deux façons d'être heureux, s'enfermer dans un ministère et végéter avec trois cents francs d'appointements et l'espoir d'une retraite de trois mille francs ou aller son chemin, en flanquant des coups de canne à droite et à gauche.
— Tu as opté pour la seconde manière ?
— Oui, c'est la bonne, tu peux m'en croire.
A ce moment le domestique entrait, apportant une carte sur un plateau :
— Ce Monsieur demande à voir Madame personnellement ; il dit que c'est pour une affaire urgente.
Germaine prit la carte : « Edmond Sigisse ! » Georges blêmit affreusement ; sa figure de Pierrot voyou, à la bouche tordue, prit une expression atroce de terreur et d'épouvante :
— Que me veut-il? tu dois le savoir?
^ — Non... ne le reçois pas ou bien, si, reçois-le. Germaine dit au domestique :
— Faites entrer ce Monsieur dans le petit salon, je le rejoins.
Elle fixa Georges :
— Tu n'as rien à me dire ?
— Oh ! il vient essayer de te faire chanter ; envoie-le promener...
Elle lui proposa :
— Viens avec moi?
Mais il défaillait presque :
— Je préfère ne pas me disputer avec lui ; ça se passera plus tranquillement sans moi ; expédie-le...
Dans le petit salon, Sigisse s'inclina à l'arrivée de Germaine. C'était un grand garçon au masque porcin ; il avait gardé une sorte de pardessus de voyage et triturait, gcné, dans ses grosses mains molles, un feutre tyrolien.
— Assayez-vous, Monsieur.
— Madame, je préfère rester debout ; je n'ai pas le droit de m'asseoir ici ; je ne viens pas, et je le regrette, en homme du monde, mais en commerçant, pour traiter une grave affaire.
■ — Je ne sache pas. Monsieur...
— Il s'agit de votre frère, M. Georges Thouvenier, qui m'a indignement escroqué.
— Monsieur...
— Je vous prie. Madame, de ne pas faire attention à mes paroles. Vous avez devant vous un homme ruiné par des manœuvres abominables. Je vous fais grâce de tous les détails commerciaux que mon homme d'affaires est tout prêt à vous donner, pour peu que vous en manifestiez le désir. On me croyait riche et je n'avais que quelques sous, mis avec une imprudence folle dans une affaire dont devaient se charger M. Georges Thouvenier et son complice. Leur plan était adroitement combiné. Ce qu'ils avaient si bien préparé s'est produit, mais me voyant ruiné, j'ai mis le nez, pour la première fois, dans les livres, j'ai menacé le caissier qui m'a tout dévoilé. J'ai de quoi mener votre frère
roPOTE 153
aux travaux forcés. Je vous demande pardon de vous faire de la peine, mais je dois vous prévenir, parce qu'il pourrait en rejaillir une certaine déconsidération sur M. Plantin. Je n'ai pas voulu aller le trouver, M. Plantin ; je ne suis pas un mauvais homme et je devine que vous préférerez nettoyer ce linge sale entre vous. Ce que je demande n'est pas excessif : dix mille francs pour m'en aller à Buenos- Ayres. J'attendrai deux jours. Si dans deux jours votre réponse est négative, je m'adresserai au Procureur de la République.
— C'est bien, Monsieur, j'aviserai.
— Voici ma carte et mon adresse, j'ai l'honneur de vous saluer. Madame, et je vous demande pardon encore ; mais M. Thouvenier père, que j'avais vu tout d'abord, m'a invité lui-même à venir vous trouver, en disant qu'il ne pouvait rien faire personnellement. Alors, il. faut bien que je me débrouille; n'est-ce pas ? Mais il est pénible à un homme du monde...
Germaine le reconduisait :
— Vous aurez ma réponse en temps voulu. Quand elle rentra dans la salle à manger Geor-
154 ropoTE
ges achevait son cigare qu'il jeta d'un geste brusque :
— Eh bien ?
— Eh ! bien, je suis renseignée sur ton compte, tu es un voleur.
— Oh! pas de grands mots, n'est-ce pas?
— Sigisse va déposer une plainte en police correctionnelle.
— Ce n'est pas vrai !
— Si dans deux jours on ne lui verse pas dix mille francs, tu seras arrêté.
Le peu qui restait d'assurance au malheureux se fondit à ce mot, il s'écroula en larmes aux genoux de Germaine écœurée et il sanglotait :
— Je suis un misérable, un bandit, je vous déshonore tous, mais je me suiciderai... oui... je me suiciderai... ah! sœurette, sauve-moi! sauve-moi ! Protège-moi comme quand j'étais tout petit I
Elle fit un geste excédé :
— Lève-toi, je te prie, et agis en homme ; Combien te reste-t-il sur la somme ?
— Mille francs.
— Donne-les-moi.
Il sortit son portefeuille, en tira un billet dans lequel Germaine en vit un autre que Georges cachait précipitamment :
— Montre celui-là aussi... Un autre billet de mille francs ! Tu as le courage de mentir en ce moment !
— C'est une dette que j'allais payer.
— Tu la paieras plus tard. Donne...
— Mais...
— Donne ou je te jure que je te laisse.
— Voilà. Alors tu vas parler à ton mari... Veux-tu que je me jette à ses genoux?
— Je veux que tu le laisses tranquille et que tu ne le mêles sous aucun prétexte à tes vilenies. Je vais essayer de te sauver, mais ce sera bien la dernière fois, je te le jure, et je ne fais pas de serments vains. Allons, va-t'en.
— Veux-tu m'embrasser, sœurette?
— Non.
— Ah! tu me fais une peine!...
— Je ne te savais pas si sentimental, file ; je ne te reverrai désormais qu'à cause d'André.
— Mais comment feras-tu pour te procurer de l'argent ?
— Je n'en sais rien, je vais chercher...
Et Georges parti, elle chercha, en effet. Une seule ressource lui restait : aller chez la petite comtesse Sophie ; elle gaspillait des fortunes ; elle serait trop heureuse de lui rendre ce petit service : un prêt de vingt mille francs qui lui permettrait à la fois de sauver Georges et de dégager ses bijoux. Elle lui rendrait cet argent par petites sommes, plus tard... Elle téléphona. Sophie elle-même lui répondit : « Je vous attends, venez vite... »
Jamais l'hôtel de l'avenue d'Iéna n'était apparu si imposant aux yeux de Germaine. Elle tremblait et son cœur battait fort quand elle appuya l'index sur 1 .•■ bouton électrique. Le colley d'une blancheur de neige qui dormait devant sa niche sur le perron de marbre remua la queue quand il la vit. Le valet d'antichambre ouvrit la porte et Germaine reçut à la figure l'haleine de serre chaude, la bouffée tiède et embaumée qui révélait dans l'hôtel sombre et grave aux tentures lourdes, aux tableaux embués, la présence d'une jolie femme parfumée. Sophie vint à sa rencontre, prête à sortir, le chapeau sur la tête :
— Nous allons faire un tour au Bois, n'est-ce pas, puis je vous emmènerai à un thé très amusant, il y vient des actrices, c'est près de rOdéon...
Mais Germaine secouait la tête :
— J'ai à vous parler sérieusement...
— Vraiment, ma chérie, venez par ici alors... Elles entrèrent dans un boudoir exquis, tendu
de pékin rose et où régnait une douce lumière tamisée par un store de dentelles :
— Ici, personne ne nous dérangera. Mais vous paraissez toute émue. Folle que j'étais! Il y a quelque chose de cassé ?
— Rien de très grave, voilà, ma chérie : j'ai ane dette de vingt mille francs que je ne veux 3as révéler à André ; pouvez-vous me prêter cette iomme, pour quelque temps ?
La petite comtesse restait suffoquée :
— Vous! besoin d'argent... Oh! alors, ma îhérie, il faut que, moi aussi, je vous fasse une onfidence. Nous n'avons plus le sou ; vous me connaissez, n'est-ce pas, n'ayant point cette omme, je ferais l'impossible pour me la proîurer afin de vous la prêter... mais nous com-
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mençons à être, comment dites-vous... brûlés !... Les rentrées de Russie sont de plus en plus difficiles : révoltes des paysans, grèves d'ouvriers, les usines et les champs abandonnés... Il y a quelques semaines Constantin est venu me trouver avec la mine de quelqu'un qui va se suicider; il ne pouvait payer la couturière... nous vivons à crédit partout, le propriétaire ne nous réclame pas ses termes ; nous venons de vendre tous les tableaux qui avaient une valeur quelconque, nos bijoux sont remplacés par des faux. Telle que vous me voyez, ma chère Germaine, je ne sais pas trop si dans deux mois nous n'en serons pas réduits à vivre dans un hôtel meublé ou à retourner en Russie pour nous jeter aux pieds de nos parents, ce qui serait l'extrémité la plus fâcheuse !
— Et moi qui viens vous ennuyer !
— Vous n'avez pas eu tort. Je ne veux pas vous arracher un secret, mais j'ai besoin de savoir : cette somme, c'est pour une fantaisie?
— Non, j'en ai absolument besoin, la cause est grave. Si je les demande à mon mari, mon bonheur peut en être troublé à jamais...
— Voyons, avez-vous le courage d'affronter les usuriers ?
— Oui.
— On vous fera payer très cher, je vous en préviens... mais l'essentiel est d'avoir l'argent tout de suite. Venez avec moi, ma chérie.
Dans l'auto elle expliqua que par l'entremise de Mme Deparlejure, laquelle vivait difficilement de rentes trop minces pour son train de maison, elle avait fait la connaissance d'une brave femme d'usurière, un type extraordinaire de Gobseck femelle, ayant gardé les allures d'une femme du monde et exigeant de la considération de la part de ses clientes. « Elle vous dira : (( J'oblige certaines personnes, je n'en fais pas un métier ! » En réalité, elle est deux ou trois fois millionnaire ! )>
L'auto traversa le pont des Arts, s'engouffra dans une ruelle sordide et s'arrêta devant une immonde fruiterie à l'intérieur de laquelle régnait, dans une humidité de cave, un relent d'absinthe et de fruit moisi. La petite comtesse posait, sans nul souci, ses pieds délicieux sur les épluchures de carotte et les poireaux gâtés.
et laissait traîner ses jupes royales dans les détritus sans nom et la boue liquide qui couvraient le sol. Une grosse femme plumait un poulet ; elle ne s'arrêta pas dans sa besogne et glapit avec un fort accent méridional :
— Hé ! mamagne, quelqu'eune pour vous ! On remua à l'étage supérieur :
— Asseyez-vous, Mesdames, fit la fruitière, maman fait un bout de toilette !
Sophie souriait à Germaine ; elle lui avait ménagé la surprise de cette entrée à la fois romanesque et réaliste. La grosse femme tint à préciser :
— Je vous demande mille excuses, mais je continue mon travail, moi je ne m'occupe que de ma fruiterie, je suis indépendante de maman, je ne veux pas lui demander un centime. Elle est âgée, elle a ses manies. Je la laisse faire ce qui lui convient, moi je ne me colle pas de V élan-élan sur la peau et je me mets sur les cheveux la lotion du Père Bon Dieu, autrement dit de l'eau claire, je suis une femme du peuple et je m'en vante.
Elle regardait Germaine avec une sorte de mé-
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pris mitigé de pitié, une colère bourrue que Sophie calma :
— Entendu, Madame Debuittard ! C'est pour moi que vous dites ça ?
Madame Debuittard ayant terminé la toilette de son poulet le tassa sur une planche :
— Pour vous et pour d'autres, ma petite dame; moi je suis ici dans l'antichambre; j'en vois des drames et des misères ; ça me met sens dessus dessous et tout ça pour se payer des jupons, des chapeaux et de la poudre de riz ! Papa était un brave homme d'ouvrier, il m'a élevée et il m'a acheté ce fonds-là avec ses quatre sous. Maman, je ne l'ai connue que quand j'ai eu vingt ans. Papa était mort, elle était âgée, elle avait peur d'être assassinée, alors je lui ai dit de venir habiter au-dessus de moi, parce que je suis veuve aussi et je continue mon travail pour ne pas toucher à l'argent de maman. Et tout ce que je peux dire pour décourager les personnes d'entrer en relations d'affaires avec elle, je le dis; j'ajoute que je n'ai jamais découragé personne! Plus tard, quand on revient pleurer ici,
Ifait : « Madame Debuittard, vous aviez bien
raison, que ne vous ai-je écoutée ! » On me prie d'attendrir maman. Ali ! bien, ouiche ! S'attendrir à soixante-dix-huit ans, quand on n'a jamais pleuré et quand on aime l'argent au point de ne penser qu'à lui, à cette horreur de saleté ! Montez, maman doit être prête. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, Mamzelle Louise », disait-elle à une bonne qui entrait, « de la fourniture, j'en ai plus, ma pauvre fille. Et vous vous plaisez toujours dans votre boîte?... »
La petite comtesse et Germaine à sa suite montaient péniblement un escalier en colimaçon qui les menait à une petite porte ouverte familièrement par Sophie :
— On peut entrer. Madame Fourrelier ?
— Oui, ma perle...
Oh ! la drôle de petite vieille ! Germaine, durant qu'elle parlait à Sophie ne se lassait pas de l'examiner. Sous une perruque rousse admirablement exécutée et du blond vénitien le plus flamboyant, quel amusant visage, fouillé de mille rides menues qui transparaissaient sous un plâtras hâtif; la bouche était petite, les yeux d'un noir humide encore lumineux, le nez droit aux
narines minces ; il y avait une joliesse encore dans ce monstre, un dernier vestige de charmes laissé par dérision dans le pétrissage grotesque du temps, ses mains sales avaient dû être exquises et par un geste machinal de sa coquetterie d'antan, elle laissait dépasser de sa jupe de soie mauve une mule rose invraisemblable de petitesse; elle portait un corsage de moire blanche rayée de noir, un corsage à la Charlotte Corday où l'on voyait une double rangée de boutons pompadour et dont la guimpe était adornée d'une dentelle pourrie; elle tenait sur son cœur un magnifique éventail ancien. Cette caricature s'exprimait avec prétention, la bouche en cul de poule, laissant à peine passer les mots, ce qui lui donnait l'accent anglais. Elle parlait à Sophie sur un ton de familiarité mondaine. Son salon, fait de trois chaises et d'un canapé en velours pisseux, montrait, au mur, une lithographie représentant Sadi Carnot„ des chromos arrachés à des paquets de chicorée et un pastel où souriaient dans un charmant visage les yeux de velours et la bouche rieuse de Mme Fourrelier (ex-
gné une des deux chaises à Germaine, elle avait prié Sophie, sa perle, de venir contre elle...
— Que je regarde votre corsage; vos manches ne sont pas à la mode, ma petite comtesse...
— Mais si, Madame Fourrelier.
— Mais non, ma petite comtesse, vous vous négligez! Puisque la mode dégage les bras, laissez vos bras dégagés et puis je n'aime pas cette ruche qui ressemble à une manchette d'homme, ni ce col plat.
— Mme Fourrelier a un goût accompli, dit Sophie à Germaine, mais permettez-moi au moins de vous présenter mon amie, Mme Plantin.
La vieille femme se retourna avec une nonchalance que démentait la curiosité de ses prunelles pétillantes :
— J'ai beaucoup entendu parler de vous, par Mme Deparlejure et par notre petite comtesse qui vous aime beaucoup. Mme Deparlejure vient quelquefois à mes jours; elle est si gentille, elle m'apporte chaque fois quelque chose : des pralines, des fleurs, un col brodé. Quelle charmante femme, quel chic ! Et lettrée! Elle me raconte les pièces; je m'imagine y être ! Vous aimez la litté-
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rature, Madame Plantin? Moi je l'adore, et je ne sors plus ; alors je reçois, n'est-ce pas, beaucoup d'artistes. Je n'ignore pas M. Gaston Thouvenier; puisque j'ai, maintenant, le plaisir de vous connaître, vous me donnerez les noms de ses articles à clé; je voudrais tant le connaître, il faudra me l'amener, mais enlevez votre manteau, je vous prie, ce n'est pas si souvent qu'une vieille femme comme moi peut se dérouiller la langue et parler à des personnes intelligentes.
La voix de la fruitière perça le plancher : ■ — Eh ! Mamagne, quelqu'eune pour vous ? — Je ne puis recevoir, dis qu'on revienne demain matin.
Et elle se retournait, gracieuse, vers Germaine :
— Vous avez là un manteau très joli, posez-le sur la table, là; nous deviendrons très vite amies, vous m'êtes très sympathique...
Sophie saisit l'occasion :
— Eh bien, alors, arrivons-en au but de notre visite : Madame Plantin...
— Chut ! Chut ! Oh ! ne parlons pas affaires encore, gémit Mme Fourrelier, laissez-moi l'illusion que vous ne vous ennuyez pas trop en ma
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compagnie ; je ne fais pas d'affaires, Madame Plantin, j'oblige, quand je le puis, les personnes que je connais; un point c'est tout. L'autre jour arrive un archiduc, il avait entendu parler de moi, il était gêné ; il entre ici comme dans une épicerie, refusant de s'asseoir, gardant presque son chapeau sur la tête en ce sens qu'il conservait son pardessus, je lui dis : « Monseigneur, j'ai connu votre père, c'était un homme poli, — Savez-vous ce qu'il m'a répondu : « Possible, Madame Fourrelier, mais moi je suis un homme pressé ». A voir vraiment les manières qui s'acclimatent dans les Cours c'est à cesser d'être royaliste ! Madame Plantin, vous avez devant vous une maman, une vieille maman qui a quelques sous et qui, plutôt que de les mettre dans la sale rente ou dans les affaires douteuses, en fait profiter ses intimes. Cela m'assure un salon, une chose que j'ai toujours rêvée ! j'y reçois mes amis successivement, parce qu'ils ont toujours quelques confidences à me faire et je ne suis jamais seule, c'est l'essentiel... »
Tout en parlant, elle observait l'impatience de Germaine, son tremblement nerveux, sa pâleur
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anxieuse. La femme d'un millionnaire comme André Plantin, ayant besoin d'argent, cela lui apparaissait d'un intérêt considérable et elle la laissait <( mijoter », selon sa propre expression, jusqu'au moment oii, à bout de forces, elle consentirait à tout pour en finir. Germaine, devinant son manège, se leva :
— J'arrive au but de ma visite. J'ai besoin de vingt mille francs pour une dette que je ne puis avouer à mon mari.
— De vingt mille francs !
Et la petite vieille sautait dans son fauteuil :
— Mais je ne suis pas une capitaliste, moi, je n'ai pas pareille somme !
— Voyons, ripostait la petite comtesse, vous m'avez souvent prêté davantage.
— Hier n'est pas aujourd'hui. J'ai obligé des amis qui ne m'ont pas encore rendu ce qu'ils me doivent; non, non ! je n'ai pas cette somme.
— V^endez quelques valeurs, vous savez bien que Mme Plantin est solvable.
— Mme Plantin, sans la garantie de son mari?
— Oui!
— Il faut que je réfléchisse. Voyons, revenez me voir dans dix jours.
Elle guettait l'effet produit par cette phrase sur Germaine : si le besoin d'argent était immédiat, la victime s'offrait pieds et poings liés.
Sophie para d'une réponse adroite : <( Si demain à dix heures, votre réponse est négative, chère Madame Fourrelier, Germaine s'adressera à son mari ! » Et elle ajouta en riant : « Et puis soyez discrète... autrement nous serons bavardes, nous aussi ! »
La vieille eut un éclair dans ses beaux yeux flétris. Eh ! cette petite comtesse, pas si bête qu'elle en avait l'air ! Un mois de gêne l'avait formée.
— Revenez donc demain à cinq heures ; aujourd'hui, je suis un peu souffrante, je n'ai pas ma tête bien à moi ; je ne suis pas une femme de finance; j'ai une pauvre caboche farcie encore de fanfreluches, et je n'ai jamais su de ma vie faire une addition. Ecoutez-moi bien. Madame Plantin, tout ce que je pourrai faire pour vous tirer d'embarras, je le tenterai, mais je ne
réponds de rien, j'ai perdu tant et tant à vouloir être trop bonne.
— Alors, dit Germaine, avec effort, il faudra que je revienne demain, ici ?
— Dame ! Vous ne connaissiez pas le quartier ? Il est si intéressant ! André Chénier a habité ici, il a écrit des vers dans cette pièce oii nous sommes. J'adore la rive gauche, c'est ancien, et si bon enfant ! Allons, au revoir, mes belles... je ne vous accompagne pas, prenez garde à la descente, l'escalier est roide; chère Madame Plantin, vous oubliez votre manteau; couvrez-vous bien, il ne doit pas faire chaud f Au revoir, à demain.
Elles descendirent l'escalier, glissèrent sur les épluchures, revirent la grosse Mme Debuittard : « A-t-elle jacassé, la vieille folle ! Si ce n'est pas une misère ! » et heurtèrent, à la porte, Madame Deparlejure, qui entrait. Un flot de sang empourpra le visage de Germaine; le nez célèbre s'amenuisa et blanchit sous le chapeau-cloche. La petite comtesse eut une inspiration :
— Voyez-vous cette Germaine, qui a voulu m'accompagner, ici, pour voir ! Une vraie étude le mœurs, pas ?
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Mais Mme Deparlejure semblait prête à s'évanouir, de honte d'être vue là; elle se ressaisit et siffla entre ses dents serrées :
— J'ai, comme ça, un ami qui est un ivrogne invétéré; il va dans tous les bars, dit-il, pour faire des études de mœurs ; en réalité, il y boit... comme les autres !...
Et elle riait faux.
Mme Debuittard rompit l'entretien.
— Prenez garde... je vas baliyer !
L'auto ramena les deux amies silencieuses, avenue de Messine. Là, elles eurent une détente nerveuse, et pleurèrent au bras l'une de l'autre :
— Mais, interrogea Germaine, comment pourriez-vous sortir de cette impasse terrible ?
— Il n'y a qu'une façon, revenir en Russie, gérer, nous-mêmes, deux propriétés qui nous restent, y vivre d'une vingtaine de mille livres de rente, avec l'aide de nos parents qui ne pourront, quoiqu'ils disent, faire autrement...
— Partez donc, pour attendre, là-bas, des jours meilleurs.
La petite comtesse frissonna :
— Vous ne pouvez pas savoir, vous qui êtes
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Parisienne, l'attirance de Paris sur nous autres. Je ne pourrai jamais plus me passer des réceptions, du théâtre, du restaurant; toute cette vie factice est notre vraie vie; plutôt la misère chez vous que le confort chez nous, au milieu de cette solitude glacée.. Si j'aimais encore Constantin, je ne dirais pas non, mais je ne l'aime plus; il ne faut pas m'en vouloir; c'est comme quelque chose, dans ma poitrine, qui s'est arrêté de battre !... je n'ai plus d'autre raison de vivre que celle de vivre à Paris. Tenez ! avez-vous entendu parler du prince Biriloff ? C'est notre cousin ; il avait des millions, il les a jetés comme on jette des sous par la fenêtre, un jour de Carnaval. Il aurait, à Pétersbourg, un poste, une fonction, de l'argent. Non ! il préfère sa mansarde rue du Helder; il ne fait qu'un repas par jour et ne possède en ce moment qu'un costume; son habit noir qu'il met vers cinq heures du soir après s'être couché tout le long de la journée; il passe par là-dessus un mauvais raglan et cela ne l'empêche pas d'avoir une fleur à la boutonnière; il ne lit dans les journaux que le courrier des théâ- :es ; il appelle les acteurs « mon cher » et les
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actrices le tolèrent encore dans leur loge, parce qu'on peut l'appeler « prince » sans ridicule; i^ n'a pas changé depuis l'an 1879 où il débarqua, colosse ingénu, les narines ouvertes à toutes les odeurs de Paris; il n'a pas vieilli, il ne regrette jamais de ne pas avoir dîné, mais il doit pleurer de ne pas pouvoir souper. Il n'y a plus que les étrangers qui soient boulevardiers ; vous autres, vous êtes trop intelligents, trop avertis. Vous êtes habitués à vos poisons, nous, nous ne pouvons plus nous en passer.
— Alors ?
— Alors, je ne sais pas ! Peut-être cette crise va-t-elle être conjurée : Constantin me paraît plus gai, plus confiant... Ne parlons plus de moi, mais de vous ?...
— Oh ! je suis moins à plaindre...
— Petite amie, ce que je vous ai prédit un jour, s'est réalisé; vous êtes victime de votr^ famille.
— Faut-il donc dire à André?...
— Non, s'il commence à payer, si les autres savent qu'il sait, ils abuseront; vous serez placée dans l'horrible alternative de répudier vos parents
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ou de voir se glisser dans votre amour l'ombre sinistre du premier malentendu. Réglez tout cela sans qu'André n'en sache rien; vous paierez facilement Mme Fourrelier en prélevant sur vos dépenses quotidiennes, mais prévenez les vôtres qu'ils n'aient plus à compter sur vous ; autrement ils vous tomberont dessus tous les six mois avec une nouvelle bêtise à régler, ou alors débarquez carrément votre famille, ne la revoyez plus.
— Ce n'est pas possible; je les ai toujours aimés avec leurs défauts, comment cesserais-je maintenant ? J'ai beau faire, je ne vois en maman que celle qui emplit tout mon cœur d'enfant d'une adoration exaltée. La nuit, je pensais, dès que j'eus compris ce qu'était la mort : Si maman mourait! et j'étais glacée d'épouvante, puis cette pensée me rassurait peu à peu : Si maman mourait, je mourrais, moi aussi. Je ne voyais pas autrement; je me jetais par la fenêtre ou bien dans la Seine et nous nous retrouvions à une heure de distance, toutes les deux dans le ciel... Et Georges a beau faire, il reste pour moi le petit garçon que je n'arrivais pas à
gronder ; il a été le premier être que j'ai pu protéger; il me semble qu'il est encore le faible enfant qui s'arrêtait de marcher : « Prends-moi, sœurette »; je le portais et il m'embrassait doucement dans le cou, avec des mots qu'il allait chercher je ne sais où, des mots si tendres !... Je leur avais donné tout moi, je ne puis pas me reprendre ainsi. Et je cacherai jusqu'à mon dernier souffle ce qu'ils auront pu faire de mal, André leur en voudrait de mes souffrances. Et puis ils m'abaisseraient à ses yeux.
— Vous ne pouvez jouer cette comédie toute votre existence, cependant.
— J'ai toujours eu tant à m'occuper du présent que je ne puis jamais m'inquiéter de l'avenir...
L'ombre envahissait le petit salon rose. Les deux femmes se regardèrent avec une douceur émue; pour la première fois, elles sentaient toutes deux le charme de l'amitié.
Sophie leva les épaules :
— Nous nous aimons bien, mais nous nous donnons peut-être l'une à l'autre de très mauvais conseils; laissons-nous donc guider par notre
sentimalité : un sentimental ne se trompe que quand il veut être pratique.
— Vous valez mieux que moi, ma petite Germaine ; à ma place vous auriez menti à Constantin, vous lui auriez laissé croire que vous l'aimiez.
— Peut-être...
jl — Il n'y en aurait qu'un de malheureux, au moins... oui... je le sens, j'ai eu tort; il faut éviter les chagrins à ceux que Ton aime; vous se rez récompensée un jour de tout le mal que vous vous donnez en ce moment pour qu'il ne sache rien... c'est ce qu'il y a de meilleur dans la vie : ne pas savoir ; il faut leur garder toutes leurs illusions, toutes...
Une cloche retentit. Chudzki rentrait; elles le virent montant d'un pas accablé l'escalier somptueux, il avait l'air d'un pauvre, le collet de son pardessus remonté, avec le chapeau à rebroussepoils d'un homme qui a beaucoup discuté, le chapeau sur les genoux, ou posé brutalement sur une chaise inhospitalière. Et l'exquis visage de la petite comtesse s'éclaira de pitié; il montait si lentement, avec un dandinement résigné.
Quand Germaine fit : « Bonjour, Monsieur », il ne releva pas la tête, il s'arrêta un peu, de surprise : (( Bonjour, Madame ». Et quand il lui eut donné la main, elle sentit cette main sèche et brûlante.
— Vous êtes souffrant ?
Il la regarda avec des yeux hagards, des yeux où une flamme de folie avait séché les larmes :
— Oui, un peu, j'ai de petits tracas, en ce moment.
Et le gentilhomme ne songeait même pas à retirer son chapeau.
Germaine s'enfuit au moment où Sophie disait à son mari :
— Pauvre Constantin, vous avez beaucoup travaillé inutilement encore ?
Avenue de Messine, Germaine eut un élan de joie égoïste vers son mari. Il était si gai, si bien portant, si équilibré, à côté de l'autre; sa jeunesse élégante se précisait en force, il donnait une telle impression d'ordre et de santé ! Non, non, c'était bon pour elle toute cette misère des basses choses d'argent, elle y avait toujours vécu, elle s'y débattrait bien encore ; lui
ne devait rien connaître de tout cela. Il lui fit un reproche :
— Comme tu arrives tard !
— Des courses dans les magasins, avec Sophie !
— Dans les magasins ! On me changerait donc ma Popote !
Elle eut un cri :
— Oh ! c'est la première fois que tu m'appelles ainsi; laisse ce surnom aux autres, ils y mettent plus de méchanceté que tu ne crois.
— Je ne t'appellerai plus que ma Germaine ! Nous avons un invité, tu sais Bleypole, l'américain, il (( vaut » quarante millions.
— Ah ! Il doit être exaspérant, au delà de toute imagination...
Bleypole survint; c'était un petit bonhomme gras, au visage rougeaud, soigneusement rasé, sauf une petite moustache insignifiante, en brosse à dents. Il entra comme un Monsieur qui porte les deux Mondes sur ses robustes épaules et son regard inventoria de suite Germaine. Quoi ! I C'était là Mme Plantin, cette petite bour-
Ieoise insignifiante, sans perles, sans diamants, kns ces éclats de rire rehaussés d'or, ni ces
gestes amples, ni ce décolletage, ni ces soies brochées, ni ces plumes au cou qui distinguent, aux Etats-Unis, les femmes riches î Son regard exprimait une stupeur qui confinait au dégoût. André sentit que Germaine comprenait, il eut une jolie idée :
— Monsieur Bleypole, dit-il, je vous présente ma femme, une vraie Française.
Avant de continuer ses dangereuses démarches, Germaine résolut d'aller tout raconter à son père. Il la prendrait peut-être en pitié et la conseillerait. M. Thouvenier, accompagné de son secrétaire, déjeunait (à deux heures) chez un marchand de vins voisin du journal, un marchand de vins célèbre dont le fallacieux comptoir précédait une jolie salle claire fort gentiment décorée. Le secrétaire, humilié du petit tapis que Madame Thouvenier disposait sous ses piedb, avait entraîné la faiblesse de son patron vers cette arrière-boutique bien parisienne où le « maê-
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tre » se sentait d'ailleurs bien mieux que chez lui. Là, Thouvenier qui ne travaillait littérairement qu'avec d'incroyables difficultés, contait des romans possibles et des pièces de théâtre probables à un aréopage docile auquel, quand il y venait à midi, s'adjoignaient, auditeurs respectueux, des consommateurs inconnus : commis du voisinage et boursicotiers.
Quand le secrétaire se fut éclipsé, Germaine seule avec son père, piit enfin lui parler et lui exposer la situation. Thouvenier hocha la tête avec la mine d'un interlocuteur qui fait semblant, par pure politesse, de s'intéresser, mais qui ne joue dans l'aventure qu'un rôle lointain :
— Ma petite Germaine, dit-il, tu as vécu longtemps à mes côtés et cependant tu n'as aucune idée de ce qu'est un homme de lettres et du genre d'existence qu'il doit adopter. Si je n'avais pas été d'un égoïsme absolu, je n'aurais pas écrit ma série : Trombines qui m'a fâché avec mes meilleurs amis, furieux d'avoir été croqués vifs. Je ne suis pas un sentimental, ni un lyrique, je suis un copiste et j'ai pris pour modèle l'humanité. A la fin elle ne m'intéresse plus, cette humanité, je
suis une sorte de moine supérieur, un vieux cheik, comme disait Flaubert; je me suis retiré dans ma barbe.
— Alors tu n'aimes personne ?
— Si, entends-moi bien, mais je ne veux me laisser manger par personne, pas même par toi, ma petite chérie. Tu viens me flanquer à la figure un pavé de vingt mille francs en me disant : arrange-toi pour le payer. Or, ma fortune se monte exactement à l'heure où nous parlons au total de dix louis et demi. Admettons, — ce qui est invraisemblable, — que je trouve à emprunter cette petite fortune, me voilà accablé de besognes propres à me donner une congestion cérébrale et en tous les cas peu faites pour un homme de mon âge, passant mes ïiuits sur quelque feuilleton et mes journées à placer cette oseille moisie. Et vivre penda&t ce temps-là ?
— Mais, père, l'essentiel eu de s'arranger maintenant, plus tard nous verrons.
— J'ajoute que ta mère et ton frère, enhardis ar ce précédent fâcheux continueraient à me isiller par ton intermédiaire.
— Mais tu ne sens pas que je m'engage dans
une voie terrible ? Si je faisais le même raisonnement que toi, pourtant !
— Tu as des ressources : la jeunesse et surtout un mari fort riche ; que diable, ce n'est pas un croquemitaine, tire-lui celte carotte, il sera le premier à en rire...
— Je ne le crois pas.
— Eh! pardieu, montons au premier et téléphone-lui puisque tu n'as pas le courage de lui parler en face; allons viens et ne fais pas ce visage long d'une aune ; tu n'es plus jolie.
André, appelé au téléphone, s'inquiéta :
— Tu es souffrante ?
— Non, rassure-toi, je te téléphone parce que cela m'ennuyait de te parler de ces choses. Voilà. . . on est un peu gêné à la maison...
— Je sais, tout est arrangé; Georges est venu me voir, il m'a demandé de la part de sa mère...
— Tu ne m'avais rien dit ?
— C'était inutile de te faire de la peine ; je crois qu'il y a un peu de désordre chez tes parents.
— Merci, mon André, je te remercie...
Et elle raccrochait, triomphante, le récepteur :
— Tout est pour le mieux, tu vois.
Mais Thouvenier hochait la tête :
-— Il faudrait joindre Georges; j'ai peur d'un lauvais coup de ce petit saltimbanque 1 Ils prirent un fiacre. Thouvenier alla quérir son Ils dans le cercle où il faisait sa digestion, devant me table d'écarté et le père revint penaud :
- C'est bien ce que je craignais, fit-il à Certaine anxieuse ; il a emprunté, soi-disant de la >art de sa mère, une assez forte somme à André, Il a joué et il a perdu. Il m'a expliqué à quel point ses intentions étaient bonnes....
Tout était à recommencer. Le polémiste, ayant ce jour-là sacrifié suffisamment à l'esprit de famille, s'en fut, sous un prétexte vague et Germaine, désespérée, se fit conduire chez Madame Fourrelier, laquelle glapit de l'autre côté de la porte : « Aucune réponse à vous donner, je m'habille, venez demain à une heure. » Il fallut envoyer un télégramme à Sigisse pour demander un nouveau délai.
Le lendemain, Germaine se présentait dans la fruiterie de Mme Debuittard. Celle-ci prenait une sorte de malin plaisir à rendre sa boutique
la plus inaccessible et la plus sale qu'elle pouvait; elle haussa furieusement les épaules devant le pâle sourire de Germaine : « Montez, montez, allez ! Vous y serez toujours assez tôt... » La vieille usurière ouvrit elle-même, ayant reconnu le pas de sa cliente dans l'escalier; elle avait une robe d'intérieur en dentelle, fort sale d'ailleurs, et des gants jaunes flamboyants : « Par ici, ma toute belle, venez que je vous présente ». Un petit monsieur mélancolique, au crâne jaune en pointe, à la moustache de crottin, au regard triste noyé dans le scintillement d'énormes lunettes, se tenait debout, les talons joints : (( Maître Honoré Tougne, avocat. » Et Mme Fourrelier, solennelle, tint à préciser la situation de son acolyte :
— Vous avez devant vous, chère Madame Plantin, un des premiers orateurs de ce temps, orateurs d'affaires, bien entendu. M" Tougne, qui est un de mes plus vieux et plus chers amis, ne plaide plus, étant de santé délicate; il met son expérience au service des personnes qui lui inspirent quelque intérêt et cela gracieusement, par pure obligeance et aussi, il faut bien
\e dire, par besoin d'activité. M* Tougne consent à s'occuper de vous; ce ne sera pas facile, étant donné que vous êtes en puissance de mari et que nous n'avons aucune garantie, aucune, pour le prêt important que vous sollicitez. Nous devinons, cependant, qu'il s'agit d'une affaire grave et nous ne voulons pas vous abandonner pour que vous ayez recours à quelque banquier véreux... Je vous laisse la parole, maître...
L'avocat parla : et ce fut étrange; il sortit de cette étroite poitrine des sons caverneux, ce petit homme malingre était doué d'une basse puissante du plus drolatique effet; il s'exprimait avec une volubilité hésitante de marmot récitant une fable et ses gestes étaient menus, étriqués, comme coupés par une crainte ; il répandait, d'ailleurs, une atroce odeur de cognac et de pipe froide :
— Voilà, Madame, nous avons examiné votre affaire avec ma chère amie, Mme Fourrelier. Ce n'est guère brillant. Nos risques sont formidables et nous agissons illégalement; mais il ne s'agit pas d'une affaire, au sens propre du mot, c'est un service à vous rendre dans les meilleures conditions...
— Et les plus promptes, interrompit Germaine.
— Et les plus promptes, acquiesça M* Tougne. Je ne puis toucher moi-même à ma fortune — ce mot, dans sa bouche, était navrant — mais j'ai d'immenses relations dans les affaires et voilà ce que je vous propose : vous connaissez-vous en chevaux, Madame ?
— Pas du tout, avoua Germaine.
— C'est regrettable ; enfin je ne vous refuserai pas mes avis et j'interdis à un maquignon de me faire passer un mauvais marché.
— Je ne comprends pas, Monsieur...
— Vous allez saisir : j'ai un ami à Bruxelles, un marchand, M. Brookermans; nous prenons demain, si vous le voulez, le train du matin. Nous arrivons là-bas, vous achetez un certain nombre de chevaux (M. Brookermans, qui a en moi une confiance aveugle, vous fera crédit). On nous livre les chevaux à Paris, vous les vendez immédiatement, à qui vous voulez; vous voyez qu'il s'agit d'une simple affaire commerciale ; et vous payez M. Brookermans par traites échelonnées à trois
•mois. Les opérations se font sous la garantie de Mme Fourrelier, car votre signature n'étant pas
appuyée par celle de votre mari, n'a aucune valeur. Nous vous mettons entre les mains une marchandise dont vous n'êtes pas responsable et que vous vendez à votre guise. Je crois qu'il est impossible de trouver conditions meilleures.
— J'aimerais mieux l'argent tout de suite, balbutia Germaine, noyée dans ces explications.
— Eh! Oii le trouver? s'exclama familièrement Mme Fourrelier î Me prenez-vous pour une millionnaire, ma petite Madame Plantin.
— Mais, protesta encore Germaine, une fois qu'ils seront arrivés, ces chevaux, où les vendre ?
M* Tougne fit semblant de consulter du regard la vieille usurière, puis il dit lentement, comme si l'on arrachait une concession à sa faiblesse :
— Eh ! bien, je vous conduirai chez Rowlandson, à Neuilly, je le connais, c'est la crème des honnêtes gens.
— Pour nous résumer, dit Germaine, je me fie à vous, je me remets entre vos mains.
— Comme nous nous remettons entre les vôtres, s'écria Mme Fourrelier, car, je vous le répète, vous pourriez, le cas échéant, ne pas reconnaître cette dette; fiez-vous à notre loyauté.
188 poroTB
— Irez-vous en Belgique choisir ces chevaux?
— Cela m'est impossible.
— Je les choisirai moi-même, consentit M' Toiigne; encore une fois cela ne vous engagera à rien, puisque, après examen vous pourriez très bien les renvoyer, à vos frais, bien entendu...
Germaine dut remercier les deux compères : elle n'avait plus qu'une idée : en finir au plus vite; elle prenait l'horreur de cet ignoble salon, de la vieille femme maquillée, de ces conversations où M* Tougne et la mère Fourrelier se complaisaient et qui lui faisaient monter aux yeux une vapeur de sang. En finir, d'abord. Elle envoya une lettre à Sigisse par laquelle elle s'engageait d'honneur à lui remettre les dix mille francs demandés, mais dans un laps de temps qui ne dépasserait point, d'ailleurs, une semaine.
Quelques jours après, un mot envoyé à la poste restante, initiales G. P., assignait à Germaine un rendez-vous dans un petit café avoisinant la gare du Nord. Elle trouva là IVr Tougne qui suçait un morceau de sucre imbibé d'eau-de-vie. Elle frémit à la pensée qu'on pourrait la trouver dans cet endroit, avec cet inconnu louche. Il lui fit
signe de prendre place à côté de lui sur la molesiiine et demanda rautorisation d'allumer sa pipe.
— Voilà, commença-t-il, je reviens de là-bas. Brookermans ne veut pas entendre parler de cette affaire...
— Oh ! gémit douloureusement Germaine. Et n'y aurait-il pas un moyen ?...
— Ah ! Madame, fit la basse caverneuse, Brookermans est millionnaire. « Tout cela, m'a-t-il dit, est bel et bon, mais je ne fais pas une affaire à crédit pour quelques sous ! » La seule manière d'obtenir la livraison des chevaux serait d'en prendre pour quarante-deux mille francs.
— Je n'ai pas besoin d'une somme supérieure à vingt mille francs et en admettant que je perde en revendant je ne perdrai toujours pas la moitié de la somme.
— Que voulez-vous, s'exclama M' Tougne en éludant la réponse, Brookermans traite les affaires îi l'américaine : est-ce oui, est-ce non ? J'ai choisi d'avance les chevaux, des bêtes magnifiques sur lesquelles il se pourrait fort bien que vous gagniez, même ! Un télégramme à envoyer et il les expédie.
Germaine calcula que le reliquat de la somm« lui permettrait de solder les premières échéances et lui donnerait du temps; elle consentit encore. M^ Tougne demanda sur-le-champ de quoi écrire, et galant :
— Mais je ne vous ai rien offert, prendriez-vous un petit grog, un quinquina-citron?
— Merci, Monsieur.
— Vous voyez, j'écris simplement ce mot (( Envoyez ».
Un petit jeune homme pâle et fébrile arpentait le café.
— Un client, sourit M** Tougne, je vous demande pardon...
Germaine sortit du café et courut chez la petite comtesse. Elle remarqua que les domestiques, sans doute impayés, avaient perdu la rigueur de leur style ; le valet d'antichambre lisait un journal qu'il prit à peine le soin de cacher pour recevoir Germaine et la femme de chambre, croisée dans la galerie fit assez insolemment :
— Que Madame entre dans le petit salon rose, elle y est I
poroTE 191
La petite comtesse, nonchalamment, se frottait les ongles de l'index :
— Vous voyez, chérie, je réalise des économies de manucure. Nous sommes tout à fait bas, il y a le choléra dans le district où quelques fermiers nous payaient encore; ces gens meurent comme des mouches. On leur envoie des médecins, mais ils s'imaginent queues médecins leur apportent la maladie; à l'un ils ont fait avaler de force tous les médicaments qu'il apportait et le malheureux est mort empoisonné, dans la rue ; ils en ont crucifié un autre qui avait dit : <( Je guérirai cette jeune fille » et s*était trompé. Les champs sont abandonnés; c'est la ruine. Pour le comble, des terrains dont nous avions hérité à Constantinople et que nous voulions vendre ne valent pas un sou : ils se trouvent devant le palais d'un puissant personnage qui interdit qu'on bâtisse, voulant garder intact son horizon. Nous ne savons de quel côté nous retourner, Constantin fait peine à voir, il a essayé de trouver des emplois, il est allé trouver nos amis : Geyt, le directeur de la
tque de Galles, Sanuari, l'administrateur des iptoirs nationaux; il leur a dit :
192 roPOTB
— Je n'irai pas avec vous par quatre chemins; vous savez quelle est la situation chez nous; c'est la misère et nous ne recevons plus un centime. Il faut que je gagne mon existence et celle de la comtesse. Je ne vous demande pas encore, pour le moment, une situation ; vous ne savez pas ce que je vaux, mais je suis jeune encore, énergique et je consens à commencer avec un traitement de quarante et même trente mille francs par an...
— Mais, ma pauvre amie, ce sont des sommes énormes !
— Vraiment ! \3ui, je commence à m'apercevoir que lorsqu'on ne les a pas !... Geyt a été très gentil, il a promis qu'il verrait, plus tard, mais Sanuari s'est montré brutal, il a découragé mon mari, il lui a dit qu'il le jugeait incapable de gagner cent cinquante francs par mois et qu'il n'avait qu'un conseil à lui donner : implorer sa famille pour qu'on lui serve une rente loin de Paris, « où vous n'avez que faire », a-t-il ajouté. Un homme qui dînait chez nous une fois par mois ! Je lui ai téléphoné : « Monsieur Sanuari ? C'est la comtesse Chudzka qui vous parle.
— Bonjour, Madame.
~ Monsieur Sanuari, dites, Monsieur Sanuari, savez-vous que vous êtes un misérable porc.
— Peut-être, Madame, mais un porc qui dit la vérité.
— On n'a pas le droit de parler à un homme comme vous l'avez fait à ce pauvre Constantin ; vous êtes un goujat, voilà ce que j'avais à vous dire. » Là-dessus j'ai fermé la communication.
— Tout cela ne vous avait avancée à rien.
— J'ai eu une idée, je suis all.l3 trouver Constantin et je lui ai dit : « Mon ami, en attendant des jours meilleurs, voulez-vous me permettre de travailler ? » Il m'a répondu : « Vous êtes libre, je n'ai plus aucun droit sur vous, puisque je suis incapable de gagner votre pain. » Alors, je suis allé trouver Gévrier; je lui ai rappelé que nous nous étions trouvées chez vous et je lui ai exposé mon intention d'entrer au théâtre I
— Au théâtre, mais c'est de la démence !
— J'ai pris des leçons de diction, jadis. Vous savez comme Gévrier est gentille, elle m'a emmenée de suite à son théâtre; on répétait; le directeur à qui Gévrier me présente fait :
— Vous pourriez essayer le rôle de Mme Reigneclaire.
— En quoi consiste-t-il ?
— Vous paraissez à la fin du trois, tout le monde a les yeux fixés sur vous, c'est avantageux; le prince Ernest s'écrie en vous voyant : « Voilà la plus jolie femme de Paris ! » Vous vous retournez vers lui, vous le menacez du doigt et vous murmurez malicieusement :
— Prenez garde, prince ! les autres pourraient vous entendre.
— Et ensuite ? demandai- je.
— C'est tout î C'était tout ! Pour dire cette phrase le directeur
m'offrait cinq francs par jour. J'ai haussé les épaules. Gévrier était toute étonnée de mes exigences :
— Si encore, me dit-elle, vous consentiez à vous faire connaître au théâtre sous votre véritable nom 1...
— Vous voyez ça sur les affiches : Mme de Reigneclaire : comtesse Sophie Ghudzka ! Alors en France on ne peut pas gagner sa vie, c'est bien entendu? Le soir, j'entends Constantin marcher
dans son cabinet de travail, d'un pas si lourd, si vieilli; c'est douloureux... L'essentiel est de ne pas jeter le manche après la cognée et de masquer cette ruine aux indifférents. Nous vendrons nos deux derniers tableaux de valeur : un Corot et un Meissonier, nous donnerons notre bal et nous vivrons quelques semaines encore, mais iéjà je ne me sens plus d'ici; non, depuis que nous sommes gênés, je ne suis plus Parisienne; la rue de la Paix a un air hostile et les belles boutiques 3Ù j'avais envie d'acheter ne sont plus que des 3avernes sinistres où je n'ose pas entrer, pour i^endre. L'horrible maman Fourrelier a notre irgenterie, nos tapisseries, nos tableaux, je ne sais pas où elle peut mettre tout cela, dans le ious-sol de la fruiterie, sans doute ! Et les rats luittent le navire; chaque fois qu'un de nos lomestiques trouve une place, il s'en va; ma 'emme de chambre, Elisa, vient de me prévenir lu'elle avait des rhumatismes et qu'elle comptait Retourner dans son pays... Pourtant nous luttons; 'ai un obscur espoir, le pressentiment que tout ;ela s'éclaircira.
Vos parents ?
— Il faudrait nous avouer vaincus et puis on nous humilierait, on ferait de nous des sortes d'intendants; vous savez, les parents, chez nous, n'ont pas tant de tendresse qu'en France, ni de sentimentalité. Mon Dieu! J'aurais très envie de pleurer, surtout pour ce pauvre homme, là-haut, qui est injustement accablé et qui ne dit rien, qui ne se plaint pas; il est si fier, c'est un homme supérieur...
La petite comtesse, consultée sur l'opération des chevaux, la jugea excellente ; il y fallait souscrire des deux mains. Que ne lui en proposait-on une semblable ? Elle conserverait au moins son Corot et son Meissonier !
De telle sorte, Germaine rentra étourdie et consolée avenue de Messine. Depuis quelques jours, André, passionnément, l'observait. Elle perdait sa timidité, elle bavardait souvent, sans raison, d'un caquet de moineau ivre de soleil, elle n'attachait plus sans cesse sur lui des yeux d'admiration et de crainte et il ne découvrait que vaguement ce qu'il y avait de forcé dans son rire, de contraint dans sa gaîté. Elle devenait femme par le mensonge. Trop de loyauté virilise
il l'eût, à la fin, considérée comme une camarade; maintenant elle était un peu l'ennemie, avec il ne savait quel obscur mystère derrière son front limpide. Il en souriait, sûr d'elle, sûr d'être aimé, heureux de cette coquetterie naissante :
— Jusqu'à présent, lui dit-il ce soir-là, n'avais-tu pas un peu peur de moi ?
— Si.
— Et maintenant?
— Maintenant c'est fini, je n'ai plus peur. Elle lui souriait hardiment. De combattre
dams l'ombre, une force étrange lui était venue; elle avait du courage, puisqu'elle luttait ainsi, de toute la vigueur de son âme, contre le malheur. Il la baisa au front :
— Je t'aime, ma chère femme.
Et il dit cela si gravement que le sourire de Germaine se fondit :
— Et moi aussi, je t'aime chaque jour davantage. Dans les commencements, vois-tu, nous ne savions pas ; nous cherchions chacun l'un dans l'autre notre propre reflet, maintenant nous nous aimons vraiment, avec nos défauts.
Il s'écria plaisamment :
— J'ai donc des défauts?
— Non, mais tu as quelques qualités qui ne me plaisent pas.
— Oh! Oh! et lesquelles?
— Tiens, par exemple, ton ordre froid, ta rigueur mathématique.
— Allons ! me prends-tu pour un avare ?
— Non, tu es généreux, au contraire; mais, comprends-moi, il y a des moments oii tu te tais et oii je sens que tu calcules.
— C'est vrai. Littérateur, peintre, menuisier, j'aurais tout sacrifié à mon art, commerçant, je dois bien administrer mon argent, c'est mon excuse; une des noblesses de l'homme consiste à aimer son métier ; tu as vécu parmi les artistes, n'est-ce pas?...
Elle sentit passer le léger reproche et pâlit :
— A ce propos, balbutia-t-elle, je dois te remercier d'avoir donné à Georges ce qu'il te demandait.
— Ton frère est sur une mauvaise pente. Que fait-il ? On n'en sait rien. Des gens me disent le rencontrer au cercle à deux heures de l'aprèsmidi et je sais qu'il m'a menti quand il m'a dit
qu'il venait de la part de Mme Thouvenier; elle est trop fière... ^
— Certes, dit Germaine.
— Mais laissons tout cela, je veux te montrer que je ne suis pas un Harpagon. Aurais-tu envie d'un beau bracelet, une chaîne en platine avec des perles et des brillants ; je voudrais te donner un bracelet, c'est une adorable marque de servitude.
— Je te remercie, dit Germaine, avec un effort, mais...
— Mais?
— C'est fort cher.
— Non.
— Combien?
— Que t'importe ! En voilà une indiscrète qui s'enquiert du prix des cadeaux qu'on lui offre.
— Mais, dis-le moi, je t'en prie.
— Huit mille.
Elle sourit, d'un sourire contraint :
— J'aimerais mieux avoir l'argent...
n la regardait, un pli au front :
— Le bracelet ne te fait pas plaisir?
— Oh 1 si 1
■— Tu Tauras demain...
Ils se turent, un abîme creusé entre eux. Elle considérait les fleurs langoureuses du tapis. Enfin elle releva la tête :
— Oh! s'écria-t-elle, épouvantée, comme tu me regardes durement !
Alors il la prit dans ses bras :
— Non, ma jolie, mais je te regarde avec pitié. Va, je te comprends, tu veux encore te priver pour les autres.
Elle eut un mouvement :
— Reste, je n'en dirai rien, des autres, mais il faut que je te protège contre eux. La bonté des riches, vois-tu, doit être dure. C'est une des misères de leur fonction et il faut bien refuser parfois à ceux qui demandent trop, ne serait-ce que pour leur apprendre le prix de ce qu'ils gaspillent.
Dès lors, elle comprit que le siège d'André était faut. Elle devina les emprunts multiples, de sournoises demandes de son père, de sa mère, de son frère, toute une avidité mendiante autour d'André et une honte l'abattit, sanglotante. Il lui sembla ce soir-là qu'elle les aimait
moins tous, même André, et que la grande douleur de la vie était d'être isolée avec des semblants d'Union, des tendresses fugitives, de rares contacts d'âme, entre lesquels il fallait se résigner à cette atroce solitude peuplée. Soudain, la même timidité Tétrangla en face de son mari. Elle n'était pas la seule, elle avait recueilli les confidences de jeunes amies récemment mariées. « Chaque fois que j'ai besoin d'argent, je tremble de honte, il me semble qu'il me le donne à regret. Quand il me dit : « Tu as tort », je me sens redevenir enfant, terrorisée par la voix âpre d'un professeur 1... »
Elle savait que le trafic d'usurier auquel elle consentait était effroyable, mais les mots qui l'eussent délivrée ne seraient pas sortis de sa gorge contractée. Une haine de l'or lui soulevait le cœur, d'une nausée tragique. Ah ! si déjà son amour était diminué, que cet or immonde ne l'engloutisse pas tout entier! qu'il n'en soit plus jamais question entre eux. Pour la première fois, André avait froncé le sourcil devant elle et les genoux de Germaine en tremblaient encore. Elle se revoyait entrant, employée près
d'être renvoyée, dans le clair bureau de « Monsieur Plantin », et celui-ci l'interrogeant avec désinvolture : « Eh bien ! qu'y a-t-il ? » Bourgeois ! Bourgeois ! C'était un bourgeois !
II dit : « Germaine ! »
Elle le regarda et il vit que des larmes coulaient sur ses joues.
— ...Germaine, je t'ai dit ce qu'il fallait te dire, mais je te croyais plus forte, mieux préparée. J'ai été franc, peut-être maladroit ; je ne te demande pardon que de ma maladresse.
— Tu n'as pas à me demander pardon, puisque tu as raison. A mon tour, pourquoi te cacher mes larmes? J'aime mes parents, tu ne croirais pas à notre avenir, si j'étais capable d'oublier mon passé, nos passés sont peuplés d'êtres différents ; tu as aimé les tiens, laissemoi aimer les miens, André...
Il poussa son assiette, vint près d'elle et la souleva de sa chaise, comme un enfant las. Il connaissait les mots d'exquise tendresse qui apaisent et qui consolent. Elle en avait besoin plus que jamais... Elle y puisa la force néces-
saire pour les horribles démarches qu'elle prévoyait. . .
Deux jours après, elle lisait, le matin près de la fenêtre, quand sa femme de chambre lui annonça un garçon de café qui tenait à lui remettre une lettre en mains propres. Elle tressaillit et décacheta la lettre avec des mains affolées ; elle portait ces mots :
Madame,
Il y a eu une erreur dans la commande que vous avez bien voulu faire à Mme Debuittard. Veuillez vous rendre le plus tôt possible à la fruiterie.
Quand elle arriva, M" Tougne faisait les cent pas devant la porte. Il l'accueillit en levant au ciel des bras navrés :
— Ah ! Madame !
— Qu'y a-t-il?
— Les chevaux viennent d'arriver.
— Eh bien ?
— Vous ne pouvez en prendre livraison parce que Brookermans a fait une fausse déclaration.
comme c'est la coutume; il a déclaré que les chevaux étaient de race anglaise pour payer moins cher ; or, ce sont des chevaux américains. Bref, Brookermans a des ennemis, je le lui avais dit souvent : méfiez-vous, votre manie de boire avec n'importe qui vous mènera loin ; quand on a soif on entre dans un café. On boit, on solde sa petite consommation et on s'en va. Un de ses ennemis a simplement envoyé une lettre anonyme à la Douane. Les chevaux sont arrêtés ; je les ai vus, ils ont une ficelle au cou, avec un plomb, et on les a envoyés en fourrière dans un hôtel avoisinant la gare du Nord, où cela me paraît très humide et bien mal entretenu.
— Mais que faut-il faire ?
— Vous pensez bien, Madame, que je m'en suis préoccupé. J'ai demandé quelle était la somme à payer pour prendre livraison. Savezvous ce qui m'a été répondu au ministère ? Quarante-huit mille deux cents francs vingt-cinq centimes qu'il faut payer immédiatement en espèces ou valeurs sur l'Etat français à la caisse des Dépôts et Consignations. Jusqu'à ce que ce dépôt soit effectué, les bêtes restent consignées moyen-
POrOTB 205
nant cinq francs par jour et par tête de cheval à votre charge.
— Demandons l'argent à Mme Fourrelier.
— Elle vient d'avoir une petite attaque; elle ne peut ni parler ni payer.
— Mme Debuittard?...
— Ne m'a même pas permis d'entrer dans sa boutique ; c'est une mégère, une personne sans cœur et sans éducation.
— Mais donnez-moi un conseil, Monsieur, c'est votre métier I
M' Tougne restait désorienté, privé des conseils de sa vieille amie, Mme Fourrelier. Germaine eut, alors, une inspiration subite :
— Donnez-moi l'adresse de la maison où sont les chevaux.
M' Tougne tendait une carte graisseuse :
— Voilà. Allez m'y attendre.
Et elle se fit conduire chez son père.
Elle tomba sur une Mme Thouvenier en camisole, agaçant un griffon de trois mois qu'elle venait d'acheter. La grosse dame, accroupie, jappait pour faire aboyer le chien :
— C'est toi, Germaine, regarde cet amour et
je ne lui ai pas trouvé un noml... Je voudrais un nom anglais, Bobby, qu'en dis-tu?
— Maman, relève-toi !
— Ah ! tu m'ennuies, avec ta tête de mère Tant-Pis-Maman !
Elle criait presque :
— Qu'y a-t-il ? fit enfin Mme Thouvenier debout et assurant l'édifice écroulé de sa chevelure :
— Il faut que je voie père, tout de suite.
— Allons, bon, encore une histoire.
— Et une belle ! Vite, voyons.
— Eh bien ! entre dans son cabinet, je ne suis pas de trop?
— Non.
Et la porte du cabinet ouverte sur ce tableau de labeur journalistique : Thouvenier crayonnant des journaux que le jeune secrétaire découpait, l'explication eut lieu après le départ du lion pelé.
La nature douloureuse et concentrée de Germaine ne lui permettait aucune violence, aucun éclat de voix ; l'indignation la brisait, lui mettait une langueur aux poignets, serrait sa gorge
poroTE 207
d'une constriction nerveuse qui empêchait les mots de passer. Elle expliqua longuement à son père qu'elle avait besoin de son influence pour la tirer de ce mauvais pas. Gaston Thouvenier s'incrustait rageusement dans son fauteuil : « Mais je ne connais personne au Ministère des Finances. Dans quel guêpier t'es-tu fourrée? »
La perspective de voir Georges sur les bancs de la police correctionnelle inspira à Mme Thouvenier une violente diatribe contre cette inertie paternelle. Thouvenier, fouetté de mots aigres, alla au Ministère des Finances et obtint rapidement que la consignation fut abaissée à deux mille francs. Germaine recueillit vingt-cinq louis chez M. Thouvenier; elle préleva vingt-cinq autres louis sur la somme réservée au ménage et put tirer, sous des prétextes pitoyables, les mille autres francs à la cuisinière et à la femme de chambre. Elle n'avait plus qu'une idée : en finir.
Ainsi elle put assister, chez le sieur Rowlandson, à l'arrivée de « ses » chevaux. La maison Rowlandson était propre et tenue comme un salon; un cottage en bois verni clair, orné de ravissants brise-bise témoignait du goût tout
britannique du maître de logis qui avait coupé à la mode de Londres sa magnifique moustache francfortoise, l'anglais étant bien porté dans le monde hippique et Rowlandson ne tenant pas outre mesure à une nationalité quelconque. Ce maquignon tudesque était devenu un gentleman vendeur de chevaux. Tout témoignait chez lui d'un ordre admirable : il y avait le salon des mors, avec une rétrospective qui remontait à l'antiquité romaine, la vitrine des cravaches (cravache de S. M. Victoria, reine d'Angleterre, impératrice des Indes; cravache d'Alfred de Musset ; stick de Brummel) ; la sellerie, illustrée de cuirs somptueux. Dans les écuries étincelantes, les chevaux ne grattaient que respectueusement le sol dallé. On eût dit la reproduction vivante d'une de ces estampes anglaises, drôlement tirées au cordeau, où les palefreniers ont des faux cols et les pur sang des coquetteries de chattes.
Le nommé Rowlandson ne parlait guère, craignant que son fâcheux accent d'outre-Rhin perçât sous la légère écaille d'accent britannique. Il accueillit Germaine avec une correction froide
et lui indiqua une chaise sur le sable fin de la cour : (( Les chevaux vont venir » ; il ne daigna même pas répondre à l'obséquieux salut de M" Tougne. Il jouait au monsieur indifférent, très pressé, et donnait aux hommes des ordres vains : « L'alezan brûlé dans le box numéro 8. Préparez le bai brun pour M. le duc de Landivy ! » IVr Tougne, en redingote et chapeau haut de forme, les talons joints, admirait la prestance de Rowlandson et considérait sa chambrière avec l'œil de coin d'une jument peureuse. Cet homme lui en imposait, qui avait la force physique et la force en affaires et qui était capable de jeter un monsieur dehors, par la culotte, après l'avoir gentiment dévalisé. M" Tougne se sentait désuet, d'un autre siècle, avec son crâne à la Gobseck, ses lunettes inquiétantes, sa redingote de pion, devant cet usurier moderne, musclé et le sang sous la peau, un gaillard qui vous traitait les affaires à coups de fouet, mais qu'on voyait, le soir, en smocking. Et M' Tougne le désignant à Germaine :
— Bel homme, n'est-ce pas. Madame, et qui vous abat un cheval, d'un coup d'épaule 1
Entre cet Anglo-Saxon muet et cette jeune femme dédaigneuse, M^ Tougne était mal à Taise. Il reprit son assurance à l'arrivée des chevaux, pauvres bêtes épuisées dont la vue arracha à Rowlandson un rire de trente-deux dents éclaboussées d'or :
— Le voyage les a fatigués et puis, dame, nous avons eu une petite difficulté avec la Douane, expliqua M^ Tougne, mais ce sont des bêtes... n'est-ce pas... des bêtes énergiques et franches du collier...
Rowlandson désigna du bout de son fouet un rouan maigre :
— Ça ! dit-il, et il appliqua un formidable coup de fouet sur les reins du cheval qui ne broncha qu'à peine, ça a dans les veines du sang de chocolat, c'est de la viande à taximètre. Estce que ça se monte, est-ce que ça s'attelle seulement ?
— Oui, certes, répondit M° Tougne.
— Nous allons voir. Prenez-moi celui-là, le gros. Il désignait un lourd cheval que l'on ceignit
d'une couverture et sur lequel sauta un lad ironique :
— Fais-le moi galoper, Auguste.
La lourde bête prenant difficilement le galop, Rowlandson l'encouragea de la chambrière jusqu'à ce que, tremblante d'épuisement elle s'arrêta, la respiration bruyante :
— Eh ! eh ! constata le maquignon, je crois que voilà un beau cornage. Voyons la suite!...
Germaine comprit alors dans quel traquenard elle était tombée : Broockermans, de Bruxelles; Rowlandson, de Paris; M^ Tougne et Mme Fourrelier étaient associés.
— Bref, Monsieur, demanda-t-elle brutalement à Rowlandson, c'est combien ?
— Je ne traite pas les affaires dans la cour des écuries, Madame, riposta Rowlandson. Veuillez me suivre dans mon bureau.
Le bureau de Rowlandson, aménagé dans le plus pur style britannique, ne révélait l'homme de cheval que par un stick jeté en travers des paperasses. Le maquignon désigna à Germaine un de ces vastes et douillets fauteuils de Iir oii s'amollissent les résolutions les plus ergiques.
catégorique et Américain, cela vaut tant, j'offre tant et je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Je vous donne donc dix-sept mille francs... Germaine ne fut pas moins nette :
— L'usurier belge m'a vendu ces chevaux quarante mille francs.
— L'usurier! Je ne sais, Madame, ce que signifie...
— Bien, Monsieur, nous perdons notre temps en ce moment. Pouvez-vous me verser, de suite, vingt mille francs ? Si votre réponse est négative, j'annule l'affaire et je renvoie les chevaux.
Rowlandson parut hésiter, Germaine se leva. Alors le marchand courut à la porte, l'ouvrit :
— M* Tougne, cria-t-il, vous pouvez entrer, nous sommes d'accord.
Quand Germaine eut réglé avec Rowlandson, puis eut donné des signatures à M' Tougne, elle se trouva en possession des vingt mille francs et courut chez Sigisse auquel elle versa dix mille francs contre une décharge libérant définitivement Georges Thouvenier. Il lui fallut joindre ensuite celui-ci qui la remercia en termes vagues :
— Tu as eu tort de t'affoler, jamais il n'aurait osé poursuivre.
— C'est la dernière fois que je m'occupe de toi!
Georges eut un sourire supérieur. Il n'aurait plus besoin de l'aide de personne, étant sur le point de conclure une brillante affaire.
— Tu me fais frémir.
— Ne frémis pas : un mariage !
Oui, il se rangeait, fatigué de la vie de cercle et jugeant qu'en somme il avait assez travaillé. Il s'agissait d'une personne très bien, qui, à la suite de revers momentanés de fortune s'était mise au théâtre. Pas une actrice, non, mais une jeune fille intelligente, qui avait préféré ce métier artistique à l'atelier de couture ou au bureau de poste; elle possédait huit cent mille francs que l'on convertirait en rentes sérieuses. Il rêvait une existence charmante et cachée : un petit hôtel, un petit cheval, un petit domestique, une petite villa en Suisse. Idylle charmante où il voyait tout en petit, même sa compagne qui était petite, blonde, et l'admirait sincèrement. Quant à l'opinion publique, il n'avait pour elle que du
mépris, étant habitué à se débrouiller seul : on peut très bien voir un homme du monde épouser une actrice, dit-il avec une ironie supérieure, puisqu'on a vu des rois épouser des bergères et des usiniers épouser des dactylographes !
Germaine considérait avec une froide stupeur cet être dont elle avait bercé la faiblesse sur ses genoux maternels. Plus rien ne l'unissait à lui, il le sentait et l'on eût dit qu'il en éprouvait une sourde colère.
Le lendemain elle eut ses bijoux. Tout lui semblait arrangé ainsi, les échéances étaient encore lointaines; pour Mme Fourrelier elle se remettait à grand'peine d'une attaque qui lui avait paralysé la moitié de la figure. Mme Debuittard, à laquelle elle rendit visite, accompagnée de la petite comtesse Sophie, commenta ainsi la maladie de sa mère :
— Vous ne voulez pas monter la voir ? Je comprends, cela n'a rien d'amusant. Oh! elle a conservé toute sa tête. Ainsi, quand elle conclut une affaire elle s'arrange toujours de manière à ce que le client ne la voie que de profil et du côté paralysé. De telle sorte elle est sûre que pas un
muscle de son visage ne tressaille ; les gens sont épouvantés, ils parlent à un marbre, vous pensez ce que cela les encourage à demander un délai!... Le médecin m'a dit qu'à la prochaine attaque ce serait fini. Maman ne l'ignore pas, elle m'a affirmé que cela lui serait égal de mourir si elle avait une fille digne d'elle. Parfois, le soir, quand nous sommes vis-à-vis l'une de l'autre, elle me dit :
— Qu'est-ce que tu en feras ?
En, c'est l'argent.
— Je m'en irai au pays, à Saint-Laurent-les- Eglises.
Elle m'appelle fruitière ; elle m'affirme qu'il y a encore d'excellentes affaires à traiter pour une femme jeune : on va à Monte-Carlo, par exemple, autour des tables de jeux et on achète des bijoux pour rien, aux personnes dans l'embarras. Maman, on peut dire ce que l'on veut, je n'aimais pas ses manières, mais c'était une personne bien organisée. Je dis c'était comme si elle était morte et je ne le souhaite guère. Si vous saviez tous les ennuis que j'aurai, après, tous ces comptes embrouillés, tous ces mic-macs aux-
quels je n'entends rien. Et puis de quoi ai-je besoin ? Voyez-vous des bagues sur ces mains-là ? Je puis dire que c'est de l'argent qui tombera vraiment mal. Moi je n'aime que le petit commerce. Voilà la mère Fourrelier qui appelle. Allez la voir...
Le petite comtesse monta, entraînant Germaine.
Le profil de l'usurière s'était desséché. Immobile contre la fenêtre elle présentait l'aspect d'une de ces ombres chinoises à menton galochard où les artistes facétieux représentent les vieilles concierges ; toute trace de beauté avait disparu de cette face morte sur laquelle la perruque rousse, mousseuse, semblait un de ces paquets d'étoupe dont les sauvages ornent le crâne de leurs idoles. Elle articula un pénible « Bonjour, mes belles ». Germaine rompit le silence :
— J'ai traité avec Rowlandson, Madame.
Elle eut un « ah » désintéressé. Sophie risqua :
— Je ne sais trop si nous serons en mesure pour la prochaine échéance... Mon mari est vraiment très ennuyé...
Un silence lourd, dans un froid de mort qui semblait émaner de cette tête de momie :
— - Bref, dit Germaine, nous venons prendre de vos nouvelles et non vous parler d'affaires. Vous avez l'air de vous porter à merveille, nous vous laissons.
Mais Mme Fourrelier avait encore quelque chose à dire ; ses mâchoires se déclanchèrent péniblement :
— Ah ! mon Dieu ! Dites, la petite comtesse... dites...
Sophie s'approchait :
— Vous avez besoin de moi. Madame Fourrelier.
— Oui, attends, attends, j'ai la moitié du ciboulot gelée; alors les commencements ça va, mais le reste ! la fin des phrases ! Tu vois... j'ai une vilaine camisole î Dites, ma petite comtesse, je ne veux pas demander ça à ma fruitière, dites, est-ce que vous croyez que l'on portera encore de la moire pompadour cet hiver ?
« Il faut me transformer pour garder son amour . » Germaine s'exagérait la lutte. Elle souffrait; elle connut les séances passionnées chez la modiste et chez le couturier, elle abandonna ses livres et la tiédeur parfumée du (( home » ; elle combattrait pour ne plus être réponse calme et tendre, mais la femme, qu'on jalouse. André ne comprenait guère le but de ce combat. Il était de ceux dont l'existence entière se consacre à une seule ; ils lui ont voué toutes leurs pensées ; l'idée de la trahir ne les
ieure même pas, ils aiment sans littérature,
avec la probité magnifique qui sanctifie certains mariages, en font de ces unions bénies où les vieillesses resplendissent après la fougue blonde des clairs matins. Il lui semblait qu'une seule femme était digne de lui et que cette femme était Germaine ; durant son travail il regardait son portrait placé sur son bureau et qui lui souriait. Certaines, comme Mme Deparlejure, avaient été coquettes avec lui, il ne s'en était pas même aperçu, il s'était attiré leur rancune par une indifférence qui n'était guère feinte cependant; son cœur était envahi. Les mois passaient, rivant à son amour, maille par maille, la chaîne des souvenirs, sans une lassitude. Il n'avait de son passé où elle ne figurait pas que l'impression de longs jours monotones, des jours exsangues où les heures avaient inutilement coulé. Il aimait, de cet amour inconscient dont on ne se rend compte qu'après un deuil, une catastrophe, après l'avoir perdu ; c'était si doux cet amour sans heurts, doux comme une habitude et violent comme un besoin ; la vie connaît ces passions sages qu'ignore la littérature dramatique et que le roman trouverait fades.
Mais il est écrit cependant que le malentendu arrive toujours à se glisser entre deux êtres, et tout commerce humain, d'amour ou d'amitié, a un point vulnérable.
Quand André fut autorisé, après avoir vainement frappé plusieurs fois, à admirer sa femme prête à se rendre chez les Chudzki, où se donnait le grand dîner suivi de bal annoncé depuis si longtemps, il resta interdit, devant une femme nouvelle. Germaine, d'une joliesse discrète et effacée, était transfigurée par les bijoux qu'elle mettait pour la première fois, par une robe somptueuse et hardie, même par des touches de fard qui rehaussaient l'éclat de ses yeux, la sinuosité délicate de sa bouche. On eût dit qu'une lumière de fête l'illuminait. Elle tendit à André sa;ïiain fidèle, éclaboussée par le sang des rubis. « Popote vient de mourir », dit-il sourdement. Elle rit, avec une ombre de rancune : (( Et j'en suis heureuse, elle eût fini par déplaire à tout le monde ». André eut alors, pour la première fois, la sensation d'un autre être. Jusquelà, Germaine n'était qu'une partie de lui-même. Elle se révélait, d'une jeunesse ardente et har-
monieuse, avec cette joie de la parure que les meilleures connaissent, le sourire involontaire à la flatterie de la femme de chambre :
— Pour sûr que Madame est réussie !
André restait silencieux. Quand la domestique
fut partie :
— Si je te demandais de rester ici, ce soir? demanda- t-il avec un faux enjouement.
— Tu sais bien que je resterais et de grand cœur ; mais Chudzki et sa femme sont malheureux ; beaucoup les abandonnent ; il ne serait peut-être pas très noble d'en faire autant. Songe qu'ils vont compter ceux qui viendront et qu'ils achèvent de se ruiner pour nous recevoir.
André marchait de long en large, agacé :
— Ils ont dissipé onze millions et de la façon la plus honteuse. Que veux-tu que l'on fasse pour eux ? Et quelle sympathie veux-tu que l'on éprouve pour un pareil désordre ? Onze millions engloutis chez les couturières, dans les cagnottes des tripots et dans les caisses des grands restaurants ; la petite comtesse est d'une frivolité ! Et son mari !...
— Il l'aime.
— Est-ce une raison pour faire son malheur?...
Germaine se tut, André lui posa sur les épaules un manteau de velours vert bordé de vison, du ton de sa robe, un somptueux manteau d'où sortait sa tête fine, adorablement coiffée. Chez les Chudzki ils trouvèrent Constantin fébrile et empressé. L'arrivée de Germaine fit sensation ; il fallut que la petite comtesse la protégeât contre une ruée d'admirateurs qui semblaient s'apercevoir pour la première fois de son existence :
— Laissez-la-moi une seconde, nous avons à bavarder.
Elle l'entraînait dans un coin :
— C'est effrayant, ma chérie, la mère Fourrelier est à moitié démente ; elle est venue à sept heures ici, exigeant qu'on la payât intégralement, même des sommes qui arrivent à échéance dans un an seulement ; elle hurlait :
— Donnez-moi l'argenterie, donnez-moi vos bijoux, canailles !
J'ai sonné mes gens qui l'ont chassée, mollement, d'ailleurs. Et vous?...
— Je n'ai rien à craindre d'elle : j'ai traité
avec Broockermans, qui est seul en droit de me réclamer quelque chose et les échéances sont lointaines...
Déjà Sophie souriait :
— Vous êtes délicieuse, vous avez votre soirée chez moi comme j'ai eu la mienne chez vous et j'en suis si contente ! Ne vous retournez pas ; votre mari vous regarde, il vous regarde avec de grands yeux surpris et jaloux... Vous avez eu raison de suivre mes conseils et de devenir coquette... mais votre mère vous appelle!
Mme Thouvenier, survenant, faisait de grands gestes :
— Sais-tu que tu es ravissante ! On m'a transformé ma Popote.
Puis il se forma un cercle autour de Thouvenier qui, en verve, contait une histoire à Constantin :
— Mon cher, j'ai connu une de vos compatriotes, la princesse Outchov, dans des circonstances si dramatiques, si eff'royfibles ; c'est un des souvenirs les plus violents de ma jeunesse !
— Contez, contez, firent des voix féminines. -— Mais il est huit heures.
— On ne dîne pas à huit heures, ici, s'écria Mme Deparlejure, on dîne à l'heure oij chez nos aïeules on passait déjà le sirop de groseille et les échaudés ! Parlez.
— Voici donc, dit Thouvenier en s'adressant à Constantin. J'étais reporter, à cette époque où le reportage tentait de devenir littéraire, tandis que la littérature s'efforçait vers le reportage. Période cruelle où les faits-diversiers empruntaient des phrases à Balzac et où la publicité devenait lamartinienne ! Bref, nous jouions au baccara dans la salle de rédaction quand un ami, entrant, me frappa sur l'épaule :
— Es-tu en veine?
— Non.
— Alors, lève-toi : Un « papier » extraordinaire à te proposer.
Il m'expliqua ce dont il s'agissait : La princesse Outchov, illustre dans les fastes du second Empire, merveilleusement belle encore, seule, abandonnée de tous, mourait de phtisie et de misère au cinquième étage d'une pauvre maison de Montmartre, rue des Abbesses. Tandis qu'un fiacre m'y menait, je me remémorais les inci-
dents connus de cette pitoyable existence. Mariée à un membre de l'aristocratie française, la princesse, après une faute, avait été mandée par sa belle-mère. Celle-ci l'avait contrainte à faire amende honorable, agenouillée, comme aux temps féodaux, devant la valetaille assemblée, à la lumière des torches, dans la cour d'honneur du château. Elle s'était enfuie, à demimorte de honte, elle s'était cachée pendant des mois, des années, l'oubli était venu... et voilà qu'un hasard allait me remettre en face d'elle. Je reverrai la scène toute ma vie. Je frappe ; une voix éteinte me répond : « Entrez », dans une quinte de toux. Une chambre assez vaste, de celles qu'on loue aux artistes pauvres et dont ils font leur salon, leur salle à manger, leur cabinet de toilette et leur atelier ; un pauvre lit pliant ; sur l'oreiller une tête merveilleuse à laquelle le mal n'avait pu enlever son charme immatériel; une pâleur mate, mais des lèvres rouges et ces yeux de phtisiques où la fièvre met le reflet baigné d'eau des Mater Dolorosa espagnoles : (( Vous désirez ? », me demanda-t-elle. On a beau être cuirassé, j'eus honte de ma curio-
site professionnelle. Je balbutiai : « Un voisin qui veut vous voir. N'avez-vous pas besoin de quelque chose ? » Elle murmura : (( J'aurais besoin de tout, de tout ce que l'on ne peut me donner... Mais asseyez-vous, Monsieur, je vous remercie, on est si gentil pour moi ! » Elle me désigna du menton une chaise et nous causâmes. Petit à petit elle glissa aux confidences et, je dois l'avouer, il y eut en moi à côté de l'homme apitoyé, le journaliste passionné : j'aurais volontiers pleuré avec elle si je ne m'étais pas efforcé de retenir fidèlement les phrases qu'elle me disait pour les écrire ensuite, pour arriver à cette impression de vérité que donne seule une transcription exacte, rigoureuse des paroles entendues. Je revins, huit jours de suite ; elle m'accueillait comme un sauveur ; elle me dit un jour cette phrase terrible : « Avant votre visite, je puis dire que je m'ennuyais à xourir... » Je payai les médicaments, les bouilles de vin, les huîtres, les fleurs, tout ce qui mt adoucir ses derniers moments (je n'ai pas à le vanter de cette belle action, le journal me remboursait)...
Elle est morte pendant que j'étais là. Elle m'avait accueilli d'un sourire triste : « Vous ne parlez pas, Princesse ? » Un signe de tête négatif : « Vous me permettez de rester un moment avec vous? » Elle fit oui. Elle n'avait plus la force de tousser, elle poussait comme une petite plainte continue et rauque qui était atroce à entendre. Soudain cette plainte cessa. Elle fit un effort immense pour garder ses paupières levées et ses yeux prirent tout à coup une expression stupéfaite ; ses lèvres articulèrent distinctement, avec force même : « Si j'avais su que c'était si simple ! » Et elle mourut. Vilaine histoire d'avant-dîner, n'est-ce pas ?
— Du tout, répondit lentement Constantin, je suis enchanté de la connaître ; surtout ce mot final... J'ai connu la princesse...
Un maître d'hôtel annonça que le dîner était servi ; le cortège, précédé par deux valets porteflambeaux, traversa la galerie et entra dans l'admirable salle à manger où manquaient les Gobelins qu'on avait pu voir au précédent dîner, remplacés par du cuir incrusté d'or éteint. Une sorte de gêne planait, les convives n'ignorant
pas la situation précaire des Chudzki et étant un peu honteux de participer à cette vaine comédie de luxe.
André regardait Germaine ; il était placé en face d'elle ; il avait à sa gauche Mme Berland, la célèbre cantatrice mondaine ; à sa droite, Mme d'Asprivière, poète et romancière. Alternativement il mettait Tune et Tautre sur leur sujet favori ; il n'avait plus qu'à écouter ou à faire semblant d'écouter, d'un air pénétré. Germaine était assise entre le peintre Cerbola et le dessinateur Janvion ; ils étaient tous deux carrément tournés vers elle, abandonnant leur autre voisine. Cerbola, célèbre, avait l'élégance d'un frotteur piémontais ; la pâleur jalouse de Janvion affectait une teinte cadavérique.
Cette petite Plantin, tout de même, que l'on ne soupçonnait pas et qui se révélait soudain, d'une sveltesse adorable et si joliment coiffée de blond, avec des mains aristocratiques, un pied mince et cambré, un adorable décolletage, chaste et somptueux ! Imbéciles qui ne l'avaient pas remarquée I Cerbola qui dessinait mal était mordu par l'envie de faire de ce ravissant mo-
dèle une sanguine ; Janvion qui peignait avec de la boue rêvait d'un portrait à l'huile où il eût cherché la morbidezza de ce visage <( navré de joie ». Cerbola, don Juan naïf, faisait la cour à Germaine avec laquelle il était à peine poli jadis :
— Je ne prête attention qu'aux jolies femmes, lui dit-il.
— Et les jolies femmes, Monsieur, font-elles attention à vous ?
— Il le faut bien, quand ce ne serait que pour la gloire d'être peinte par Cerbola. Souvenezvous de la passion qu'inspirèrent les peintres de tout temps : Mlle Mayer se suicidant pour Prud'hon...
— - Eh ! eh ! ricana Janvion, nous avons aussi Greuze, époux malheureux de Mlle Babuti.
Cerbola, qui avait laissé quelque part, du côté de Turin, une épouse junonienne et acariâtre, pâlit sous le coup et laissa la parole à son rival. Janvion était laid, cauteleux et d'une insupportable prétention. La vue d'un ménage heureux le jetait hors de lui et il était furieux de la gloire de Cerbola, « peintre, affirmait-il, des buveuses
de limonade chaude ». Cela ne les empêchait point de passer leur vie ensemble et de courtiser toujours la même femme et chacun d'eux triomphait quand il avait obtenu, enfin, la commande, cette bonne fortune ! Janvion s'était attiré d'une actrice célèbre cette riposte à une offre de portrait : (( Merci, Monsieur, j'ai mon photographe ; » qui, parvenue aux oreilles de Cerbola, lui avait servi de légende sous l'unique dessin humoristique qu'il eût exécuté : il avait d'ailleurs représenté ^Janvion, sec et chevelu, sous les traits d'un Monsieur chauve et gras, antithèse perfide qui avait fait sourire les inities. Entre ces deux célébrités, non de l'époque, mais de l'année, Germaine se sentait mal à l'aise. Pourtant ses yeux fuyaient ceux d'André ; il n'y a pire coquette qu'une très honnête femme qui a pris la décision d'imiter les autres.
André était inquiet, en proie à cette angoisse physique, brutale, qui est le prélude des grandes jalousies, comme le frisson est le prélude de certaines grandes maladies. Sot, triple sot, il croyait connaître Germaine et il ne connaissait, croyait-il, qu'un être idéal en lequel Germaine se
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serait un instant incarnée pour s'évader ensuite. Simple et sans bijoux, n'ayant d'autre parure que la clarté de ses yeux et le charme tendre de son sourire, elle avait été à lui. Pourquoi ce changement subit, cette toilette radieuse, ces bagues, ce collier ? Il oubliait qu'il avait été luimême l'artisan de cette transformation, il ne voulait pas croire qu'elle lui fût dédiée ; il ignorait que le moment oii un être nous paraît le plus distant de nous est parfois celui même oii cet être est le plus proche. Trouver en Germaine une femme, la femme! Cela lui paraissait monstrueux ; il établit un plan compliqué, un de ces plans stupides que combinent les amoureux et qui nécessiteraient pour être menés à bonne fin, l'insensibilité d'un Valmont, la simulation d'un comédien de génie, un machiavélisme et une ruse féroces.
D'abord, il ne serait plus le petit mari attentif, prévenant, docile et dévoué, modèle des romans d'il y a vingt-cinq ans. Il exclurait toute simplicité, toute franchise, il aurait des sousentendus, des méprises feintes ; jaloux il la rendrait jalouse, car il était homme, n'est-ce pas,
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et ne devait en rien paraître inférieur. Elle riait aux méchancetés que sifflait Janvion entre ses lèvres serrées ; eh bien, pour commencer, il allait s'intéresser à Mme d'Asprivière. Celle-ci, menue et grimaçante, réalisait assez bien le type de la femme de chambre méridionale qui parle prétentieusement parce qu'elle a lu trop de feuilletons. On lui accordait, en général, un immense talent ; peu de personnes avaient pu digérer sa littérature, les dents des lecteurs les plus affamés étant restées collées à cette guimauve. Petit à petit sa faveur avait grandi ; elle avait bénéficié de cette torpeur dans laquelle éclosent les plus solides, les plus indiscutables réputations.. Mais Mme d'Asprivière, la divine Laurence, était restée femme jusqu'au bout des griffes et dans la plus terrible acception que donnent à ce mot, suave ou dangereux, les misogynes. Mariée à un oisif placide, d'une laideur assez rebutante et d'une répugnante bassesse d'esprit, elle adorait désunir les ménages; on la surnommait 1' « Antimaire » ; elle le savait et en riait d'un rire sournois où gloussait je ne sais quelle satisfaction de rancune apaisée. Elle perçut la froide inimitié qui
séparait, ce soir-là, Germaine de son mari et son bonheur en était d'autant plus pur que Thouvenier, jadis, l'avait insultée dans un article. Haute comme une botte, son menton pointu à hauteur de l'assiette, elle chipotait les plats d'une main douteuse où l'encre, à l'index et au médius, paraissait toujours mal effacée :
— J'ai lu vos ouvrages, lui dit André, je...
— Oh ! Monsieur, interrompit-elle, ne m'en faites pas de compliments. Chez moi la femme du monde prime l'écrivain. Que me direz-vous ? Que je suis de toutes mes consœurs celle qui a le plus de talent ; je le sais et ce n'est pas trop dire, vraiment.
Elle avait un ricanement de bossue :
— Il faut les connaître : des piqueuses de bottines ! Cela vit dans des cinquièmes, dans l'odeur des côtelettes et les cancans bourgeois ; ragots et ragoûts, dont elles font des bouquins qui semblent avoir été écrits en province, devant la porte ou au coin de l'âtre, dans la chanson de la marmite. Les seules qui pourraient écrire sont les actrices, tenez, cette Char-
lotte Ermont, par exemple, qui va devenir votre belle-sœur.
— Ma belle-sœur I
— Dame ! n'épouse-t-elle pas Georges Thouvenier? Vous l'ignoriez, mais tout Paris le sait ! Elle est radieuse la pauvre petite ; elle disait l'autre soir, à souper, qu'elle faisait broder son linge aux triples initiales C. G. T., Charlotte- Georges Thouvenier, les initiales de la Confédération Générale du Travail ! Si jolie, d'ailleurs, une fraîcheur paysanne brûlée au feu de la rampe ! Je vous assure qu'elle vaut mieux que sa réputation et je ne suis pas fâchée de vous le dire, moi qu'on trouve si mauvaise ! Sérieusement, Monsieur, je ne suis pas méchante.
— Mais, Madame, je suis tout prêt à déclarer que vous valez, vous aussi, mieux que votre réputation.
— C'est votre beau-père qui est méchant — elle disait méçant, avec un zézaiement enfantin — avez-vous lu son article contre moi ? Oh ! nous ne nous en voulons guère, il m'appelle la cousine Bette ; tout à l'heure je lui ai dit :
<( Bonjour, papa Hulot ! » Pauvre homme, il en est resté estomaqué.. Vous comprenez, je n'ai pas de rancune : on n'est quelqu'un que lorsqu'on a été bien attaqué. Je dédaigne sur le moment et je riposte plus tard. Rien ne me serait plus facile que de dépêcher mon mari aux insolents.
— Ou votre fils ?
— Mais, Monsieur, il a douze ans !
Et Laurence détachait les truffes de son faisan, d'une fourchette dégoûtée, puis repartait, doucement :
— C'est votre femme qui est charmante ce soir.
— Ah ! Madame, vous me faites trembler, dit André, mon beau-frère, mon beau-père, maintenant ma femme ! . . .
— Elle est charmante, je vous le répète, et elle a l'air de vous adorer; elle doit bien s'ennuyer entre ces deux barbouilleurs qui lui font la cour. Soyez tranquille, je ne rends pas responsables les descendants jusqu'à la quatrième génération et je m'incline devant la grâce accomplie de Mme Plantin. Vous en avez une
chance d'avoir un pareil trésor! Vrai, je la regarde s'élever comme une jolie plante, robuste et gracieuse. La femme jaillit souvent d'une femme, comme la jeune fille jaillit d'un enfant, tout d'un coup, sans crier gare, sans avertir les parents ni le mari... Un bébé lourdaud, sans taille, sans coquetterie, qui joue à la poupée et, soudain, un visage, une taille, une forme, un désir de plaire ; c'est délicieux. Cela vient on ne sait de quoi, du regard d'un étranger, dans la rue, d'une conversation à un dîner... et puis il y a un être humain de plus, qui lutte, qui entre dans toutes les complications ! Voici à peu près six semaines votre femme me disait qu'elle se faisait confectionner ses robes chez elle, par une ouvrière ; elle m'a même donné son nom et son adresse : Mlle Piéchaussé, 4, rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois ; c'était touchant. Ce n'est pas Mlle Piéchaussé qui lui a fait ce corsage ; le rappel des deux petits nœuds de velours vert, c'est de chez Bailloud et Blenheim, et je m'y connais. Vous lui ferez mes compliments tout à l'heure, car je ne voudrais pas la déranger, elle est tellement entourée I
— Si nous parlions un peu de vous, fit André énervé.
— Je ne suis guère intéressante.
— Pardon, songez que je ne vous connais que par l'article de mon beau-père.
— On dit toujours qu'il ne faut pas voir de près les gens célèbres et puis quand il s'agit de moi, je reste sotte, j'aime mieux que nous choisissions un autre sujet de conversation : Vous, par exemple. Ne vous récriez pas, vous êtes modeste, on le sait, mais on sait aussi quelle est la finesse de votre goût littéraire et votre esprit. Ah ! vous seriez un adversaire dangereux. . .
— Au billard ?
— Un adversaire dangereux, vous dis-je, tenez, vous me paraissez un homme vraiment moderne : énergique et fin. Les hommes de jadis, ceux dont on pouvait dire qu'ils étaient vraiment des hommes, sentaient l'ail, fumaient la pipe, portaient de gros souliers, juraient comme des templiers et étaient, au fond, d'âme molle, plus faibles que leurs compagnes. Ceux d'aujourd'hui se rasent le visage, s'habillent
élégamment, fument des cigarettes d'Orient, mais sont durs et souples comme des lames d'acier. Ils ont fait faire à leur cœur de la gymnastique rationnelle; le cœur des autres c'était une poche de cornemuse, il en sortait de petites chansons, mais le cœur, cher Monsieur, c'est un muscle. Un muscle : il n'y a pas dans la langue française un mot qui donne mieux que celui-là une idée de force et d'insensibilité.
— De telle sorte que vous me prenez pour un monsieur très fort.
— Laissez-moi cette illusion.
— Vous vous intéressez donc beaucoup à moi, chère Madame?
— Beaucoup.
Et la petite femme plantait dans les yeux d'André abasourdi son regard vif.
— Tant que cela? répétait-il.
— Mais oui !
— Alors, soyez bonne.
— A-t-il une jolie voix? « Soyez bonne », vous avez dit cela gentiment !
— Soyez bonne et passez-moi l'eau minérale, le Champagne me fait mal à Testomac.
L'excellente Laurence ne broncha point sous ce coup de cravache ; elle passa l'eau minérale, riant de son éternel rire pointu, un peu plus pâle sous sa poudre de riz et elle reprit vis-à-vis d'André une pose confiante, affectueuse, parce que Germaine les regardait...
Maintenant, Cerbola, remis de l'attaque confraternelle, exhortait Germaine à venir poser chez lui : « En trois quarts d'heure j'enlève ça ; aussi je fais payer les Américaines d'avance : cinq mille francs qu'elles me refuseraient, le travail terminé, sous prétexte que j'ai été trop vite. Inutile de vous dire que je ne vous demande rien d'autre que le plaisir de vous ajouter à ma collection. Et je suis difficile, ! L'autre jour, on sonne chez moi : L'archiduchesse Emilie. Vous ne la connaissiez pas ! un gendarme poméranien comme stature et comme tête les pommes d'api de la mariée dans les jeux de massacre. Elle venait, avec l'aplomb du cuirassier entrant chez Horace Vernet « pour se faire tirer en portrait ». Je l'ai mise à la porte, avec des formes, mais je l'ai renvoyée et c'est une nièce d'impératrice ! Je suis intransigeant à la façon de cet autre qui
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ne peignait que l'histoire, moi je ne peins que la beauté. Je lui ai dit : « Votre Altesse Impériale m'excusera, je ne puis rien faire en ce moment, j'ai les doigts neurasthéniques ». Mais pour vous, c'est bien différent; je rêve un chef-d'œuvre. Il baissa la voix :
— N'allez pas chez Janvion, il vous massacrerait à l'huile, pauvre garçon, quelle peinture 1
Germaine prit un faux-fuyant :
— Je demanderai à mon mari.
Cerbola fixait sur Plantin un monocle méprisant, comme s'il l'avait considéré pour la première fois :
— Quel homme est-ce, Plantin ? Artiste I
— Oui, mais vous savez, nous sommes très bourgeois tous les deux, ainsi un beau paysage réel nous émeut davantage qu'un beau tableau ; une belle phrase profonde, amusante ou poignante nous retient autant qu'un vers ou une ligne de roman et nous n'avons pas toujours besoin de faire traduire nos émotions par de la musique. L'art, agrément de la vie, rien de mieux, mais l'art, but de la vie, je ne comprends
guère. Aussi en épousant mon mari ne me suis-je pas demandé tout d'abord si c'était un artiste, mot creux servant très souvent d'étiquette à l'égoïsme et à la cuistrerie ; il n'est de véritable artiste que l'inconscient, l'artiste porte le drapeau, c'est vrai, mais ce sont les autres qui se battent ! Et puis, par ces temps d'automobile, vraiment ! . . .
— Madame, je hais l'automobile et l'on ne s'éclaire chez moi qu'à l'huile et à la bougie, j'habite au cinquième sans ascenseur et je me chauffe au bois.
— Je parie que votre ameublement est xviii' ?
— Oui, qui vous l'a dit?
— Personne, j'ai deviné.
Cerbola, cinglé, finissait par prendre tout à fait son interlocutrice en considération. Il ferait d'elle, pour peu qu'elle le désirât, une toile importante qu'il détaillait, le pouce zigzaguant, avec l'enthousiasme sincère que lui inspiraient ses propres productions. Germaine souriait, distraite. Elle sentait que le monde s'interposait entre André et elle comme si leur entente, se prolongeant, offusquait les convenances
et gênait les idées admises sur les couples modernes et le mariage d'aujourd'hui. Elle ressentait ce tourment vague et torturant, imprécis et cruel que l'on ne peut encore une fois appeler que faiblement l'inquiétude et qui est, avec la jalousie, la meilleure marque de l'amour. Il y a, je ne sais plus où, cette phrase adorable, probablement traduite de vers étrangers : (( Chaque fois que je te vois, c'est comme si je te voyais pour la dernière fois... » L'intimité et la paix sont les fleurs discrètement parfumées des amours médiocres ; il en faut de plus violentes à la passion. Une voix criait à Germaine : « Aime ta souffrance ; ton cœur, gonflé, te fait mal ! ». Dans cette hostilité sourde, latente, qui la séparait d'André, elle se sentait si complètement sienne! Il était différent des autres, calme, froid, si maître de lui, parmi l'ignoble animation des fins de dîner, les bavardages stupides, fouettés par les vins. Il était le maître, il la dominait de toute sa sagesse, de son instinct sûr de la vie ; rien, pas même l'amour, ne pouvait troubler ce regard lucide, faire trembler cette main £erme... un maître, un maître..*
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que ne lui avait-elle obéi en tout, délicieusement, offrant au servage ses poignets fragiles, son petit cerveau de femme, n'étant plus rien qu'une âme fondue dans une autre âme, un reflet!... Elle se souvenait d'une scène de son enfance, en province, chez une vieille tante où elle était venue inopinément à six heures, ignorant que c'était l'heure du repas du maître. L'oncle mangeait, seul, assis sur un fauteuil, sa longue barbe de patriarche remuée rythmiquement par la mastication ; sa femme, debout, prenant les plats des mains de la domestique, le servait. C'était stupide et touchant, révoltant et exquis. Quand le maître s'était repu, il s'essuyait les lèvres avec sa serviette et baisait sa femme au front. L'autre mangeait ensuite n'importe où, n'importe comment. Le couple faisait aux idées modernes une concession : le café était pris de compagnie, à la même table, la femme assise sur le bord de sa chaise, comme en visite, émue, chaque soir depuis trente ans et faisant de grands hochements de tête approbateurs à tout ce que lui disait son solennel mari. Mais ne plus avoir cette
simplicité et aussi refuser de se soumettre aux lois amorales qui régissent certaines sociétés parisiennes où les femmes sont cruelles et les hommes grossiers! <( Que suis-je? se demandait Germaine ; un être de tendresse et de faiblesse, avec, pourtant, des recoins obscurs, une sauvagerie agressive d'esclave révoltée ! »
Elle pajssa au bras de Cerbola dans les salons où ils furent accueillis par une bouffée musicale sortie on ne savait d'où et dont la gaîté, éloignée, étouffée, était mélancolique, comme ces musiques de tziganes qui accompagnent au lointain les scènes les plus déchirantes des comédies modernes. Germaine cherchait André sans le trouver ; des sillons se creusaient devant elle ; elle se sentait admirée et enviée ; la violence des sentiments intérieurs qui la bouleversaient avaient mis sur son visage une pâleur; il lui semblait que, parée royalement, chargée de bijoux, elle marchait vers une catastrophe, vers l'écroulement de son bonheur et les ondes musicales qui la caressaient la faisaient défaillir d'angoisse. Comme elle vivait, comme elle sentait la vie battre en elle par les coups précipités de son
cœur, par les battements douloureux de ses artères ! Le poids de son amour lui parut trop lourd soudain et elle s'assit sur une bergère, faisant au peintre un signe d'adieu. Il s'éclipsa et Constantin Chudzki se dressa devant elle ; il était pâle comme elle ; comme elle il souffrait; comme elle il était faible et timide et farouche et replié, avec le fatalisme impuissant du slave. Elle eût voulu lui dire combien elle était avec lui et qu'elle compatissait à sa peine, mais il était en habit noir, il recevait, il gardait sa douleur pour lui et il lui disait des paroles banales. Pourtant comme elle le félicitait de cet orchestre épars, enveloppant au point que les gens ne parlaient plus, écoutant : « Je leur ai défendu de jouer du Chopin, je n'aime pas cette mollesse sentimentale... » Puis, il se tut et ajouta après un de ces silences où l'on se scrute : « André s'ennuie à regarder les. joueurs de bridge ; je vais aller vous le chercher ». Il l'amena et quand ils furent seuls ils dirent ensemble : « Tu reviens », comme s'ils se revoyaient après un long voyage. Il fit : « Tu es trop jolie, je me sens environné de haines... » Elle eut vers lui un geste qui lui donnait sa main
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qu'il n'osa prendre ainsi, devant tous, et le geste resta inachevé, si gauche...
Jamais ils ne s'étaient tant aimés, jamais ils ne s'étaient sentis si loin l'un de l'autre.
Assise au piano Germaine jouait distraitement. André fumait une cigarette, tout à la joie de cette après-midi dominicale qu'ils passaient seuls enfin, entr'acte dans une vie de plus en plus mondaine oii ils ne s'appartenaient plus guère, quand le valet de chambre annonça Georges Thouvenier.
Il était en redingote, bottines vernies et gants blancs. <( Mon Dieu ! pourquoi ce brillant équipage ? )) demanda Germaine. Il s'expliqua. Sa fiancée était en bas; il tenait à la présenter, non sans avoir fait cette démarche préliminaire. Au reste, il n'avait rencontré d'opposition ni auprès
de son père ni auprès de sa mère : « Nous ne vivons pas en 1643, hein ? )> Charlotte Ermont, d'excellente famille, avait passé par le Conservatoire; elle avait gagné durement de splendides cachets en Egypte, mais elle était restée femme du monde, si discrète ! « Va la chercher », fit André, un pli au front et Georges, léger, s'envola, ramenant une Charlotte Ermont en deuil et qui semblait honteuse de ses cheveux flamboyants, dans la sévérité de son costume. Elle fut, s'observant, d'une insignifiance morne avec des oh ! oh 1 de pudeur effarée devant certains mots hardis de Georges. Au bout de dix minutes ils disparurent, bientôt remplacés par Mme Thouvenier : « Ils sortent d'ici, que dites-vous de ma nouvelle fille? ». Elle rayonnait; Georges ne lui avait-il pas dit : <( Je te ferai vingt-cinq louis de pension par mois, et pas d'emprunts surtout, pas de lettres affolées, je n'y répondrai même pas. » Germaine, mal à l'aise, souffrit jusqu'à ce que sa mère fût partie...
Et elle se jeta à corps perdu, dès le lendemain, dans l'existence factice de toutes les femmes à la mode. Elle fut citée par les journaux.
photographiée à l'instar de Mme Deparlejure ; elle eut sa loge aux premières, figura aux grandes réunions de courses et s'ennuya aimablement...
Métier pénible quand on ne l'accomplit pas par vocation. II lui fallait, de plus, viser à l'économie, car ses dépenses personnelles s'aggravaient et elle devait songer aux échéances proches. Elle avait de longs conciliabules avec la petite comtesse Sophie, aux abois, et que la meute de ses créanciers talonnait. On achetait des fourrures légèrement piquées chez une marchande à la toilette de la rue de Provence et, par douzaines, des paires de bottines et des souliers chez un spécialiste des laissés-pour-compte des grands faiseurs rue Turgot, Mlle Piéchaussé, de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, dut apprendre à chiffonner des dentelles comme Dulys, le grand couturier, et l'on allongeait avec de l'alcool le parfum unique à un louis le flacon qui sait être chaud et capiteux dans les fourrures, doux et frais dans le linge. La petite comtesse achetait les robes portées durant une saison par les mannequins et que l'on revendait dix louis au lieu de
cinquante à quelques anciennes clientes infortunées. Sophie avait perdu toute fierté; elle apportait des dragées et des pralines au mannequin qui exhibait « sa robe » aux clientes : « Vous la montrerez encore pendant un mois, pensez ! tâchez de ne pas trop l'abîmer, Mademoiselle Louise ».
Germaine, gagnée par un prurit de dépenses, finit par ne plus songer qu'à l'heure présente, surtout quand elle eut soldé la première échéance. La deuxième ne venait que trois mois après, il serait toujours temps d'aviser.
André, étonné de ce surcroît de notes, payait sans dire un mot, attristé seulement par Tespèce de rage nerveuse avec laquelle Germaine s'était jetée dans le tourbillon. Il l'observait, persuadé qu'elle se détachait de lui, prise par l'éclat du monde et grisée de luxe. Elle n'était plus guère chez elle, sans cesse en automobile, courant de l'établissement hydrothérapique où une masseuse lui pétrissait le visage, au coiffeur à la mode qui l 'ondulait, s'arrêtant à peine pour déjeuner, passant ensuite son après-midi chez le couturier ; toutes deux y goûtaient souvent, conquises par le charme des salons tièdes où l'électricité resplendit dans une
fête perpétuelle. On les accueillait bien, la petite comtesse, mauvaise paye, bénéficiant de la popularité naissante de la jolie Mme Plantin, au crédit solide.
Pourtant, un jour, elles subirent un affront. La petite comtesse avait entraîné Germaine chez Dininstein, le fourreur. Elle voulut acheter un manchon et elle musait dans la boutique, passant une main caressante sur les toisons souples et tièdes, comme vivantes. Elle prit par jeu un manteau étalé sur un comptoir et s'en couvrit; il l'enveloppait d'une chaleur légère, elle eut un frisson d'aise :
— Comme il me va bien! Il est cher?
M. Dininstein accourut :
— Eh oui. Madame la comtesse, cinquante-cinq mille.
Elle se regardait à la psyché, mordue par un désir dont ses lèvres frémissaient :
— Eh bien! Monsieur Dininstein... envoyezle-moi...
L'homme restait incliné, embarrassé :
— Je ne sais comment vous dire. Madame la comtesse, mais les affaires vont si mal, ce man-
teau est en dépôt chez moi, je suis forcé de ne le livrer qu'au comptant.
— Je vous dis de me l'envoyer, Monsieur Dininstein.
— Je sais, Madame la comtesse, mais...
Elle se défit, d'un geste emporté, de la royale
fourrure :
— C'est bien ! Venez-vous, Germaine ?
Et elles sortirent toutes les deux, le visage empourpré.
Trois mois passèrent, au bout desquels Germaine se trouva en face d'une échéance de six mille francs; il ne lui restait que quelque menue monnaie. Elle résolut de demander cet argent à André, mais elle remit cette corvée de jour en jour jusqu'au moment où, acculée, elle résolut d'aller le trouver à son bureau.
C'était la première fois, depuis son mariage, qu'elle revenait à l'usine. Elle décida de s'y rendre en tramway, comme jadis. Elle choisit la plus simple de ses toilettes, un <( tailleur » vert sombre à grands carreaux marrons et elle mit sur sa tête une sorte de toque de velours qu'éclairait l'aile d'un lophophore.
Elle reconnut, dans sa glace, la Popote de jadis et lui envoya un coup d'œil de regret. Si elle avait été sûre qu'André l'aimât toujours ainsi, comme elle eût envoyé promener de bon cœur le grand couturier et les mannequins ironiques et cette vie de poupée !
Dehors le vent la fouetta. Elle ne gardait de son passage à l'usine qu'une impression d'automne; la pauvre avenue déserte étalant sa symphonie en jaune, le jaune des flaques de boue liquide, le jaune cuit des feuilles recroquevillées, le jaune sale des petites maisons de guingois, mal résignées à la tristesse toute proche de l'hiver. Elle descendit de tramway à la barrière et fit le chemin à pied. De plus en plus les riches ignorent les douceurs de la rue et se retranchent de la vraie vie parisienne, celle qui peine et qui souffre, dans d'immuables décors. Pauvres joies qu'annonçaient de funèbres débits avec un faux air de campagne, une tonnelle phtisique à la table poussiéreuse, une escarpolette et le zinc meurtrier luisant dans une petite salle sombre; un café-concert abandonné dont le titre : le Myosotis, s'étalait en carmin sur une banderoUe de toile
déchirée qui portait aussi cette annonce prometteuse : (( Ici, à huit heures, Jules Récipalle, roi des comiques-idiots ». A cette heure de travail, seuls des vagabonds hantaient l'avenue déserte, ces vieux à face de bandits qui terrorisaient Germaine, jadis, lors des retours nocturnes où elle tremblait de peur, songeant à un avenir toujours pareil, à ces jours fades qui se succéderaient sans autre but que le pain quotidien âprement gagné. Elle n'avait guère foi en son avenir, à cette époque; elle se jugeait si durement : ni plus ni moins intelligente qu'une autre et les pauvres glaces écaillées qu'elle rencontrait sur son chemin ne lui renvoyaient qu'une silhouette quelconque de petite ouvrière strictement vêtue et médiocrement jolie... Elle avait parcouru ce chemin en été, cependant, quand les oiseaux qui se mettent dans tous les arbres, même dans les arbres de pensionnats et dans ceux des faubourgs excentriques, chantaient la gloire du soleil et que l'herbe poussait partout où elle pouvait et qu'il y avait aux fenêtres misérables des pois de senteur et des volubilis. Elle avait parcouru ce chemin en hiver par les beaux jours de froid sain ; elle avait
fait craquer sous ses bottines la neige où elle lisait les empreintes des larges pieds d'ouvriers qui étaient passés avant elle... Mais elle ne se souvenait que de l'automne, parce que son cœur y était plus lourd, plus pesant de solitude et d'ennui et qu'une odeur de pluie chaude et de fleurs pourries faisait cette route interminable; elle s'arrêtait alors à la barrière pour économiser deux sous; elle eût voulu verser tout l'or de sa petite bourse à la misérable enfant qu'elle était ît que personne ne plaignait. Et il y en avait d'autres qu'elle qui, à cette heure, faisaient le même chemin, glacées d'épouvante; d'autres qu'elle ne connaissait pas, qu'elle ne connaîtrait jamais et que la vie strangulait à vingt ans; d'autres qui ne seraient jamais aimées et dont la marche rythmait la triste rêverie...
Le brigadier est à la porte... Il s'effare, jette le bout de sa cigarette qu'il fumait en cachette, esquisse le salut militaire, puis retire sa casquette, bondit au téléphone : « Allô ! Allô ! Monsieur, c'est Madame! » L'usine gronde; on s'efface devant Germaine, dans l'escalier, dans le couloir. Elle est revenue triomphante à l'endroit de ses
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débuts. Triomphante ! S'ils savaient ! Une petite dactylographe, ses feuillets de papier à la main, le crayon à l'oreille la regarde avec curiosité. Et la Germaine d'aujourd'hui salue la Germaine de jadis.. Toc ! Toc ! « Entrez ! » André se lève, radieux : « Comme c'est gentil, ma chérie, je n'aurais jamais osé te demander... » Il est si content, il la regarde avec de tels yeux reconnaissants qu'elle prend immédiatement la résolution lâche de ne rien lui demander du tout : « Tu vois, pas un meuble n'a été changé déplace, depuis le jour où tu entrais ici pour demander à M. Plantin la faveur de te conserver parmi son personnel ! Je ne t'avais jamais vue jusqu'alors; quand je t'ai regardée j'ai eu la notion exacte que ma vie était bouleversée et qu'elle ne pouvait l'être qu'une fois et que par toi. Je te remercie d'être venue. Tu vois, j'ai sans cesse ton portrait devant les yeux; il me fait paraître plus rapides les heures oij nous ne sommes pas réunis. Justement je pensais à toi, alors tu penses si cela m'a fait plaisir de te voir, ma chérie... »
Le mouvement de l'usine devint plus terrible, r les vitres en étaient secouées : (( Une nouvelle
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machine ! expliqua André, je n'ai pu t'en parler, nous vivons dans une telle agitation. » Il était assis à son bureau et il levait vers elle des yeux adorants. Elle avait posé une main sur son épaule et elle le regardait aussi, de toute son âme :
<( Mon André, quand je te revois c'est pour moi une émotion et une anxiété; ne nous serionsnous séparés que quelques minutes auparavant, j'ai peur de retrouver un autre homme; chaque fois que je te retrouve c'est comme si je te voyais pour la première fois; chaque fois que je te quitte, c'est comme si je te voyais pour la dernière fois ; j'ai peur de te perdre, il me semble que je ne t'ai pas mérité. »
André prit la petite main qui s'appuyait à son épaule et la baisa :
— Tu n'as pas confiance en moi ?
— Mais si.
— Mais non. Me crois-tu donc semblable aux autres ? Et je ne sais pas tout de toi ; ainsi depuis le dîner des Chudzki tu semblés gênée, tu te jettes dans le luxe comme quelqu'un qui a quelque chose à oublier. Parle-moi, dis-moi tout...
Lui dire qu'elle était venue pour lui demander
de Targent ? Pouah ! le rendre malheureux à ce moment de joie et d'abandon ! Elle posa sur les yeux d'André, d'un geste divin, ses mains fraîches:
— Maintenant me vois-tu ?
— Oui, laisse tes mains ainsi, elles me font du bien, elles me cachent tout ce qui n'est pas nous...
On frappait à la porte; Germaine s'écarta vivement. Défilèrent des contremaîtres aux mains noires, de chétifs employés pâles, de la pâleur malsaine des bureaucrates; tout ce monde s'exténuait pour elle, pour qu'elle pût servir les fantaisies dispendieuses de Mme Thouvenier, acheter des toilettes exquises, réparer les fautes de Georges Thouvenier. Comme André avait raison d'être sage, de ne pas gaspiller cet or durement gagné, d'essayer d'en faire un peu plus de bienêtre pour ces malheureux, harassés de besogne et n'ayant guère le temps de vivre, ni d'entrer dans les complications psychologiques, bonnes pour les riches. Lisaient-ils? Ils n'avaient pas le temps ! Rêvaient-ils ? Ils n'avaient pas le temps ! Aimaient-ils ? Ils n'avaient pas le temps. Ils dormaient le dimanche, d'un sommeil assommé, ils habitaient presque tous un faubourg sinistre oii
des maisons-casernes ont été construites dans des rues anciennes, sales et étroites, et où la misère vit en commun, parmi les haines...
Germaine ne voulut pas monter dans le bureau des dactylographes, elle s'esquiva et s'arrêta devant un petit café provincial oii elle rédigea cette lettre :
« Monsieur Broockermans, a Marchand de chevaux,
« 6, rue de la Montagne- H au te, « Bruxelles, »
(( Monsieur,
(( Je ne suis pas en mesure de vous verser les 6.000 francs de cette échéance ; je préférerais vous envoyer le 30 décembre 12.000 francs, ayant des échéances importantes à la fin de ce mois.
(( Veuillez me répondre immédiatement aux initiales G. P., bureau restant, 52.
(( Je vous serais infiniment reconnaissante de bien vouloir m'accorder ce délai et je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
« Germaine Tiiouvenier-Plantin. »
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Cette lettre mise à la boîte, Germaine poussa un soupir de soulagement. Elle gagnait un mois !
Le soir venu, en consultant son carnet, elle constata pour les trois mois écoulés une dépense de dix-neuf mille francs ; elle en fut effrayée. Dix-neuf mille francs ! Elle avait commandé deux ou trois robes et cinq ou six chapeaux au plus chez de grands faiseurs, le reste était dû aux marchandes à la toilette. Oii avaient pu passer ces dix-neuf mille francs ? Elle résolut de se surveiller et de réduire ses dépenses, elle présenterait à André des notes surchargées afin de pouvoir réaliser tout ou partie de la somme réclamée par Broockermans. Elle était toujours persuadée que ces mensonges assuraient son bonheur, elle les accumulait, s'y empêtrait, échafaudait des additions et des combinaisons, demandait conseil à la petite comtesse, ingénue, et qui plissait gravement son front puéril. Mais par-dessus tout Germaine était mordue par le désir de plaire à son mari ; une émotion la soulevait quand André la complimentait sur une coiffure, un corsage, une jupe, un parfum. Sophie lui disait : « Vous ne vous habilleriez
plus chez Bailloiid et Blenheim qu'il vous aimerait moins. Quand les hommes chérissent notre couturier ils s'imaginent chérir notre âme. Soyons bien habillées, telle doit être notre unique pensée. J'ai lu cela dans le manuel de la Parfaite femme du monde, par la comtesse du Hautmisnil. Elle dit, la comtesse du Hautmisnil, que Ton peut mettre de l'intelligence dans ses ondulations. C'est vrai! Il y a l'ondulation bête!... Et elle livre des petits secrets charmants; mâcher de la racine d'iris pour avoir « l'haleine d'une fleur ». C'est gentil, n'est-ce pas, l'haleine d'une fleur?...
— Ton père va venir nous voir, dit André.
— Papa?
— Oui, il a une affaire à me proposer et il veut m'en parler avant le dîner. Cela n'a pas l'air de te faire plaisir!
— Si, mais les affaires de papa ! Tu sais, il est si peu commerçant !...
— Nous verrons.
Gaston Thouvenier arriva, flanqué de son secrétaire, porteur d'une volumineuse serviette. Une importante nouvelle gonflait le publiciste. 11 s'en expliqua :
— Mes enfants, vous avez devant vous le futur directeur d'un journal.
— Quotidien?
— Quotidien. Une affaire énorme, très américaine. Il ne me reste plus que le titre à trouver ; le vrai serait — mais il esl trop long — : (( Un sou d' frites et deux sous d' violettes », un cri qui résume Paris ; j'en fais l'organe du superflu, de tout ce qui enjolive l'existence ; je mets toutes les choses rasantes en dix lignes. Exemple : Un nouveau traité de commerce vient 'd'être conclu entre la France et V Angleterre; il est, paraît-il, désavantageux pour la France. Un point, c'est tout. Mais si la jolie Mme Plantin lance un modèle de manches inédit, en avant la musique, je lui colle une demi-colonne. Un journal gai, XVIII® siècle, un journal Frago, que j'imprimerais presque sur du papier rose parfumé, comme le journal de modes que lança Villemessant à ses débuts et dont les « bouillons » embaumaient encore ses tiroirs, dix ans après. Des conteurs qui puiseront plutôt leur inspiration dans Crébillon, le fils, que dans la philosophie allemande ; de bons mots, des potins, une longue
rubrique sportive, un journal qui sentirait le crottin et la poudre de riz, comprenez-vous? Pour être lu à Paris sur les boulevards ? Erreur, ce parisianisme-là sera goûté par une clientèle inattendue, la clientèle de ceux qui, n'étant pas au faîte, aspirent à y monter. Mon secrétaire a là tous les documents. Montrez les dossiers, mon ami. Les calculs ont été établis d'après les données les plus certaines ; le bénéfice de la première année sera de cent cinquante mille francs en admettant une sorte d*échec. Le lion pelé secouait sa crinière : « Maître, vous oubliez de dire que vous avez vu Bernard. » Thouvenier prit un air mystérieux. Il avait été au collège avec Bernard, fils des financiers illustres, chef de la famille maintenant : « Oui, Bernard m'a reçu. Je lui ai dit : <( Julien, tu me rendras cette justice « que je n'ai jamais profité de notre vieille inti- (( mité. J'ai besoin de ton nom pour un journal. <^ — Prends-le, m'a-t-il répondu. — Quelle « somme dois-je inscrire ? — Ah ! je m'imagi- « nais qu'il s'agissait d'une collaboration litté- « raire ! » Il riait, il était de bonne humeur, cela m'a enhardi : « Je marque toujours deux cent
(( mille, lui dis-je. — Ecoute, Thouvenier, c'est « trop ou ce n'est pas assez, reviens ici quand « ta liste de souscription sera close, je complé- « terai, je verrai ce qu'auront fait les autres. » Voulez-vous voir les documents, André ?
— Non, merci, je n'y connais pas grand'chose.
— Alors merci, mon ami, dit Thouvenier au lion pelé, je n'ai plus besoin de vous, je vous attendrai demain matin à neuf heures.
Le secrétaire n'étant plus là, Thouvenier se leva et frappant sur l'épaule de son gendre :
— Maintenant, mon gaillard, à nous deux. îl faut que vous m'aidiez et en m' aidant vous ferez une excellente affaire ; votre nom doit figurer en tête de ma liste de souscription ; je vous inscris pour deux cent mille francs.
André eut un sursaut et nettement :
— Je n'ai pas les moyens de sortir une pareille somme de mes affaires ; je n'ai pas la richesse de Bernard et il m'est absolument impossible...
— Alors, cent cinquante mille...
— Non plus.
— Fixez vous-même.
— Je ne veux pas vous désobliger en vous refusant mon concours, mais je ne puis m'intéresser que dans une très faible mesure. J'ai fait d'importantes commandes de machines et, je vous le répète, je ne suis pas aussi riche qu'on le croit. Je tente de me maintenir à la hauteur des maisons étrangères qui me concurrencient à coups de millions et cela avec mes seules ressources qui ne sont pas inépuisables. Inscrivezmoi pour cinq mille francs, je ne puis faire davantage.
Thouvenier partit d'un éclat de rire contraint. Il s'imaginait emporter la forte souscription qui lui permettrait, avec l'aide de Bernard, de faire une réalité du rêve commun aux vieux journalistes : un journal au plan conçu en général vingt ans auparavant et réunir une rédaction. Déjà il avait dit en confidence à tous ses amis que les signatures étaient données, le titre déposé et que l'on commencerait à paraître dans deux mois. Et quelques mots de Plantin détruisaient tout cela, car oii aller ensuite, dans quelles oreilles distraites épancher ses idées : « Un sou d'frites et deux sous d'violettes... un journal Frago...
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des conteurs qui puiseront leur inspiration dans Crébillon le fils... un journal rose... )> Il frappa du poing sur la table :
— Allons, je m'imaginais que vous aviez du cœur, André, je me trompais. Et toi, Germaine, qu'est-ce que tu penses ?
— Mais, père, je ne suis pas au courant des affaires d'André ; il nous aime assez pour ne pas te refuser son aide, s'il le pouvait.
— Parfait, tu trouves qu'il a raison ; tu as peur, probablement, qu'il ne te reste pas assez d'argent pour te commander des robes chez Bailloud et Blenheim, pendant que je me tue à faire de la copie pour les autres ; d'ailleurs tu es d'un égoïsme ! . . .
— Monsieur Thouvenier, interrompit André.
— Père! fit Germaine, suppliante, tu vois bien que cette scène me fait mal.
— (( Me fait mal », sacrée dinde 1
— Monsieur Thouvenier, encore une fois, je vous prie de laisser Germaine tranquille, j'ai pris charge de sa destinée, je ne dois pas me ruiner, même pour sa famille.
— Même pour sa famille ! s'exclama Thouve-
nier hors de lui, et qu'avez-vous donc fait, Mousieur, pour sa famille? Il vous est indifférent, n'est-ce pas, que nous végétions dans une quasimisère dont vous vous doutez parfaitement.
— Monsieur, une dernière fois...
— Ah ! vous ne m'imposerez pas silence, vous ne me faites pas peur parce que vous êtes riche. Mais que Germaine supporte une indifférence pareille !...
— Germaine, dit André, laisse-moi seul avec ton père.
Mais elle se roidit :
— Je dois rester, au contraire, rester à côté de toi. Père, remets-toi, tes paroles ont dépassé ta pensée, j'en suis sûre, tu n'es pas méchant, voyons 1
Thouvenier faisait un geste d'impatience :
— Pourquoi vouliez-vous rester seul avec moi, parlez devant ma fille, allez. Ah ! je devine, vous voulez me jeter à la figure l'emprunt de quinze mille francs que j'ai eu le tort de vous faire, je le confesse, mais je vous considérais
!ime mon fils. D'ailleurs, puisque maintenant
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derai à mon vrai fils de vous restituer cette somme. Je ne devinais pas que vous me reprocheriez un jour ce service. Vous êtes bien un petit commerçant! Quoi encore, c'est tout?
Germaine, silencieuse, se laissa couler sur un fauteuil, les genoux brisés.
— Je n'aurais jamais dit cela devant Germaine, fit André, mais puisque vous m'y poussez, établissons donc notre bilan. Vous me devez quinze mille francs, votre fils Georges m'a demandé cinq mille francs une fois pour payer quelques dettes et dix mille francs une autre, pour le sauver de la correctionnelle. J'ai dû payer pour Mme Thouvenier vingt-huit mille francs, une histoire qu'il serait trop long de vous raconter et je ne veux pas crucifier Germaine; aussi bien est-il bon qu'elle sache la vérité. Je sers, de plus, à Mme Thouvenier une rente de mille francs par mois, car depuis plus d'un an vous ne lui avez rien donné, le souci des misérables contingences répugnant à votre âme d'artiste. Je ne parle pas de tout ce que je devine. Germaine, Germaine, remets-toi, ma chérie, tu vois, je parle sans colère. M. Thouvenier avait
besoin d'apprendre ; il sait maintenant que ses reproches étaient injustifiés.
Thouvenier restait embarrassé.
— J'ignorais tout cela, en effet, je gronderai ma femme ; écoutez, André, je ne suis pas un mauvais homme, je vous demande pardon, là, tenez, voulez-vous me serrer la main. Et toi, Germaine, veux-tu m'embrasser ?
Un froid atroce était tombé entre eux. André accompagna son beau-père, quand il revint, il trouva Germaine livide, ses mains étaient glacées ; il cria :
— Germaine, mon amour ! Qu'as-tu ?
Elle eut un sanglot :
— Quelle honte, gémissait-elle. Quelle honte et écoute, écoute, il faut que tu saches encore...
Elle ne put ajouter un mot, il sentit qu'elle s'évanouissait dans ses bras. Il la coucha comme une enfant ; elle grelottait de fièvre et ses dents s'entre-choquaient.
— Un médecin, hurla André épouvanté.
Une heure après, un médecin du voisinage, un pauvre vieux bonhomme effaré examinait la malade. Il rédigea une ordonnance oii il prescrivait
une potion, recommanda le calme, beaucoup de calme, et de consulter dès le lendemain un autre docteur.
Et des heures anxieuses sonnèrent dans la jolie chambre feutrée. Germaine délirait, elle criait d'une voix étrange où une sorte de folie chantait : <( André, j'ai laissé tomber notre bonheur, mes mains étaient découragées. André I André ! Quelle honte ! Il faut nous pardonner ! .>
Une fièvre cérébrale, disaient les médecins, mais leur diagnostic était rassurant : une crise, une simple crise passagère dont des soins et du repos viendraient aisément à bout.
Germaine, si faible, était ramenée à une douceur d'enfant. Elle ne pouvait ni penser, ni parler, ni remuer; elle regardait de son lit, la fuite des nuages ; elle abandonnait sa pauvre main brûlante dans une main fraîche et fidèle; elle aimait son mal qui l'enlevait à la vie et ne craignait plus que le crépuscule aux ombres mauvaises.
Personne n'entrait, sauf André et le médecin. C'était un professeur illustre; elle attendait son regard pénétrant :
— Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? demandait-il.
— Très bien, docteur, il n'y a que la nuit qui m'épouvante, je la sens entrer en moi et me prendre...
Il riait :
— Allumez l'électricité !
— Il n'y a pas d'autre lumière pour moi que la lumière du jour.
— Allons ! Allons !... dans une semaine je vous parlerai rudement ; il faudra vous lever, continuer votre existence.
— Je suis lâche...
Elle était engourdie, baignée dans une atmosphère irréelle où la présence même d'André s'estompait. Elle avait attaché trop d'importance à tout; maintenant elle ne désirait plus rien que ce divin silence où elle entendait toutes les musiques. Elle n'avait jamais, lui semblait-il, regardé les choses : quelle grâce voluptueuse dans ce lys dont la tige était serrée par le mince goulot d'un
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vase vénitien ; un réflecteur disposé au-dessus de son portrait illuminait son front pensif et elle souriait à cette effigie mystérieuse avec le sourire d'une vieille femme penchée sur un jeune visage. Son passé lui semblait si lointain, perdu dans un brouillard...
Un jour vint où elle put manger. André la servit avec des larmes de ravissement; elle mâchait maladroitement; elle s'arrêtait, épuisée, et il la suppliait avec des mots maternels; il supputait depuis le premier jour la joie de la convalescence, car il n'avait pas pensé une seconde qu'il pouvait la perdre; l'immonde idée de la mort n'était pas entrée dans la jolie chambre où ils avaient enclos leur amour. Elle lui dit :
— Maintenant, tu vois, je suis bien, je vais me reposer. Tu de\Tais faire un tour à l'usine, tu es fatigué de rester ici ; tes pauvres yeux sont cernés; reste là-bas deux heures au moins et reviens vite, il faut encore que je te sente près de moi quand la nuit vient.
Il lui obéit ; elle resta seule et elle ferma les yeux pour le revoir dans le rêve léger que lui donnait la fièvre. Au moment où elle entendait
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)a pendule sonner quatre heures avec des vibrations de cloche dans sa tête endolorie, la garde silencieuse glissa jusqu'à son lit.
— Eh bien ? interrogea-t-elle.
— Madame n'a besoin de rien ?
— Non, merci.
— Il y a en bas une personne qui demande à parler à Madame, elle m'a donné sa carte : Madame... Madame Jules Fourrelier.
D'un bond Germaine se dressa :
— Faites-la entrer, vite.
Et toute sa vie, toute sa pauvre double vie surgit devant elle en la personne de Mme Jules Fourrelier, couverte d'un manteau de zibeline, le chef couronné de roses :
— Eh bien ? s'écria la vieille dame, cela ne va donc pas ?
— Asseyez-vous, dit Germaine, asseyez-vous près de moi, Madame Fourrelier ; mais si, mais si, je vais très bien, j'ai été un peu paresseuse ces temps-ci.
Elle parlait avec volubilité, des flammes aux joues.
— Et vous. Madame Fourrelier ?
— Moi, j'ai la moitié de la figure morte et une difficulté pour parler; bah! l'estomac fonctionne, si la langue s'embarrasse, je mange avec une telle voracité que je me surprends, moi si coquette, à ne plus me servir de ma fourchette, mais de mes doigts tant j'ai besoin que cela aille vite; j'ai mangé à déjeuner un potage aux herbes, des œufs frits, de la cervelle, du lapin sauté, des épinards et j'ai repris trois fois de la compote. Alors quand l'estomac est bon, n'est-ce pas ? Là-dessus une vieille bouteille de Pomard et un bon verre de fine 1850. Hélas ! ma chère petite, je nourris mes chagrins, j'ai beaucoup de tracas. Mes amis abusent de moi, vraiment, tout mon argent est dehors, je traîne une jupe antédiluvienne comme vous pouvez le voir, ma perle. Et vous n'êtes pas raisonnable non plus. Broockermans m'a écrit qu'il ne pouvait remettre l'échéance de fin de mois, que vous lui aviez fait savoir que vous n'étiez pas en mesure, mais qu'en définitive, il ne connaissait que moi, seule responsable dans :ette affaire. Où diable voulez-vous que j'aille prendre six mille francs ? J'ai une dizaine de mille livres de rentes et il faut bien que je pense
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à ma fruitière de fille qui, sans moi, mourrait de faim, car sa boutique ne lui rapporte guère, elle est si bête, si peuple 1 Ah ! vous croyez que je n'ai pas mes tristesses î Par-dessus le marché j'apprends que vous êtes malade; je ne veux pas me risquer à venir vous voir; voilà deux aprèsmidi que j'attends, en face, dans un café, la sortie de M. Plantin. Je ne veux pas vous effrayer, ma petite perle, mais vous êtes plus souffrante que vous ne le croyez. Je sais que vous êtes jeune, mais est-ce qu'on ne va pas vous expédier pour six mois, un an, dans les pays chauds? Alors, voilà ce que j'ai pensé. Vous ne mettez pas vos bijoux en ce moment; confiez-les-moi, j'irai les porter moi-même au Montde-Piété, je paierai Broockermans et je garderai le reste jusqu'à ce que vous soyez rétablie. Hein? Qu'en dites-vous? Oh! la vilaine mine de papier mâché ! Savez-vous ce qu'il faut prendre ? Du jus de viande et des œufs dans du porto. A propos, ma chère, excusez-moi, mais j'ai faim, donnez-moi des tartines de fromage et une orange.
Germaine, anéantie, sonna la femme de cham-
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bre, lui commanda les tartines et l'orange puis elle joignit les mains :
— Mon mari a toutes mes clés en ce moment, dont celle de mon coffre à bijoux ; je ne suis pas aussi malade que vous le supposez, Madame Fourrelier. Voulez-vous attendre deux jours ? Dans deux jours je me lèverai, j'irai vous voir, je vous apporterai ce que vous me réclamez.
— Deux jours mais pas plus. C'est comme votre amie, la petite comtesse Chudzki. Jolie nature ! L'avez-vous vue ?
— Elle est venue ce matin, elle m'a embrassée et puis elle est partie, on me défend de parler...
— Nous étions amies, je ne me commandais pas un jupon sans lui demander un conseil; nous avions de petites affaires ensemble, bref, elle ne me redevait pas grand'chose, mais enfin, cent soixante-quatorze francs. Je vais chez elle : plus de portier, plus de valets de chambre, mais une espèce de bonne à tout faire qui me conduit tout droit chez le comte. Il faisait des paquets; il ne s:^ retourne même pas à mon entrée. <( Je voudrais voir la comtesse, Monsieur », et je ne lui dis pas
Monsieur le comte, exprès, quoique Je connaisse assez les convenances.
— La comtesse ? Pourquoi ? Il daigne se retourner, me toise insolemment :
— Ah ! ah ! Tusurière !
L'usurière, moi !
— Que réclamez-vous ? bougonne-t-il.
— Mais, Monsieur, je réclame cent soixantequatorze francs !
— Avez-vous un compte à me montrer ?
— Je ne suis pas une épicière. Monsieur, je suis une amie obligeante.
— Eh bien ! l'amie obligeante, déposez donc votre facture chez le commissaire de police, j'irai la payer.
— Savez-vous ce que je lui ai dit : « Tenez, Monsieur le comte, je ne suis qu'une vieille bonne femme, et vous êtes un aristocrate moscovite, mais la vieille bonne femme va vous donner une leçon : elle vous en fait cadeau dfe ces cent soixante-quatorze francs, elle vous les offre avec honneur et fierté, ramassez-les. Monsieur le comte... Ah ! voilà mon goûter ...»
Elle se jeta littéralement sur le pain qu'elle
a\alait avec des ahans étouffés, la frénésie boulimique des paralysés sans oublier de tenir en l'air son petit doigt orné d'une améthyste épisccpale. Elle mordit l'orange comme une pomme et )e jus coula sur le tapis. Germaine détourna la tête, écœurée...
— Bref, fit Madame Fourrelier se levant et époussetant les miettes sur son jabot et sur sa jupe, j'attends deux jours, mais si je n'ai rien dans deux jours je reviendrai, oh ! en prenant tentes mes précautions ! et je vous ferai signer un papier dont il ne faudra pas vous effrayer, grosse bête, on ne sait ni qui vit ni qui meurt et deux précautions valent mieux qu'une.
Sur ces mots elle prit la main de Germaine, la palpa : c( Oh ! oh ! quelle fièvre ! quelle fièvre ! Vous ne voulez pas que je revienne demain? Non. Eh bien, alors après-demain, je ne veux pas vous contrarier et puis chose promise chose due. »
Mme Thouvenier entrait dans la chambre :
— Au revoir, ma perle, fit l'usurière, soignezvous bien.
— Quelle est cette vieille ? interrogea Mme Thouvenier.
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— Ce serait trop long à t' expliquer, mère, et puis je me sens un peu fatiguée.
Mme Thouvenier maudissait cette maladie qui la privait de sa tasse de thé quotidienne prise dans un grand hôtel avec sa « société ». Elle avait trouvé un nouveau cercle de relations dans le monde cosmopolite oii il y avait des baronnes anglaises, des princesses italiennes, des duchesses du pape, voire une altesse royale dont chacune se sentait fière, l'appelant très haut par ses titres et lui faisant cette satanée révérence de cour, ou inhabituées, les jupes de Mme Thouvenier s'embarrassaient. « Le malheur, vois-tu, ma petite fille, c'est que tu n'es pas gaie; si tu étais gaie tu serais bien portante. Regarde-moi. Dieu sait quels chagrins j'ai eus et quels soucis j'ai encore, cela ne m'empêche pas de prendre la vie du bon côté... Hein? Pourquoi ne joues-tu pas aux cartes, c'est une distraction. Et puis je te présenterai dans mon « milieu ». Son Altesse a beaucoup entendu parler de toi; elle me disait hier : « Madame Thouvenier, amenez donc votre fille à nos petits five o'clocks ». Mais tu restes avec cette comtesse, Sophie, qui va être forcée sous
peu de se placer comme femme de chambre ou comme lingère. Ce ne sont pas des gens à fréquenter. Réponds-moi, ma petite fille, tu n'es tout de même pas malade au point de ne pas pouvoir ouvrir la bouche. Tu m'entends, Germaine, Germaine, Germaine!... »
Mme Thouvenier se pencha sur sa fille et poussa un tel cri d'horreur que les domestiques accoururent : « Ma fille est morte ! Ma fille est morte ! ». Elle colla son oreille contre la poitrine de Germaine : « Non, le cœur bat 1 Elle vit ! c'était une syncope ! » Et Germaine ouvrant les yeux vit sa mère qui riait nerveusement, dans des sanglots : « Cherchez des sels, du vinaigre!... Le médecin ! Ma chérie, ma chérie, que tu m'as fait peur! ». Germaine souriait, attendrie : « Ma maman ». Pour la première fois elle la voyait sincère, bouleversée^ oubliant tout. Elle l'embrassa : « Ne t'inquiète pas, cette vieille femme m'avait énervée... Je me sens beaucoup mieux. » Oui, c'était sa maman, malgré tout, nul autre être humain — pas même André — n'aurait eu ce visage-là en la voyant s'éveiller de cette demimort.
Et dans la vie c'étaient donc les tendres qui avaient raison puisqu'ils s'obstinaient à chercher dans tout être un coin de cœur intact et éternellement fleuri.
Germaine avait renvoyé André. Seule, elle se levait, essayait dans la chambre sa marche incertaine ; elle fit chercher du rhum et en avala, coup sur coup, trois petits verres. Il lui fallait implorer la pitié de Mme Fourrelier; elle réussirait... elle serait si éloquente, si persuasive I Comme elle avait très froid, elle mit ses fourrures sur un costume de velours noir et planta sur ses cheveux blonds une toque de loutre au fond de cygne blanc, une toque surmontée d'une aigrette blanche et qu'André ne lui connaissait pas; elle mettait ainsi pour toutes ses démarches
secrètes, des costumes et des chapeaux qu'André ignorait ; car elle aimait les choses qu'il aimait et les lui avait consacrées.
Dans l'escalier, elle s'accrocha à la rampe, prise d'un étourdissement qu'un sursaut de volonté dissipa. Le chauffeur retirait sa casquette, d'un air respectueux et content : « Bonjours Charles, oui, oui, cela va mieux, je me sens très bien... » Et elle donna l'adresse de la petite comtesse. Un homme, devant la porte des Chudzki, balayait des détritus de paille, des bouts de papier, traces d'un départ récent : (( M. le comte et Mme la comtesse habitent maintenant Hôtel de la Perspective, rue des Petites- Ecuries. ))
Ah ! l'Hôtel de la Perspective ! Germaine, dès qu'elle l'aperçut, en frissonna ; l'horrible hôtel des voyageurs pauvres, l'hôtel qui sent l'iode et l'eau de vaisselle et où il y a, sans cesse, devant les portes, de pauvres chaussures fatiguées. Numéro 39. Germaine frappe : « Entrez ! » La petite comtesse veille auprès d'un lit.
— Entrez! Entrez, ma chérie ; vous allez bien, vous ; cela me fait si plaisir ! Ne bougez pas,
Constantin, ne bougez pas, mon ami, ne parlez pas.
— Mais quoi ? qu'y a-t-il ? Une voix faible sort du lit : « Sophie, vous pouvez dire à votre amie, vraiment... »
La jeune femme désigna une chaise à Germaine, et conta la douloureuse histoire, d'une voix si basse mais sans faiblesse, une créature énergique avait surgi à la place de la poupée, et Germaine admirait ses yeux durs où perçait une volonté nouvelle. Petit à petit ils en étaient arrivés à ce seul moment où les imprévoyants s'effraient : celui du manque de numéraire. Ils s'étaient trouvés dans l'immense hôtel aux trois quarts vide sans un sou, le crédit coupé. A toutes leurs dépêches affolées, leurs familles répondaient : (( Rentrez, nous aviserons ». Il fallait avoir recours aux amis et leur orgueil se cabrait. La petite comtesse vendit encore cent cinquante francs une bonbonnière soi-disant ancienne qu'elle avait payée jadis dix-huit cents francs et se rendit dans un « cercle » qui fonctionnait illicitement aux environs de l'Arc de Triomphe et où les femmes étaient admises. Elle, si bonne
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joueuse, tremblait d'émotion. On lui adjuge une banque à cinq louis ; elle gagne un coup, deux coups, trois coups, puis des gens font irruption, se ruent sur les enjeux, prennent les noms des personnes présentes et la petite comtesse, renvoyée par le commissaire de police, se trouve place de TEtoile avec environ deux louis. Elle rentre, riant presque de tant de misère, quand elle aperçoit la fille de cuisine qui vient à elle, une lettre à la main : (( C'est M. le Comte qui me l'a donnée pour remettre à Mme la Comtesse. »
Sophie décacheté la lettre et y lit ces deux mots : (( Adieu, pardon. » Où était allé Monsieur ?
Par là, vaguement î
Sophie court devant elle, aveuglée de douleur, quand elle voit Constantin qui sort d'un petit café, en boutonnant son pardessus.
— Je pousse un cri de joie ! « Ah ! j'arrive à temps, mon ami... Qu'alliez-vous faire ? » Il me repoussait, comprenez-vous. Pourquoi, Constantin, me repoussiez-vous ? Non, ne parlez pas, ne répondez pas... Soudain, je vois à sa lèvre une tache brune. Je lui dis, très bas : « Constantin,
vous vous êtes empoisonné ! » Il fait oui, de la tête. <( Et pourquoi ? Je vous aime. » Alors mon amour, vous comprenez, ma chérie, mon amour m'a donné une force surhumaine. J'appelle un fiacre : « A l'hôpital le plus proche, vite. — (( Souffres-tu ?» — « Non, pas encore. » Il pleurait et il y avait une grosse veine sur son front, une veine qui se dilatait et sa main se refroidissait dans la mienne : « Vous ne voulez plus mourir, maintenant? — Non. » Nous arrivons à l'hôpital. Je saute de la voiture en marche, mais Constantin me dit : « Nous avons tout le temps, j'ai pris du laudanum, je sais que nous avons le temps. » Le portier veut nous arrêter, je demande le cabinet du directeur; j'y entre, il parlait avec quelqu'un : <( Monsieur, lui dis-je, je suis la comtesse Chudzka... J'ai là mon mari qui vient de s'empoisonner, je veux qu'on le soigne, tout de suite. » Il nous a mené luîmême à la consultation. Il y avait un médecin, avec une blouse blanche, un homme si doux... Il a regardé Constantin : « Voilà un mot... on va vous coucher, vous examiner )>, et il lui serrait la main : <( Mon pauvre garçon, il ne faudra
pas recommencer, vous me le promettez?... Vous, Madame, asseyez-vous et n'ayez pas peur, nous vous garderons votre mari jusqu'à demain matin et il s'en ira guéri. » Constantin me regardait avec des yeux immenses, je me suis jetée dans ses bras : <( A demain ! » et il paraît que je lui ai dit : <( Mon petit enfant ». Je n'ai voulu partir que quand j'ai été rassurée tout à fait. Et je me suis sentie si seule, si désemparée dans ce grand Paris hostile. Aller chez vous? Vous étiez malade et vos peines doivent vous suffire. J'ai attendu ici, dans cette chambre, et je suis arrivée le lendemain à l'hôpital. Constantin était couché, tout pâle ; il avait une grosse chemise d'hôpital... il avait l'air d'un enfant, dans son petit lit : « Il s'en ira tout à l'heure, Madame, vous pourrez le reprendre à midi. » Alors j'ai pleuré de joie... Il y avait un malade à côté, un pauvre vieux bonhomme qui disait : (( A la bonne heure, il ne sera pas resté longtemps le 628; elle est bien heureuse, la petite dame. Eh ! Madame, moi je suis ici depuis quatre mois; j'ne m'plains pas; dites. Monsieur, que les lits sont bons? » J'avais des fleurs, je les lui
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ai données, je les ai jetées sur son lit; il les prenait avec de pauvres doigts usés, tout tremblants : « Bien sûr, elles se trompent d'adresse. » Et il y avait dans toute la salle des visages de douleur, qui souriaient. Nous avons ignoré cela pendant si longtemps, la douceur des humbles, la douceur de la souffrance. Et maintenant que je sais pleurer, vous voyez, je pleure tout le temps; je commence à vivre et cet hôtel meublé me plaît plus que notre hôtel. Ici nous ne sommes vraiment que nous deux, nous prenons conscience de nous-mêmes. Mais cette secousse a ébranlé Constantin; il est faible encore. Ne parlez pas, mon ami, je vous en conjure... Plus vite vous serez guéri, plus vite nous partirons.
Le comte Chudzki se redressait et une flamme brillait dans ses yeux extatiques : <( Vous dites vrai ? Nous partirons ? Nous retournerons à Pétersbourg ? » Elle faisait : Oui, oui ! avec de grands hochements de tête pour qu'ij comprît bien et elle lui saisit les mains d'un geste d'immense tendresse qui exilait Germaine; puis elle expliqua en russe, de sa voix flexible et passionnée, comme s'ils n'étaient plus à Paris mais là-
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bas, dans la maison familiale où leur amour, grave, s'assiérait au foyer :
— Ouiedem otsiouda, Constantinn, ia nié tchouvstvoui'ou sébia holché Parijankoé, vozvratunsia kn'am Constantinn, Kn'am.
— Non, expliqua-t-elle en se tournant à demi vers Germaine, non, je ne suis plus Parisienne, Paris pour nous c'est le bal, il faut rentrer. Tout nous est étranger; Paris c'est une leçon. Elle reprit sur les draps une main exsangue qui attendait la sienne : <( Je ne regretterai que vous, Germaine. Vous seule vous êtes inquiétée de nous. On ne nous abandonne pas, on nous fuit. Ils ont tous la grippe : Herson, Gladys, Mme Deparlejure ; ils nous envoient des souhaits, sur des cartes de visite ; il faut les excuser, ils n'ont pas le temps; je n'avais pas le temps non plus, jadis, jcî gâchais tout, le temps, l'amitié, l'amour. Quand quelqu'un mourait j'envoyais un mot à ceux qui restaient, un mot sur une carte de visite, c( avec mes plus sincères condoléances », et je n'allais pas à l'enterrement, parce que je n'avais jamais eu le temps de commander une robe noire. Germaine, Germaine, vous qui êtes si sensible,
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vous me comprenez, quelque chose s'est déchiré en moi, j'ai le cœur entr'ouvert et c'est comme cela que je suis Française, parce que c'est vous qui avez appris la sensibilité au monde.
Germaine regardait Constantin; il portait à ses lèvres la petite main comme elle-même avait porté aux siennes la main d'André.
Alors elle leur fit un geste d'adieu et ferma la porte sur eux, doucement.
Mme Debuittard, sévèrement, interrogeait une petite fille; ou plutôt ce que Ton voyait d'une petite fille de six ans, sortant de la maternelle : une longue pèlerine, un cartable trop lourd porté avec le déhanchement du peuple, et sous un canotier de cuir bouilli, une drôle de petite natte, raide et poisseuse que terminait un ruban bleu très propre.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu veux, ma lolotte ?
— Un sou de bouillon, m'dame 1
— Un sou ! Tu te trompes ! Tu es la fille à Mme Hiquet, n'est-ce pas ?
— Oui, m'dame.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse chez toi avec un sou de bouillon, pour huit ?
— On n'en donne qu'à Ferdinand, vu qu'il tousse.
— Et les autres alors ? Je vais t'en donner pour dix sous.
— Mais m 'dame, maman m'a donné qu'un sou.
— Eh bien ! tu lui diras comme cela, à Mme Hiquet, que pour le reste elle me le réglera à la Saint-Glinglin, autrement dit, quand les poules joueront à la manille et puis ouste, sauve-toi, petit cœur de malheur...
Germaine avait écouté; elle eut un élan vers Mme Debuittard, puis elle chancela :
— Allons, bon ! Vous étiez souffrante et puis vous vous êtes levée pour voir maman. Ah 1 vous pouvez vous vanter de mener bien votre barque. Ça va mieux ? Elle est là-haut, la mère Fourrelier, avec son marchand de paroles. Attendez un instant ici. D'ailleurs la sauterelle descend. La voilà, tenez.
W Tougne s'arrêtait devant Germaine :
— Dans une seconde Mme Fourrelier pourra vous recevoir; elle termine de petites écritures... J'aurais cependant bien voulu vous parler aussi,
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je suis très embarrassé vis-à-vis de Broockermans. Diable ! vous nous mettez dans une situation ! Je ne suis pas commerçant, moi, je suis avocat; si le bâtonnier savait, cela m'en ferait une histoire ! Les dames sont toutes pareilles ; on signe et on se soucie des échéances comme de sa première voilette.
Mais Mme Debuittard intervenait :
— Est-ce que vous croyez que je paye une patente pour que vous veniez parler ici de vos petites affaires ? Ou remontez là-haut, ou allezvous-en, plutôt, c'est cela, allez-vous-en.
M* Tougne s'esquivait avec un sourire jaune et Germaine montait, le cœur battant, vers Madame Fourrelier qui travaillait, éclairée par une petite lampe.
— Bonjour, Madame, dit Germaine.
Mme Fourrelier tourna vers elle son profil
éteint, glacé, mort, l'œil fermé par la paralysie.
— Vous avez l'argent ?
— Madame, écoutez-moi, par pitié. Vous pouvez avoir confiance, je paierai, mais ne brisez pas mon bonheur. Madame, je vous en supplie...
— Avez-vous l'argent?
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— Je vous demande encore un court délai.
— Vous n'avez pas Targent. Alors je regrette... Un bruit mou et léger de corps qui s'effondre.
— Fruitière, crie Mme Fourrelier, habituée aux évanouissements de la clientèle, fruitière, viens ramasser quelqu'un 1
— Charles ! criait André. Charles, venez ici. Vous avez ramené Madame évanouie ?
— Oui, Monsieur.
— Où aviez-vous conduit Madame ?
L'homme se taisait, roulant sa casquette entre
ses doigts :
— Dame, Monsieur, dit-il enfin, dans une fruiterie, de l'autre côté de l'eau, là où Madame achetait ses raisins, je crois. Madame y allait souvent avec Madame la comtesse. Je n'entrais pas dans la rue rapport qu'elle est trop étroite. Bref, j'y avais conduit Madame une fois de
plus, quand je vois une femme en cheveux qui avait empoigné Madame et qui me là ramenait à moitié évanouie dans ses bras, comme une enfant pour ainsi dire. Je l'aide à installer Madame sur les coussins, Madame se réveille et fait : « Rentrez, Charles !»
— Est-ce bien là tout?
— J'oubliais, la femme en cheveux a dit à Madame : « Elle ne viendra pas vous ennuyer chez vous, je vous le promets, quand je devrais renfermer ». J'ai entendu sans le vouloir, mais du moment que Monsieur me demande... et puis en arrivant j'ai trouvé Madame comme qui dirait morte dans la voiture. Cela m'a fichu une secousse, j'ai appelé. Voilà...
André rentra dans la chambre. Il n'avait plus d'inquiétude, mais une jalousie haineuse le travaillait. Que lui importait qu'elle fut malade, malade à mourir, les lèvres entr'ouvertes dans l'atroce sourire de ceux qui s'en vont après avoir beaucoup souffert. Il ne se sentait de pitié que pour lui-même. Sa vie s'en allait, lui semblait-il, goutte à goutte et il claquait des dents. Mais rint'^rroger ? Il n'eut tout de même pas le
POPOTE QOÎi
courage de lui infliger ce supplice et il resta silencieux, debout, à la regarder. Elle pressentit la dureté de ce regard et gémit faiblement...
Tout à l'heure, tout à l'heure elle se réveillerait tout à fait; elle prolongeait ce demi-sommeil oii les réalités s'estompaient, où il y avait des ombres dansantes, heureuses; un demi-sommeil de lin neigeux sur lequel des silhouettes se reflétaient vaguement; André n'y était pas; elle cria :
— André !
Il dit gravement :
— Je suis là.
— Pourquoi ne me serres-tu pas la main; je veux que tu restes à côté de moi, toujours; promets-moi de ne recevoir personne.
Il restait silencieux, il la regardait avec ces yeux désespérés qui voudraient chercher la pensée derrière les yeux, l'arracher au front menteur :
— André, tu es inquiet; je te jure que je n'ai pas du tout l'intention de mourir, j'ai seulement une paresse, tu vois, un engourdissement stupide ; il me faut un véritable effort pour porter ta main à ma lèvre et je crois que je la laisserais tomber
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dix fois en route tant il me paraît lourd, le fardeau de ta chère main. Mais autrement je suis bien, si bien, auprès de toi.
Il la regardait toujours, âprement :
— Pourquoi as-tu commis cette épouvantable imprudence ? Pourquoi es-tu sortie ?
— Je me croyais forte, j'ai voulu faire la grande fille, aller dans les magasins, chez la petite comtesse; à propos, ils s'en vont, les Chudzki, ils retournent là-bas, chez eux, et d'être dans une petite chambre d'hôtel cela les a réunis ; ils s'aiment comme deux étrangers, deux exilés misérables qui se rapprochent.
— Dans quels magasins es-tu allée ?
— Je ne sais pas, moi, m'acheter des gants, de la parfumerie, un tas de choses; il y avait du monde, j'ai eu chaud; on m'a bousculée...
Dans le silence lourd qui tombe, le bruit net de la cloche du concierge appelant le valet de chambre :
— André, crie Germaine, André, ne reçois personne.
Il fait un geste, le valet apporte une carte de visite : (( Madame Fourrelier », et, ajouté au
poroTE 305
crayon : « M' Tougne, avocat, pour une affaire personnelle. »
— Qui est-ce ? demande sourdement Germaine. Et André, pressentant qu'il tient là, dans la
main, la clef du mystère :
— C'est Herson qui a besoin d'un renseignement.
— Tu vas le voir?
— Oui.
— Reviens très vite.
Et André se trouve devant l'étrange couple. Il examine Mme Fourrelier, maquillée comme une momie, avec ses cheveux d'étoupe, sa bouche tordue par la paralysie, sa fourrure vermineuse, M* Tougne, à l'allure d'un pion tombé dans l'alcool. Mme Fourrelier fait sa belle révérence, M* Tougne s'incline :
— Que désirez-vous ? demande André de sa voix sèche et rapide d'homme d'affaires, et cela interloque Mme Fourrelier, habituée aux marchandages, aux bavardages, dont elle entoure ce qu'elle appelle « les affaires », Mme Fourrelier, serpentine et retorse, et que cette voix nette cloue au mur.
— Vous permettez, Monsieur, que je m'asseye. Je suis une vieille femme et par-dessus le marché je viens d'être victime d'une attaque qui m'a laissée très faible. D'abord, je tiens à me présenter : Madame Fourrelier, veuve d'Auguste Fourrelier, qui fut un homme de grand talent et que vous connaissez sans doute de réputation : il dirigeait un grand concert aux Ternes. Bref, j'ai le plaisir d'être en relations mondaines avec le comte et la comtesse Ghudzki, de bien malheureuses gens, Monsieur, que j'ai soutenus jusqu'à la dernière minute, mais tant va la cruche à l'eau, comme dit le proverbe... Enfin, la petite comtesse m'amène un jour Mme Plantin ; j'ai eu tout de suite beaucoup de sympathie pour votre femme ; elle est si gracieuse, si vivante ! Nous parlions chiffons; les dames, vous savez... M* Tougne, je vous en prie, continuez; vous savez mieux expliquer que moi : cette démarche m'est si pénible...
M" Tougne mit en branle son bourdon; cela commença par des sons de gong, caverneux, et il ne put arriver aux notes plus hautes, intimidé par le silence d'André.
— Voilà donc Mme Fourrelier et Mme Plantin bonnes amies. Un jour, Mme Plantin dit à Mme Fourrelier : « Vous ne savez pas, j'aurais envie d'acheter des chevaux. J'ai un excellent ami à Bruxelles, M. Broockermans... »
André interrompit :
— Bien, assez, j'ai compris. Combien Mme Plantin vous doit-elle encore ?
— Trente-six mille francs, soupira mélodieusement Mme Fourrelier.
— Je vais vous signer un chèque de vingt mille.
— Mais, Monsieur, il s'agit de M. Broockermans...
— Sinon, continua André, je dépose une plainte au Parquet.
— Contre qui. Monsieur? ricana M' Tougne; nous sommes inattaquables ?
— Voulez-vous vingt mille francs ?
— Oui, Monsieur, s'empressa de dire Mme Fourrelier ; je suis victime une fois de plus de mon bon cœur. Quand il m'arrivera d'obliger encore des amies !
— Envoyez votre associé à mon bureau demain
ou après-demaiu matin avec une décharge complète et en règle.
— Monsieur, dit Mme Fourrelier à André, en partant, ne dites pas à votre charmante dame que je suis venue ici. Elle a essayé de se faire de l'argent, la pauvre petite, pour aider son vieux père, sa vieille maman et son gamin de frère; je sais cela par la petite comtesse Sophie... A vous revoir, cher Monsieur ; voilà une affaire arrangée. S'il vous plaît de venir chez moi, je reçois le jeudi...
C'était donc cela ! c'était donc cela ! André, ivre de joie, bondit dans la chambre :
— Ma chérie 1 ma chérie 1
Il bégayait, jeté à genoux par une tendresse repentante.
— Herson est parti ?
— Oui.
— Ecoute, lui dit-il, écoute, repose-toi, "pose en paix, calme-toi vite et guéris, ma Gerr; aine, tout est arrangé.
Elle devint très pâle :
— Quoi ? Tout ?
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— C'était cela, le grand rpystère de ta vie, c'était cela ? Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
Elle murmura :
— J'avais peur !
— Peur de moi ! Mais c'était avoir peur de toi-même ! Es-tu heureuse ?
— Infiniment.
— Moi aussi je me rends compte maintenant de l'immensité de mon bonheur, parce que j'ai failli le perdre, et l'homme que je suis a pitié de l'homme que j'étais tout à l'heure, anxieux et qui doutait de toi.
— André ! que cette heure est douce ! Il n'y a plus rien entre nous.
— Comme tu as dû souffrir !
— Oui, j'ai souffert, mais je me débattais vaillamment, avec la pensée que je luttais pour ta tranquillité, pour qu'il n'y ait pas un malentendu...
. r Le malentendu est impossible entre nous. Qu .id tu es venue, ma vie s'est arrêtée et a respir ; nous ne sommes qu'un seul être, n'aie jamais ni une honte, ni un remords, j'ai confiance en toi, je t'aime...
Elle l'arrêta, d'un geste délicieux, elle défaillait de bien-être, sous la caresse de cette voix apaisée. Comme c'était simple de vivre et d'être heureuse. Les peines sont fugitives; elles passent sur Tamour comme des rides passagères sur une eau pure. Et Germaine détourna ses yeux de la fenêtre éblouissante où le froid hivernal fondait sous un soleil de printemps; elle leva doucement la tête, la laissa tomber sur le bras d'André et, avec un sourire de confiance, toute ombre disparue de ses yeux limpides, elle lui voua sa vie.