BOILEAU
% SII est vrai que les phrases d'un homme font juger de sco esprit , il est encore plus vrai que I^esprrt d'un écrivain , une fois connu, juge ses phrases. Il y a chez Balzac telle phrase, telle métaphore sans valeur, et qui en aurait chez un autre : ainsi ce mot sur le rôle d'Amauld dans TÉglise : Ce sera le hdton de sa vieillesse ! ce mot-là serait beau et touchant ailleurs, chez un écrivain qui mettrait discrétion et sens aux figures.
que cette fatale plume les extermine. Tout cela ne me satisfait point; j'en pense bien davantage que je n'en écris : je suis plein, je suis possédé de ce livre, il me tourmente Tesprit... :
Magnum nec pectore possum
Ezcussisse Deum »
Or, presque à la même date (mars 1645), s'adressent à Gostar, aâsez ignoble personnage, gras bénéficier du Mans et rusé épicurien d'église, il ne trouvait, sur ces mêmes questions où triomphait Arnauld, que pointes et jeux d'esprit : « Vous m'écrivez des merveiÛes sur le sujet du docteur disgracié pour avoir trop parlé de la Grâce. Us sont étranges, vos docteurs, de parler des affaires du Ciel, comme s'ils étoient Conseillers d'État en ce pays-là, et de débiter les secrets de Jésus-Christ, comme s'ils étoient ses confidents. Ils en pensent dire des nouvelles aussi assurées et les disent aussi affirma- -tivement que s'ils avoient dormi dans son sein avec saint Jean.... A votre avis, ne se moque-t-on point là-haut de leur empressement et de leur procès? > £n raillant ainsi^ il n'était pas plus philosophe que tout à l'heure il n'était chrétien; il servait chacun selon son goût, moyennant la même hyperbole, n'étant précisément ni de mauvaise foi avec lui-même ni Sincère, fidèle seulement au son qu'il tirait de sa cymbale et aux beaux yeux que faisait au soleil sa plume de paon.
Les lettres de Balzac à Conrart sont semées de questions empressées sur Port-Royal comme sur l'hôtel Hiambouillet, de retours de curiosité vers M. Le Maître, dont Conrart était parent, et de qui Balzac espérait toujours tirer ces grands, ces riches, ces magnifiques PlaidoyerSy comme un régal pour son esprit languissant, H envoie aussi force remerciements à M. d'Andilly, alors solitaire, pour les ouvrages qu'il reçoit de lui : « Ils me feront homme de bien. £t quel plaisir d'être mené à la
vertu par un chemin si net et si beau ! j'appelle ainsi la pureté de son style et les ornements de ses paroles I » S'il se rattrape par un bout et se raccroche à Port- Royal, c'est par cet unique soin littéraire. A propos de la guerre de 1652, qui intercepte tout : « Quel malheur, s'écrie-t-il, d'être privé si longtemps de la consolation, de nos livres, de nos chastes et innocentes voluptés I de ne plus rien voir du Port-Royal ni delà boutique des Elzevirs ! de ne pouvoir lire ni la Remontrance de M. Salmonnet, ni les vers de M. Ménage, ni les sermons de M. Ogierl » On possède, en ce peu de mots, l'assortiment complet de ses désirs.
Balzac eut pourtant aussi sa conversion quelques années avant sa mort; mais elle offre des traits particuliers au caractère de l'homme ; elle resta bien différente de celle de son ami M. Le Maître, et de toutes celles que nous avons vues selon M. de Saint^Cyran. Il avait pensé à se retirer au monastère de son ami et ancien adversaire, Dom André de Saint-Denys, aux Feuillants de Saint'Mesmin près Orléans. Dans une de ses Dissertations chrétiennes et morales qu'il lui adresse ( la . XVIII*), on lit ce premier projet de retraite très-peu janséniste, et qui n'est guère qu'une variante compassée de Y hoc erat in votis d'Horace :
c Je pense Pavoir autrefois écrit, et il n*y aura point de mal aujourd'hui de le copier : la solitude est certainement une belle chose; mais il y a plaisir d'avoir quelqu*un qui sache répondre, à qui on puisse dire de temps en temps que c'est une belle chose..,. Vous voyez bien où j'en veux venir; mon esprit vous cherche, mon Révérend Père ; ma Solitude a besoin de vous.... Mais entendons-nous bien, je vous en supplie. Je vous avertis que tant que je serai entre la Loire et le Loiret, je prétends d'y être incognito '.Je ne m'appel-
1. L'introduction de ce mol était alors de fraîche date, et cela semblait un trait d'esprit de le placer.
lerai, s'il vous plait, en ce pays-là, ni Balzac, ni Narcisse, ni tointe; je ne prendrai ni ne recevrai aucun autre nom de guerre qui puisse me découvrir. Mon dessein n'est pas de donner réputation à ma retraite : ce seroit vouloir être obscur avec éclat.... Il faut qu'étant auprès de vous, je sois un Secret entre vous et moi, et un Énigme pour tous les autres. »
La peur, le désir, la prétention continuelle de Balzac, c'était d'être poursuivi de lettres et de ne pouvoir se dérober aux charges de la célébrité; il y revient dans la Dissertation XXI*, avec une naïveté incomparable et qui met en son plus beau jour ce genre de fatuité, encore aujourd'hui assez commun :
c Que ce bruit et cette réputation sont incommodes à un homme qui cherche le calme et le repos ! il est la hutte {il fait semblant^ pour se mieux caresser à la troisième personne^ de traduire une pièce latine, et ajoute entre parenthèses qu'à traduit fidèlement), il est la butte de*tous les mauvais compliments de la Chrétienté, pour ne rien dire des bons, qui lui donnent encore plus de peine. Il est persécuté, il est assassiné de civilités qui lui vienaent des quatre parties du monde : et il y avoit hier au soir, sur la table de sa chambra, cinquante lettres qui lui demandoient des réponses, mais des réponses éloquentes, des réponses à être montrées, à être copiées, à être imprimées.... 9
Tel continuait d'être l'homme qui se croyait en trahi de se convertir. £t il se convertissait peut-être en effet, autant que cela était en lui. Cette Dissertation à Dom André laisse percer, vers la fin, des accents élevés, quelque chose de sérieux à sa manière, et qui parait senti- :
< Quand j'ai du peuple et des auditeurs, je crie de toute ma force : Sortons des villes, allons habiter la* campagne, non-seulement pour rétablissement de notre repos, mais aussi pour l'assurance de notre salut. Cherchons Jésus-Christ
où il se trouve plus facilement, selon l'adresse que luimême nous en a donnée : il n'a pas dit qu'il étoit Vox des palais et la pourpre de la Cour; il a dit qu'il étoit h fleur des champs et le lys des vallées *.
c Bien heureux sont ceux qui cueillent cette divine fleur dans les champs de 6aint-Mesmin, qui en font des bouquets et des guirlandes, qui se couronnent de Jésus-Christ!... Je voudrois bien être de ceux-là, et travailler à la fin, après tant de paroles et d'écritures, à la seule chose nécessaire, »
Balzac exécuta son dessein, non pas en allant au couvent de Dom André près Orléans, ses proches s'y opposèrent; maïs il se fil bâtir, aux Pères Capucins d'Angoulème, deux chambres dans une situation parfaitement belle, d'où la vue s'étendait sur toute la campagne, et il allait souvent s'y recueillir durant les dernières années, en compagnie, est-il dit, de ses Muses devenvss tout à fait chrétiennes. Il ne songeait pas à s'appliquer ce mot de Saint -Cyran que « rien n'est si dangereux, quand <Ai se retire du monde, que de s*en faire un petit. » Son Sacrale chrétien date de ce temps. On a une relation très-détaillée de ses dernières occupations par un avocat, M. Morisset ^. La littérature et l'Éternité se disputaient ses pensées. Il faisait des aumônes aux églises, donnait ici une lampe d'argent à l'autel, là une cassolette de vermeil avec un revenu annuel pour entretenir des parfums, et fondait un prix à l'Académie française pour ceux qui enverraient les meilleurs sermons. Ce prix de Balzac, après différentes transformations et adjonctions, est devenu le prixd'Élo-
1. Balzac semble montrer en quelques endroits, comme ici, le sentiment de la nature, de la campagne ; son début du Prince a de la fraîcheur et du pittoresque. Je citerai encore sa lettre à Chapelain (mai 1638), vraie lettre du mois de mai, et où l'on ne voudrait effacer que ce nom de Chapelain qu'il met parmi les rossignols !