Gabriel Naudé, Avis pour dresser une Bibliothèque
UVRE DEUXIÈME. 12t
rhistoire et la discussion directe de l'Hérésie pélagienne et semi-pélagienne. Le second traité et le troisième (l'onvrage entier est divisé en trois tomes on traités) sont tout dogmatiques : le second porte sur l'état de l'homme avant la Chute, le règne d'Adam au sein du Paradis, et ensuite sur la Chute et l'état actuel de l'homme ; le troisième porte au long sur la guérison possible et la Grâce administrée par le Christ Sauveur.
Le second traité s'ouvre par un livre à part et prélimi* naire {liber procsmialis) qui roule sur laméthode à employer en matière de théologie. Jansénius repousse à la ibis la méthode scolastique et la méthode philosophique ^ et même il ne les distingue pas, il les repousse comme un seul et même danger qui est celui du raisonnement humain et de la curiosité qui cherche le comment des mystères. H dte dans l'antiquité le grand exemple d'Origène comme s'étant perdu par-là.
'On est frappé tout d'abord de l'inconvénient qu'il y a pour lui d'avoir ignoré son voisin Descartes. Il parlecontre la philosophie, et la philosophie changeait de lieu et de tactique au même moment. Il s'attaque à la Scolastique, à la forme d'Aristote, et le péril est déjà ailleurs. Il attaque le camp vide aux feux allumés encore, mais l'ennemi vient de déloger. Ce livre sur la raison et V autorité naissait ainsi tout arriéré et suranné à côté du Discours de la Méthode^ de même qu'en fait de style ces Plaidoyers de M. Le Maître, qui eurent le malheur de paraître dans Tannée juste des Provinciales. Si Jansénius avait connu Descartes, il lui eût fallu renouveler ses arguments et anticiper quelques-uns de ceux que l'éloquent auteur de YEssai sur l'Indifférence a si hardiment maniés. Nul doute que Jansénius n'en eût pu découvrir plus d'un et des meilleurs. Je n'en voudrais pour preuve que le chapitre VII, où il expose et met en présence les deux méthodes de pénétrer les mystères de
Dieu : Tune des philosophes et par la seule raison^ voie très-trompeuse, l'autre des GhrétieuSy très-sûre, et dans laquelle intervient, que dis-je? à laquelle préside la charité ; car il ne distingue pas la méthode dite d'autorité^ de cette méthode de charité. Il me parait bien admirable là-^essuSy je traduis textuellement:
c L'autre méthode part de la charité enflammée par laquelle le cœur de l'homme se purifie, s'illumine, de manière à pénétrer les secrets de Dieu qui sont contenus dans l'écorce des Écritures sacrées et dans les principes mômes révélés. Ce mode de comprendre est très-familier aux vrais Chrétiens; c'est par laque dans les personnes spirituelles, honunes ou fenunes, à mesure que la charité s'accroît, la sagesse croit d'autant, jusqu'à ce qu'elle arrive à son jour de maturité parfaite. Car de même que Tarbre naît de la semence, et que la semence à son tour naît de l'arbre, et qu'ainsi l'un et l'autre, par cette production réciproque, vont se multipliant à l'infini, de môme la connoissance de la foi chrétienne suscite l'amour de la charité et opère par elle ; laquelle charité aussitôt excite une nouvelle lumière de connoissance, et cette lumière provoque une flamme d'amour qui de nouveau engendre une lumière; et ainsi, par une émulati(^ et un redoublement continuel, flamme et lumière s'excitant et s'engendrant mènent l'âme chrétienne à la plénitude de la ferveur et de la lumière, c'est-à-dire à la plénitude de la Charité et de la Vérité, c'est-à-dire à la plénitude de la Sagesse. »
Est-il plus vivante et plus persuasive* manière de fonder et d'attendrir la méthode d'autorité que celle que Jansénius tire de saint Augustin sans doute, mais qu'il développe ici avec un génie propre ? Pascal a résumé le tout en deux mots : « La foi parfaite, c'est Dieu sensible au cœur. » De sorte qu'aux philosophes spéculatifs, et qui n'étudient que pour étudier, à ces Chrétiens d'opinion si communs de nos jours et qui, selon le mot
de Saint-Qyran, ne veulent que découvrir des terres nouvelles, à ceux-là, pour les rabattre et les humilier dans leur science même et sur le trône si creux de leur intelligence où ils se complaisent, il suffit de dire avec saint Augustin, avec Jansénius, avec ceux qui parlent des Enfants de DfeUj étant eux-mêmes de ces enfants :
On ne comprend (absolument, à la limite et dans la plénitude), on ne comprend que ce qu'on croit.
On ne comprend que ce qu'on aime.
Ce qui revient encore à dire : on ne comprend que ce qu'on pratique '.
1. J'emprunte ces pensées à un auteur Traiment digne de les exprimer {Les Enfants de Dieu, discours, par M. Vinet, Bâle, J837); on y peut lire à La page 25 : « Lui-même, ce Chrétien d'opinion dont je viens de parler, lui-même ne les comprend pas. Une vallée le sépare des incrédules^ un abtme le sépare des Enfants de Dieu....
Suite de VÀugtisHnus. — Saint Augustin au lieu d'Aristote. — Est-il infaillible sur la Grâce? — A-t-il innové en son temps? — Témoignages catholiques en divers sens. — Livre de VÀugusHn%is sur Adam et les Anges avant la Chute. — L'Adam de Jansénius et celui de Milton. — Liberté dans Éden. — Chute, volonté YÎciée, racine de concupiscence. — Jansénius et La Rochefoucauld. — Jansénius et les décrets des Papes. — VAugustinus dénoncé en Sorbonne. — Le docteur Cornet et Bossuet. — Bourdaloue. — Fleury et les Gallicans. — Un mot encore, par VAugustinus, sur le goût littéraire; si ce goût tient à la concupiscence? — Le Père Bouhours dit que non.
Je continuerai l'examen du gros livre. S'il nous, arrive de nous délecter parfois aux environs et comme aux maisons' de plaisance de notre sujet, achetous-en la permission en ne reculant sur aucun point sérieux^ quand nous sommes au centre même.
Après avoir bien caractérisé la méthode chrétienne» Jansénius raconte au naturel comment il a été amené à interroger saint Augustin sur ces questions de Grâce et de volonté. La doctrine pélagienne et semi-pélagienno lui semblant dès lors (et par une sorte d'instinct et de divination) toute formée directement des purs
principes de la philosophie d'Aristote, il jugea peu à propos, pour s'éclairer là-dessus, de s'adresser ou de s'en tenir à des théologiens tout préoccupés eux-mêmes d^Aristote et de ses règles; il remonta donc plus haut. Mais une fois qu'il se fut pris, dit- il, à saint Augustin, qu'il eut embrassé son œuvre vénérable et que, ne plaignant pas la fatigue, il s'y fut plongé et replongé sans relâche depuis le premier jour jusqu'au dernier durant vingt-deux années, alors son étonnement fut grand; ce que nous l'avons vu exprimer ailleurs dans ses lettres à Saint-Cyran% il le consigne de nouveau ici, mais avec une solennité et dans un retentissement de termes que notre traduction ne peut qu'affaiblir :
c Je fus épouvanté, je l'avoue, plus qu'il ne se peut dire, quand je vis bien clairement avec quel manque d'intelligence les plus graves chefs de sa doctrine avoient été tirés et comme tordus (pbtorto coUo) par les modernes en des sens tout l'opposé du véritable; avec quel aveuglement, plus d'une fois, ce qu'il combattoit avoit été pris pour ce qu'il alléguoit, et des erreurs pélagiennes, plus de dix fois proscrites par lui, avoient paru des vérités augustiniennes; comment, enfin, les objections que lui avoient faites les errants étoient acceptées et avoient cours comme étant ses propres réponses, ses solutions mômes '. »
Suit alors un magnifique éloge de saint Augustin, que Jansénius représente comme ayant fondé et établi plus qu'aucun autre Père ce qu'il appelle les quatre dogmes capitaux du Christianisme, à savoir : 1<* la divinité du Fils contre les Ariens ; 2» la vérité de l'Église catholique, ses marques, sa puissance, ses prérogatives ; 3° la vérité, l'unité, la nécessité et l'énergie du baptême contre les Donatistes ; et enfin, k^ l'intelligence
1. Tome I de cette histoire, livre I, chapitre XI, p. 291 et suiv.