Ce sont ceux dont j'ai parlé plus haut
change et qu'on le modifie avec les siècles. Il y a une politique à côté d'une religion.
SDR U MORT DE M. DE SAINT-CTRAN.
(se rapporte à la page 204.)
n est bon^ en tout ceci, de bien établir à qtfi Ton a affaire et de savoir de quelle nature sont les ennemis et calomniateurs qui vont poursuivre Port-Royal et le Jansénisme pendant toute sa durée. Confrontons, s*il vous plaît, les deux esprits. Voici d'abord les parties essentielles du récit de Lancelot, Tbomme simple, véridî^ que^ sincère, le fidèle Elisée de M. de Saint-Gyran. Celui-ci voyait diminuer sa santé depuis quelque temps et avait des pressentiments de sa fin (1643):
« Trois jours avant sa mort (c*était le jeudi 8 octobre, car il moorot k dimanche;, m'étant donné l'honneur de passer encore chez lui, nous dit Lancelot, je le trouvai fort foible, parce qn'outre le reste il avoit en une perte de sang par les hémorroïdes où il avoit fallu porter le rasoir. Nékn^ moinsil ne laissoit pas de travailler, pratiquant cette parole qu'il disoit quelquefois aux autres : « Stantem mori oportet. » 11 me dit en entrant « Vous venez bien tard, voici l'heure de nous retirer. » En effet, trois heures venoient de sonner. Je lui répondis que je venois seulement en passant pour lui rendre mes respects et apprendre des nouvelles de sa santé, n voulut savoir d'où je venois. Je lui disque je venois de chez M. Ménard, chirurgien, pour un mal que j'avois au genou, qu*on croyoit être le commencement d'une loupe. Il me répondit : « Vous êtes trop heureux si Diea commence à vous affliger. Voyez-moi, aJouta-t-U, me voilà si foible que je ne puis presque me soutenir (il étoit assis dans une chaise à bras), et la moindre fièvre qui me prendroit à cette heure m'emporteroit. » Je me mis à sourire, parce qu'en effet je m'imaginois qu'un homme aussi nécessaire que lui à TÉglise devoit être comme immortel, et que Dieu, l'ayant mis en liberté^ ne le tireroit pas du monde qu'il n'eût achevé ce qu'il avoit entrepris pour son service. Mais nos pensées sont bien foibles pour pénétrer les desseins de Dieu. Il me répondit donc avec un certain air tout plein de bonté : « Vous riez? cela est pourtant vrai.... »
« Ensuite il me demanda des nouvelles de M. de Bascle qui étoit fort malade alors et dont je m'étois rendu le garde pour avoir soin de lui. Je lui dis rétat où il étoit..., qu'il avoit pris des vomitifs depuis huit jours..., mais que, pour tout soulagement, son dernier accès avoit été plus long et plus violent que tous les autres, et qu'à cause de cela le médecin, qui étoit M. Ouenaud, lui en avoit encore ordonné trois autres. M. de Saint-Cyran, qui n'étoit pas trop pour les remèdes, me répondit ; « Dites-lni que je lui conseille de n'en point prendre davantage : si Dieu veut, il le guérira bien sans cela. » Et puis, s'étant un peu arrêté pour lever les yeux vers Dieu à ton ordinaire, il ajouta : « Dites-lui qall fasse dire plutét trois messes,
l'une à Notre-Dame, Tantre à Saint-Denis, et la troisième à Sainte-Gene- Tièye; et après cela qu'il laisse faire Dieu : s'il le veut guérir, il le guérira. » Je sortis là-dessus, et je Tins dire cette nouvelle à mon malade qui en fut fort aise....
« Le dimanclie, dès le matin qui étoit le 11 octobre, on Tint dire à Port- Royal que M. de Saint-Cyran avoit fort mal passé la nuit. M. Singlin s'y rendit i l'iieure même, et étant entré dans sa chambre, il trouva qu'on TaToit laissé tout seul et qu'il ne parloit plus. Ses gens pensoient qu'il leposoit, et il entroit en apoplexie. M. Singlin fit aussitôt grand bruit, se plaignant de ce qu'on avoit si peu de soin d'un malade de cette importance. Mais il sut que tout le monde avoit été la plus grande partie de la nuit auprès de lui, et qu'on ne s'étoit retiré le matin que pour le contenter, parce qu'il avoit tant de bonté qu'il né pouvoit soulTrir que les autres s'incommodassent pour lui.
« U avoit eu de fort grandes convulsions la nuit, qui avoient été causées par un remède dans lequel son domestique, pensant bien faire, mit un peu de sel 'pour le rendre plus fort, et, en le donnant, il en avoit laissé tomber quelque chose sur la plaie qu'on lui avoit faite. L'humeur mordicajite da sel causa une telle douleur à M. de Saint 'Cyran qu'encore qn*il fût l'homme du monde le plus doux et le plus patient, il témoigna néanmoins qu'il souffroit des douleurs insupportables, et ensuite U entra dans des convulsions dont l'agitation causa le transport an cerveau.
« U étoit encore debout à six heures du soir le samedi et dictoit à M. Des Touches la suite des points sur la Mort, lorsque son domestique entra avec ce remède, et il dit à M. Des Touches : « En voilà assez pour aujourd'hui, nous achèverons une autre fois. » Quoique M. de Saint-Cyraa se soit toujours disposé à la mort, néanmoins il y avoit déjà quelques années qu'il le faisoit plus particulièrement, en dictant tous les jours, deux ou trois pensées sur la Mort et sur la Pauvreté....
« M. Singlin, trouvant M. de Saint-Cyran en cet état et CEdsant du bruit, le fit revenir à lui. M. de Saint-Cyran, qui connoissoit assez la malice de ses ennemis, avoit toujours dit que, dès qu'il seroit malade, on ne manquât pas de lui faire recevoir ses sacrements, parce que, s'il arrivoit que Ton fût surpris, ils commenceroient aussitôt à en faire des coûtes et à dire que C'auroit été par un jugement de Dieu ou qu'il seroit mort en huguenot.
« M. Singlin, le voyant revenir, lui rappela ce quil avoit dit, et lui demanda s'il ne vouloit pas bien qu'on allât avertir M. le curé. A quoi ayant répondu avec grande dévotion qu'il ne désiroit plus que cela, on partit aussitôt. M. Des Touches voulut lui-même aller avertir M. le curé. U reçut donc le saint Viatique avec une piété et une présence d'esprit qui édifia tout le monde. La crainte que l'on avoit d'être surpris fit que l'on commença par là et qu'on ne donna l'Extrême-Onction qu'ensuite, car sans cela M. de Saint-Cyran auroit mieux aimé suivre la pratique de l'anUquité qui est de faire précéder l'Extréme-Onction. afin de servir de disposition au saint Viatique.
« Après que M. de Saint-Cyran eut communié, il eut pour le moins encore une grande heure de repos avec un jugement fort présent ; et il employa ce temps à remercier humblement Dieu de la grâce qu'il lui avoit faite. Mais ensuite il retomba dans l'apoplexie qui enfin l'emporta sur les onze heures du matin. M. Pallu, médecin, voyant cela, attribua ce bon intervalle qu'il avoit eu à une espèce de miracle, assurant que c'étoit une chose presque sans exemple.... «
Pour expliquer la version toute difTérente qui fut mise en circulation par les Jésuites et qui consistait à nier que M. de Saint- Cyran eût été en état de recevoir les sacrements, Lancelot ajoute à son récit la particularité suivante :
a II arriva (cette même matinée) que le bonhomme * M. Guérin, doy€n de la Faculté et médecin de M. de Saint-Cyran, comme il Tétoit aussi du Collège des Jésuites, étant mandé chez M. de Saint ^Cyran et y arrivant entre six et sept heures, il le trouva en apoplexie et s'en retourna quelque temps après, ne croyant pas qu'il y eût plus rien à faire. Puis, étant revenu sur les onze heures et ayant su qu'il venoit d'empirer, il se retira aussitôt sans s'informer davantage du particulier et alla dire aux Jésuites la nouvelle de cette mort Ils lui demandèrent de quelle maladie ilétoit mort et s'il avoit reçu ses sacrements : il répondit qu'il ne le croyoit pas, parce qu'il l'avoit vu dès le matin dans l'apoplexie et qu'il ne savoit pas le bon intervalle que Dieu lui avoit donné. Les Jésuites se le persuadèrent aisément, et d'autant plus que cela s'accordoit assez bien avec les avantages qu'ils croyoient en tirer. Ils le publièrent partout, et depuis ils en remplirent leurs libelles, quoiqu'on eût eu soin, pour arrêter la médisance, de faire mettre le contraire dans la Gazelle le samedi suivant, 17 octobre, en ces termes : « L'onzième de ce mois, Vabbé de Saint-Cyran, malade depuis quelques jours, mourut ici d*apoplexie, après avoir reçu le saint Viatique avec une piété digne de son éininente vertu, etc. »
« Mais cela n'arrêta pas la malice de ses ennemis, et ce bruit se répandit-tellement que feu M le Prince^, voulant s'en assurer par lui-même, vint trouver M. le curé de Saint-Jacques>du-Haut-Pas, de qui je VaisUf pour s'informer de ce qui en étoit. Le curé ne manqua pas de rendre témoignage à la vérité, et assura Son Altesse Sérénissime que c'étoit luimême qui avoit administré les sacrements à M. de Saint-Cyran, qui les avoit reçus avec une piété très-édiûante, quoique, quelque temps après, il fût retombé dans l'apoplexie. M. le Prince s'en retourna satisfait d'une part, et plein d'étonnement de l'autre, de voir la hardiesse avec laquelle les Jésuites débitoient cette nouvelle. »
En regard de ce récit, il ne faut pas craindre de mettre celui qu'a donné le Père Rapin dans son Histoire du Jansénisme. Les honnêtes gens, chrétiens ou non, feront aisément la difTérence du ton et du procédé. Le mauvais vouloir perce à tous les mots :
« L'abbé de Saint-CyranT nous dit l'organe des Jésuites), devenu pesant et chagrin par les incommodités de sa prison, n'avoit plus la même vivacité pour rintérét de sa doctrine; il disoit rarement la messe; les jours de fête, il alloit communier dans quelques-unes des chapelles des Chartreux
i . Bonhommey dans la langue du temps, veut dire simplement vieux, et c'est même en ce sens qu il convient peut*étre d'adoucir l'impression
âue nous fait le mot de Balzac, nous parlant de la monde son bonhomme e pire : c'est comme qui dirait : le bonhomme Laërte. De même aussi, quand on disait : le bonhomme Corneille vient de mourir, cela voulait dire simplement : le vieux Corneille....
2. Le père du grand Condé. Il était peu disposé en faveur des Jansénistes.
aTeel'étole; sa ftnté diminaoit tons lesjoars^ et il tomba malade sur Im fin de septembre de cette année 1643. Le mal se déclara d'abord par une petite fièvre dont les commencements parurent peu considérables et san» danger; mais, soit que son tempérament fût entièrement altéré par ce qu'il avoit soufiTert en sa prison, soit que la fièvre fût intérieure et qu'elle ne parût pas aassi dangereuse qu'elle l'étnit en effet, le danger se déclara si brusquement et surprit tellement la vigilance de ses domestiques, qu'on ne pensa qu'aux remèdes sans penser aux sacrements. Il fut près de huit jours en cet état; mais l'ardeur de son mal embrasa ses entrailles déjà desséchées par l'opiniâtreté de son étudt et par les fumées de sa bile ; puis il se fit un transport si fiévreux au cerveau qu'on n'eut pas le temps de lui donner l'Extréme-Onction tout entière, quelque diligence que fissent ses amis pour sauver quelque reste de bienséance qu'il y avoit à ne pas laisser mourir un homme de ce caractère sans sacrements.
« Quoi qu'il en soit, il mourut eûtre les bras de son curé aux premières onctions du sacrement ; ce fut, à ce qu'on prétend, d'une apoplexie dans tontes ses circonstances, et ce fut en vain que, pour sauver l'honneur du défunt, on trompa le public par la Gazette et qu'on gagna le gazetier pour lui faire mettre dans l'article Paris que « le 11 du mois l'abbé de Saint- Cyran, malade depuis quelques jmrs, mourut ici d'une apoplexie, qui lui survint après qu'il eut reçu le saint Viatique, avec une piété digne d'une éminente vertu ; » car celui qui lui donna l'Extréme-Onction témoigna le <:ontraire. Mais, pour démêler les contradictions qui se débitèrent alors sur ce fait, il faut savoir que Honorât de Muisey, alors curé de Saint- Jacquesdu -Haut-pas, traita, sur la fin dt cet été, de cette cure avec Tabbé de Pons qui avoit un frère à la Cour, dans le service auprès de la reine. Le traité entre l'un et l'autre étant conclu, l'abbé de Pons prit possession de la cure; mais je ne sais pourquoi M. de Muisey ne s'étoit pas encore tout à fait démis 4e son poste, et par une toléranot mutuelle ils faisoient, tantôt l'un et tantôt l'autre, les fonctions de curé; et comme, dans l'accès de l'apoplexie qui frappa Saint-Cyran, encourut à la paroisse pour l'Extréme-Onction, Muisey ^u'on demandoit ne s'étant pas trouvé au logis, l'abbé de Pons s'y trouva; il porta les saintes huiles au malade qui mourut peu après. Voici, sur ce sujet, un billet de lui adressé à l'un de ses amis :
« Vous me demandez si M. l'abbé de Saint-Cyran a reçu ses sacrements « à la mort; personne ne peut mieux vous répondre de cela que moi; car, « ayant été appelé par ses domestiques pour lui donner l'Extréme-Onction, « il mourut ava;it que j'eusse achevé; j'avois traité de ce bénéfice avec M l'abbé Honorât Muisey quelques Jours auparavant, et il ne s'étoit pas encore • entièrement défait de ses fonctions ; nous nous aidions l'uu l'autre dans u les besoins de la paroisse, et ne s'étant pas trouvé au logis, je fus appelé « pour assister ce malade en cette extrémité; je ne pus achever, la mort u l'ayant surpris : pour les autres sacrements, il ne les reçut point, et il « ne nous en fut pas même parlé ni à l'un nia l'autre. J'ai ^marqué autour <• du malade deux femmes qui le tervoient avec bien de l'affection, l'une M assez jeune, et l'autre avancée en âge; on disoit dans le domestique. u qu'elles avoient grand soin de lui et qu'il avoit grande confiance en elles. « Mon collègue Muisey déposa que le défunt avoit reçu ses autres sacre- M ments, ce qu'on exigea de lui pour sauver l'honneur de cet abbé, et ce fut it h force d'argent qu'on tira ce témoignage. C'est tout ce que je sais sur « cela.
« L'ABBÉ DE PONB. CURi 01 SAINT -JACQUES-DU-HaUT-PAS. »
H On ne peut assez s*étonner, continue le Père Rapin, du soin qu*eorent les Jansénistes de faire à ce détint un faux honnear d'avoir reçu à la mort ses sacrements, lui qui enseigna toute sa vie la vertu qu'il y avoit de s'en priver en mourant, et qui, ayant été malade d'une fièvre qui dura plus de dix jours et qui l'avertissoit de penser à la mort et de s'y préparer, affecta d'éviter à de'^sein les sacrements pour faire un exemple en sa personne de cette afnreuse dévotion. »
Nous avons là sous les yeux un exemple abrégé et frappant de la charité et de la bonne foi de nos adversaires. Ainsi, voilà un cur6, l'abbé de Pons, qui dans sa lettre accuse son collègue d'avoir été corrompu à prix d'argent pbur mentir. A s'en remettre même à son dire, appelé auprès d'un mourant, il y joue le rôle d'un espion plus que le ministère d'un consolateur ; il remarque si les femmes de service sont jeunes ou vieilles, afin de le rapporter. Il y a, pour le reste de la déposition, un tel désaccord entre lui et Lancelot que je me borne à le constater. Les deux récits sont inconciliables. Il y a quelqu'un qui ment : lequel est-ce? D'après l'abbé de Pons, ce sont les domestiques de M. de Saint-Cyran qui vont le chercher ; d'après Lancelot, c'est M. Des Touches, jeune homme de famille, qui va avertir le curé : d'après Lancelot, on a commencé auprès du mourant par le saint Viatique pour plus de sûreté ; l'abbé de Pons se garde bien de le dire, il se tait sur la communion, et il insiste seulement sur ce qu'il n'aurait pu achever l'Extrême-Onction. Mais que devient alors cette grande heure de répit et de connaissance, ce bon intervalle laissé au mourant et qui étonna le médecin M. Fallu T La discussion du détail échappe; il faut y renoncer ici coAime en la plupart des cas analogues et se borner à opter entre la moralité des déposants. Or, qu'on relise les deux récits : de quel côté est la moralité, le scrupule, le sentiment chrétien, le respect de l'âme humaine, la crainte d'accuser le prochain à faux? Car remarquez comme l'honnête Lancelot prend soin d'excuser l'erreur première des Jésuites et de la motiver en quelque sorte : il hésite à supposer qu'il puisse y avoir, de leur part, une invention toute gratuite, l'innocent ! — Cet abbé de Pons est le môme curé dont le Père Rapin, dans la suite de ses Mémoires, nous dit qu'il était tout dévoué à la Cour, et qu'il rapportait à la reine , dans des audiences secrètes ou par de fréquents avis, tout ce qui se passait dans sa paroisse. Le Père Rapin donne à entendre qu'il fut empoisonné par un ecclésiastique de nos amis ou de notre bord. 11 y eut en effet dans^l'année 1648, année de la première Fronde, une tentative d'empoisonnement, à ce qu'il paraît bien, sur la personne de ce curé chaud royaliste. Il n'en faut pas plus pour que le Père Rapin insinue son venin de notre côté. Il ne se doute pas, d'ailleurs, de l'odieux des armes qu'il emploie. 11 tient à damner, avant tout, nos gens, à vouer cet affreux Saint- Cyran à l'Enfer; voilà son unique pensée : il n'est pas difficile sur
les moyens. « Ils ont voulu faire mourir M. de Saint-Cyran en athée, disait l'évoque d'Orléans d'alors, M.deNetz, indigné de cette calomnie opiniâtre des Jésuites : voilà comme la rage et Tenvie de ces bons Pères passent jusque dans les sépulcres. » Les haines ecclésiastiques ont ce privilège d'être inf&mes tout à leur aise et en toute sûreté de conscience. Elles n'ont pas changé de nos jours. L'éditeur des Mémoires de Rapin et l'annotateur sont imbus du môme esprit et du même fanatisme : il leur suinte par tous les pores. Ils ont besoin de dénigrer et de flétrir tout ce qui n'est pas pour leur orthodoxie jésuitique ou pour leur infaillibilité romaine. 0 morale naturelle , simple, droite, légitime, inaugurée par les sages, acceptée par les bons cœurs et les bons esprits, morale des honnêtes gens, claire et pure comme le jour, manifeste comme le soleil, quand donc seras-tu assez large, assez abondante, assez ouvertement saluée, honorée et pratiquée dans notre France pour laver et noyer à jamais ces baves impures l
SDR M. DE BARCOS.
( Se rapporte à la page 222. )
Le Père Rapin, dans ses Mémoires très-mélangés, et dont j'ai caractérisé l'esprit, a des parties, toutefois, qui ont pour nous un véritable intérêt et qui méritent attention : c'est lorsqu'il rapporte des conversations qu'il a eues personnellement et qui ont passé presque en entier sur le papier. 11 y faut toujours faire la part de son intention qui n'est pas bienveillante; mais le sens général et l'ensemble du mouvement subsistent. En ce qui est de M. de Barcos, il eut sur lui des renseignements assez particuliers qui lui furent donnés par Bartet, secrétaire du Cabinet, qui habita la Touraine pendant sa disgrâce, et qui put même acquérir une terre avec titre de marquisat sur la frontière de la Touraine et du Berry. 11 y avait noué d^ relations avec M. de Barcos en qualité de voisin et d'homme d'esprit qui cherche ses pareils :
« Ainsi (nous dit le Père Rapin) l'abbaye de Saint-Cyran fut une de ses promenades les plus ordinaires, et Tabbé un de ses entretiens les plus réglés. Il le trouvoit à son gré par un fonds de sincérité qu'il lui vit dans le cœur et par une grande capacité. Voici donc ce qu'il m'en dit dans le pre- ' mier voyage qu'il Ût à Paris, après que le dac de Créqui, son paUron, l'eut
raccommodé arec la Cour. Et comme ce marquis (Bartet) avoit l'esprit vif, pénétrant , et qu'il étoit fin comioisseur des gens qu'il trouvoit, il me le déchiffra de cette sorte :
« C'étoit, me disoit-il, un savant homme que Saint-Cyran de Barcos, qui avoit, déjà passé une partie de sa vie enfermé dans la solitude i ne voir personne, dans Tétude des saints Pères, qu'il savoit très-bien, n'ayant eu presque, depuis plus de vingt-cinq ans qu'il étoit abbé, d'autre occupation que celle-là. Outre l'étude des Pères, il s'étoit attaché à celle de l'histoire de l'Église, sur quoi le marquis prenoit plaisir de l'entendre parler. Ces entretiens lui paroissoicnt mêlés d'un fonds de candeur qui ne déplaisoit pas à un homme touché de l'amour du vrai par la qualité de son esprit et nourri aux déguisements de la Cour, et ne laissoient pas de lui être d'an grand ragoût, surtout quand il lui racontoit avec une ingénuité admirable la vie qu'on menoit à Port-Royal, et qu'il lui parloit à cœur ouvert, sans presque aucun ménagement, du docteur Arnauld, qui étoit alors à la tète des affaires, et de son collègue Nicole. Barcos étoit austère et vivuit dans une sévérité qu'il observoit comme l'esprit de la nouvelle morale, qu'on ne pratiquoit plus à Port-Royal , où l'on s'étoit relâché , disoitil, mais qu'il faisoit pratiquer en son abbaye ; il prétendoit qu'on avoit trop de commerce à Paris avec le grand monde, qui s'introduisoit peu à peu dans le couvent par les entretiens des grilles, où les dames de qualité prenoient plaisir de s'aller délasser du bruit de la Cour à entendre parler des religieuses stylées à débiter les sentiments de saint Augustin sur la Grâce et sur la Prédestination, C«i airs si séculiers et si mondains lui déplaisoient au dernier point. Il trouvôit dans Arnauld de l'esprit, mais trop de commerce du monde , prétendant qu'il étoit trop dissipé et trop répandu; et ayant appris la liaison qu'il avoit alors avec la duchesse de Longueville, il la traitoit de profanation, trouvant qu'il étoit impossible que par là l'esprit du siècle n'entrât dans leurs affaires et qu'il ne gàtàt tout; car c'est le propre, disoit-il, de cet esprit de corrompre la vérité et d'être on obstacle essentiel à son établissement.
« Il étoit si déterminé à désapprouver la conduite qu'on tenoit à Paris pour la défense de la doctrine qu'on ne pouvoit le calmer sur cela; c'est aussi pourquoi on ne le consultoit presque point sur les affaires du parti, et qu'on le laissoit là comme un homihe chagrin dont on considéroit la vertu, qui faisoit honneur au parti. Il ne pouvoit approuver cette foule d'écrits qu'on faisoit à Port-Royal pour défendre la nouvelle opinion ; outre qu'il y trouvôit peu de bonne foi par ces sortes d'artifices dont on s'y servoit pour nier que les Propositions fussent de Jansénius, il étoit persuadé qu'il y avoit plus t gagner par une vie exemplaire et par de bonnes mœurs que par des discours et des écrits. Les livres, disoitril, surtout ceux d'Arnauld, qui âiit trop le docteur, et ceux de Nicole, qu'il traitoit d'ignorant, gâtent tout; et il ne pouvoit approuver le démêlé qu'ils eurent l'un et l'autre contre Claude, ministre de Charenton, ni tout ce quils écrivirent •ontre lui sur la transsubstantiation, prétendant que c'étoit sortir hors de leur sujet et qu'ils dévoient se renfermer dans la matière de la Grâce....»
Dans ce qui suit, le Père Rapia a trop mêlé du sien à ce qui lui venait de M. Bartet pour nous permettre de nous confier à lui plus longtemps; mais tout ce premier point du discours, où Ton sent le témoignage indifférent et assez impartial d'un homme du monde
concorde bien avec ce que nous savions déjà de la. ligne de conduite de M. de Barcos et ce que nous avions reconnu du fonds de ses sentiments.
SDR M. DE LA PETITIERE ET M. DE LA RIVIERB.
(Se rapporte à la page 233, 23S.)
M. de La Petitière vécut longtemps après sa retraite ; il fit obligé de quitter le désert de Port-Royal en 1660, au commencement de la persécution qui dispersa les solitaires : il se retira à Paris sur la paioisse de Saint-Paul et continua.son régime de pénitence. Les auteurs du Nécrologe ne sont pas d'accord sur Tannée de sa mort, 5 janvier 1670 ou 1672 ou 1679. Je trouve son nom mentionné dans les Joumattx de M. Des Lions. On se servit de lui pour agir auprès du nouvel archevêque de Paris, M. de Péréfixe, qu'il avait particulièj^ement connu autrefois, du temps que Tabbé de Beaumont faisait partie de>la maison du cardinal de Richelieu : « (3 juillet 1663} Il (rarchevêque) devoit ôtre vu et tAté par un c nommé M. de La Petitière qui est son ami, homme d'épée et c grand ami de M. de Saint-Cyran. Il se relève tous les jours à c minuit pour dire matines et, en un mot, garde la règle et Tolfice (C de saint Benoît avec un autre pénitent dont on ne m*a pas dit c le nom. » Et à la date du 10 août 1670, M. Des Lions, mettant à la file une suite de propos ou de nouvelles quMl vient d'apprendre de la bouche du Père pes Mares, rapporte : <c que depuis peu M. de La Petitière, ce fameux pénitent de Saint-Cyran, avoit donné à M. Arnauld 1500 livres de rentes, que celui-ci n'avoit presque point de bien, environ 600 livres de patrimoine, etc. » On se tromperait pourtant si Ton en concluait que M. de La Petitière était mort cette année-là (1670) et qu'il avait fait ce don par testament. II ne mourut en effet qu'en 1679, comme on peut s'en assurer par le Journal manuscrit de Port-Royal pour cette année : « Le mardi 17 janvier, après None, on dit Vêpres et trois Nocturnes des Morts pour M. de La Petitière, mort à Paris la veille des Rois. ~ Le mercredi 18, on acheva le service de M. de La Peti^ tière : ce fut M. de Saci qui chanta la Messe. »
On en sait plus sur M. de La Rivière, et le Journal de Port- Royal pour l'année 1668, nous donne une relation de sa fin. U « alla à Dieu » dans la Semaine-Sainte, le jeudi 29 mars, après quelques jours d'une maladie aiguë et douloureuse qu'il supporta comme le patient le plus humble et le condamné le plus soumis.
Ce fut dans la fenne des Granges qu'il agonisa et expira. Il n'avait pas c^sé; même durant ces années de persécution, de soigner les bois du monastère. Seulement il ne demeurait plus à Port-Boyal, depuis qu'il y ayait garnison, n'étant pas bien aise de se rencontrer avec les gardes. L'exempt qui les commandait ne laissait pourtant pas d'avoir du respect pour lui : il l'avait quelquefois rencontré dans les bois, mais sans avoir jamais osé l'approcher pour lui parler. LorsquUl fut mort, les Religieuses firent demander à l'archevêque qu'on leur permît de l'enterrer dans leur église, puisque cette église était sa paroisse depuis plus de vingt ans. L'airchevêque fit répondre qu'il y avait des raisons pour ne pas permettre que M. de La Rivière fût enterré à Port-Royal et qu'il devait l'être à Magny en qualité de paroissien : ce qui fut exécuté avec le regret pour les Religieuses de ne point posséder les restes^ qui leur étaient dus, de cet ami et de ce serviteur fidèle.
SDR M. DU HAMEL.
(Se rapporte à la page 242.)
M. Du Hamel, docteur de Sorbonne et curé de Saint-Merry,^ avait été l'un des hommes les plus considéraUes et les plus influents du parti janséniste pendant près de dix années ; il avait fait de grandes actions, comme on disait alors, avant de faiblir et de s'éclipser. Il était né, à ce qu'on suppose, au château de NainviUiers près de Pluviers, en Beauce, on ne dit pas Tannée. Sa jeunesse avait été vive, enthousiaste et toute portée aux pratiques de piété et de charité. Ayant connu M. de Saint-Gyran dès le temps où l'illustre prisonnier était au donjon de Vincennes, il l'avait eu pour directeur. Nombre de lettres de Saint-Cyran lui sont adressées. C'est à son école qu'il prit ime si haute idée du sacerdoce et delà pénitence. L'archevêque de Sens, messire Oc* tave de Bellegarde lui ayant confié la cure de Saini-Maurice, une des plus grandes de son diocèse, M. Du Hamel y développa un certain génie de réforme qui s'attesta bientôt par des actes extraordinaires de pénitence, renouvelés de l'antiquité. Il mérita que, dans la Préface du livre de la Fréquente Communion, M. Amauld le proposât publiquement en exemple dans une page quia été souvent citée : « Tout le monde sait qu'à vingt-cinq lieues de Paris, « Dieu a retracé une image vivante de la Pénitence ancienne parmi
«< tout un peuple par la vigilance et la charité d*un excellent pas- «< teur et par la sagess^e d'un grand archevêque^ etc. » C^t du curé de Saint-Maurice et des fruits singuliers de son zèle qu'il était question en cet endroit. M. Feydeau, un témoin fidèle, qui semble avoir eu pour mission d'accompagner et de seconder la vertu de M. Du Hamel aussi longtemps qu'elle marcha droit, nous est garant de l'exactitude des éloges d'Arnauld. Le curé de Saint-Maurice ne pouvait rester enseveli dans ce village : H. de Saint-Cyran ne vécut pas assez pour le voir à Saint-Merry, et je ne sais s*il l'y aurait désiré; car, selon la remarque de Lancelot, a quoique M. de Saint-Cyran fût fort réservé à juger, parce que, « comme ildisoit quelquefois lui-môme, la charité ne juge point, « il n'a néanmoins jamais témoigné faire de M. Du Hamel une <c estime qui égalât la grande réputation que son humeur si agis- « santé et cette gaité aimable qui paroissoit sur son visage loi 4 avoient acquise parmi le monde. Je ne sais], ajoute le discret « Lancelot, s'il entrevoyoit dès lors dans cette grande âme quel- «< que foiblesse, qui fût comme une semence de ce que nous avons « vu depuis en lui à l'égard de la vérité. » Quoi qu'il en soit, M. Hillerin, l'un des curés de Saint-Merry <, se sentant plus &it pour être un pénitent et un solitaire qu'un administrateur ecclésiastique et un conducteur des âmes , s'était remis aux mains de M. de Saint-Cyran qui l'encourageait et le guidait pas à pas dans cette vocation vers la retraite : après M. de Saint Gyran, M. Singlin acheva son œuvre et détermina M. Hillerin â résigner sa cure en faveur de M. Du Hamel, qui devint ainsi l'un des curés de Saint- Merry, de cette paroisse populeuse et centrale, surtout marchande et bourgeoise, riche aussi en fidèles de tout rang et de toute qualité (entre autres le président de Novion, le président de Blancmesnil, le conseiller d'Ëtat M. de Morangis, M. de Caumartin, évêque d'Amiens , quand Use trouvait à Paris, etc.). Pendant près de dix années (1645—1654), M. Du Hamel y marqua avec éclat par des actes et des manifestations de tout genre, par des fondations utiles et neuves ou par des retours â l'ancienne discipline. Il institua des conférences célèbres ; il réunit en communauté des ecclésiastiques de piété et de doctrine, une pépinière de docteurs; il avait des assemblées de dames, de femmes de la bourgeoisie, et il excellait à stimuler la charité, donnant toujours le premier l'exemple et prêt, à chaque moment, à se dépouiller pour les pauvres. Son extrême charité, nous dit une Relation véridique, ne parut jamais plus que du temps de la guerre de Paris. « Voyant qu'un grand « nombre de femmes et de filles des villages voisins se réfugioient
1. Cette paroisse de Saint-Merry avait deux lïorés i la fois qai se parta-
Î;eaient le ministère et qui étaient de semaine à tour de rôle. Cnacan faisait e prône ultemativement, de deux dimanches Tun. Qu'on juge de l'état des choses quand la zizanie se mettait entre les deux pasteurs I
« dans Paris, il loua l'hôtel de Gaumartin dans le cloître de Saintce Merry pour les loger. Deux fois par jour il leur faisolt une ina struction^ et il les nourrissoit et les entretenoit de toutes choses. » Il donnoit si libéralement, et sa charité étoit si connue de tout a le monde qu'une infinité de pauvres des autres paroisses venoient a demeurer sur la sienne pour être secourus. Cependant, chose te surprenante! lorsque la guerre fut finie ^ la trésorière des pau-
< vres trouva encore vingt-six mille livres entre ses mains qui «< furent envoyées en Picardie, tant l'aumône avoit été donnée avec oc profusion'. » Il avait une certaine majesté naturelle, un beau port, un air agréable et grave tout ensemble , le don de toucher et d'émouvoir, le don, comme on disait, «d'ouvrir les cœurs et les bourses. « Son éloquence facile et imposante, où il entrait du pathétique et du dramatique, persuadait tout ce qu'il voulait; on ne pouvait rien lui refuser. « On en vit un exemple admirable oc dans un accident qui arriva à THÔtel-Dieu. H plut avec tant ce d'abondance que les eaux firent tomber une des salles de cet « hôpital, et les curés de Paris furent priéd de vouloir exciter les u fidèles de contribuer à la rebâtir. M. Du Hamel y exhorta « ses paroissiens avec tant de force qu'on trouva le lendemain s dans le tronc de l'Hôtel-Dieu jusqu'à la somme de dix mille 11-
< vres. Il en dépensoit tous les ans près de quarante, tant par lui « que par les dames de la Charité. Tout le monde lui donnoit, il a prenoit à tout le monde, ne parlant que de ses pauvres. » — Il faisait un prône tous les quinze jours , et il déployait un talent merveilleux dans cette manière d'instruire. Les instructions de son humble et fervent collaborateur M. Feydeau, s'y ajoutaient après Vêpres ; on y venait en foule, et c'était l'opinion alors dans le monde des paroisses qu'il n'y avait rien de si beau à entendre que « le Prône de M. Du Hamel et le Catéchisme de M. Feydeau.» Quand M. Du Hamel prêchait le Carême, il allait le plus souvent qu'il pouvait, s'inspirer à Port-Royal, d'où il revenait plein des vérités les plus importantes qu'il débitait ensuite avec chaleur et abondance. Bien que très-appuyé durant ces années, soutenu par un parti puissant et porté par la faveur publique, il avait souvent fort à faire et il était loin de s'accorder toujours avec le curé son
^ collègue, surtout quand ce collègue fut M. Amiot. Ils ne tardé • ^ rent pas, ce dernier et lui, à être ce qu'on appelle à couteaux
tirés. Je passe sur quantité d'actions et de particularités qui sont .
racontées dans sa Vie, et dont quelques-unes trahissent un état de
guerre sourde ou flagrante. Il résulte de ces témoignages que J M. Du Hamel était un homme de cœur, d'effusion, d'entraînement ; plus encore que de poids et de prudence. On lui tendit bien des
pièges : il ne sut pas tous les éviter. Partisan dévoué du cardinal