ETHNOGRAPHIE DE LA COCHINCHINE ( PI. LXI1I
Cette contrée, comblée des dons delà nature, réunit aux avantages des pays chauds ceux des climats tempérés; des brises de mer modèrent la brûlante chaleur de l’été; des pluies abondantes et périodiques renouvellent continuellement la fertilité naturelle du sol, et il est assez ordinaire d’y faire jusqu’à trois récoltes de grains dans une seule année. Le riz est le principal objet de la culture. Le plat pays produit en outre des noix d’arèque, des feuilles de bétel, du tabac, de la canelle, de la soie, du coton, et surtout du sucre, qui peut être considéré comme la principale denrée de ce pays. Les inondations produisent à la Cochinchine le même elfet que les débordemens périodiques du Nil ont en Egypte, et la rendent un des pays les plus fertiles du globe.
On peut considérer les Cochinchinois comme une colonie Chinoise; car il existe la plus grande analogie entre les coutumes de ces peuples voisins. Ils ont les mêmes pratiques ~ de dévotion, les mêmes superstitions; ils observent la même étiquette dans les mariages, les pompes funèbres et les processions. On retrouve de pareils rapports dans leurs arts et dans leurs productions industrieuses. Le code criminel des Cochinchinois diffère peu de celui de la Chine, et leur supplices sont les mêmes. Les caractères d'écriture des deux nations sont exactement semblables; mais leur langue diffère tellement, par la prononciation seulement, que les deux peuples ne s’entendent qu'avec peine lors qu'ils se parlent.
Cette conformité que l’on remarque entre les coutumes et les usages des deux nations n’à plus lieu lorsqu'on se borne a considérer leur caractère moral. Le Chinois est grave et sévère; le Cochinchinois gai, ouvert et familier. Le premier croirait s'avilir en confiant une affaire importante à une femme ; le second les regarde au contraire comme particulièrement propres aux affaires. A la Chine, esclaves de l’opinion, les femmes, privées pour ainsi dire de la liberté de leurs membres, passent leurs jours dans une triste et ennuyeuse retraite. A la Cochinchine , elles jouissent d'une telle liberté, qu'elle a dégénéré en licence.
L'extérieur des Cochinchinois n’est point prévenant. Leurs femmes sont peu remarquables par leur beauté; mais elles ont de la vivacité et de la gaité. Beaucoup plus
nombreuses que les hommes, elles s'occupent avec activité des travaux de la campagne.
L’habillement des hommes diffère singulièrement de celui des Chinois. Au lieu de vêtemens luuds et épais, ils ne portent qu'une veste et un large caleçon, retenu par une ceinture, leurs jambes et leur pieds sont nuds. Leurs orteils acquièrent par- là une si grande facilité de se plier, que dans beaucoup de métiers, et principalement dans celui des constructeurs de canots, ils deviennent, ainsi que le reste du pied, les auxiliaires de la main. Dans leurs amuseinens, surtout au jeu du volant, les agiles et ingénieux Cochinchinois se servent de leurs pieds comme d'autres peuples se servent de leurs mains. Ils n’ont point de raquettes et ne se servent pas de leurs mains. Lorsque le volant descend vers les joueurs, ils prennent un peu de course, en faisant un saut, le frappent de la pointe du pied et le renvoient en l’air avec beaucoup de force. Il est rare qu’ils le manquent et ne lui donnent la direction qu’ils désirent. Le volant est fait d’un morceau de cuir sec, roulé en rond et lié avec un cordon. Dans ce cuir sont renfermés deux ou trois longues plumes, qui s’écartent vers le haut, mais qui sont si rapprochées par le bas, qu'elles passent dans des trous qui n’ont pas plus d'un quart de pouce de distance entre eux. Ces trous sont toujours dans le centre d’une pièce de monnoie de cuivre. Deux ou trois autres de ces pièces sont au fond du volant pour lui servir de contrepoids, et leur son fait connaître aux joueurs quand il approche d’eux. Leurs longs cheveux noirs, relevés sur le sommet de la tête, sont recouverts par une espèce de turban. Les soldats ont pour armes des sabres et des piques d’une énorme longueur, ornés de glands de poil teint en rouge, couleur qu’excepté dans le service militaire, ou par ordre du Souverain, personne ne peut porter ni dans ses vêtemens. ni dans les équipages.
L’habillement des femmes consiste en une chemise de toile de coton, bleue ou brune, qui descend jusqu’au milieu des cuisses, et un caleçon de nankin noir. Elles ne portent ni bas ni souliers; l’usage des sandales est réservé aux femmes du premier rang.
La Cochinchine est du petit nombre des pays où l’on mange de la chair d'éléphant. Quand le roi ou quelqu’un des vice -rois fait tuer un éléphant pour sa table, il en envoie des morceaux aux personnes élevées en dignité, et ces présens sont regardés comme une grande marque de faveur. Les Cochinchinois préfèrent la viande de buffle à celle de bœuf. Ils ne font point usage du lait. Le riz est d'une plus grande importance pour ce peuple, que le pain ne l’est pour les Européens, parce qu’avec ce grain, il n’a besoin que d’un peu d’épice, d’huile et de viande. Ce qu'il recherche le plus, sont les liqueurs spiritueuses , le tabac, la noix d'arèque et les feuilles de bétel. Les personnes de tout sexe et de tout état mâchent des noix d’arèque avec des feuilles de bétel, et fument du tabac. On les renferme dans un sachet de soie , pendu à la ceinture et divisé par compartimens , et ce sachet est un des principaux objets de l’habillement. Tout homme qui possède quelque fortune, se fait accompagner par un domestique, chargé de lui porter sa pipe et son tabac. Il tient lui même son arèque et son bétel dans un petit étui ou dans une bourse qu’il attache à un joli ruban, passé par-dessus l’épaule, et tombant jusqu’à la ceinture. (PI. LXIII) Cette plache offre le dessin d'une galère pontée, de
construction légère, alongée et propre à naviguer avec célérité, telle qu’elle est représentée et décrite dans le voyage de lord Macartney.
Le culte de buddhod ou fo, répandu dans presque tout l’orient, constitue la religion de la Cochochine. Les Cochochinois manifestent leur piété, en offrant à la Divinité les premiers nés de leurs troupeaux et les premiers de leurs fruits. Le sommet d'un arbre en est ordinairement le temple; ils y fixent une espèce de cage, et y placent l’effigie de leur dieu. Quelquefois on voit de petites boîtes suspendues aux branches; elles contiennent des statues de bois ou des images peintes et dorées , en papier découpé; des inscriptions accompagnent ces objets révérés et en indiquent la destination sacrée. Souvent ils renferment dans une petite boite leur dieu favori, et la portent toujours sur eux.