TROISIÈME ACTE
La scène se passe dans le eamp ârançais au bord du Rhin, La bataille a lieu dans le lointain, dans la plaine de Friedltngue, & les paysans effrayés viennent demander proteâion aux trqu-» pes de réserve qui gardent le camp, La compagnie de Brisacier se désespère de ne pas p^ndJTe part au combat. En ce moment, Brisacier & Ghavagnac, pâles de la nuit qu'ils ont passée^ l^eparaissent & eherehent à échapper aux inter? rogations. Le capitaine veut regagner la salle des arrêts, mais on vient annoncer que la bataille eft perdue 3c que Taile gauche des impériaux se prépare à attaquer le camp^ Le peuple effrayé
s'adresse au capitaine, qui voyant revenir des soldats débandés prend sur lui la résolution d'appeler sa troupe aux armes.
Pendant que les paysans suivent avec anxiété les chances du combat, les chefs vidorieux reviennent du côté opposé, & là se passe la scène hiftorique dans laquelle les soldats nommèrent Villars maréchal de France sur le champ de bataille. Cependant une inquiétude interrompt ce triomphe : on apprend à Villars qu'un parti de troupes débandées ont été ramenées au combat par une compagnie de réserve, qui elle-même a été à la fin repoussée par le gros des ennemis en retraite. On envoie du monde pour les dégager, & bientôt l'on ramène Brisacier confondu.
Parmi les ennemis qu'il a trouvés en face de lui, il a reconnu le vieillard myftérieux, & n'osant le frapper il s'eft précipité parmi les ennemis en appelant la mort. Conduit devant le général en chef après avoir été dégagé, il demande d'être jugé selon la rigueur militaire, & les chefs ne peuvent prononcer autre chose que la mort ; au moment où le conseil se réunit pour prononcer cet arrêt, on amène des prisonniers faits dans la sortie qui a été cause de ce désordre & qui, on le comprend, a été tentée par les habitants du château. Le capitaine Brisacier, qui, en proie à des idées myftiques, ne voulait plus que mourir
pour retourner au séjour féerique entrevu la nuit précédente, reconnaît avec désespoir les habitants du château qui ne sont plus que des proscrits; le lieutenant, jaloux de son grade qui lui a nui encore dans cette affaire, raille Ghavagnac qui, pour essayer de sauver son ami, avait raconté les circonftances fantaftiques de la nuit. Cette ironie porte en même temps au cœur de Brisacier; toutefois les prisonniers viennent près de lui, & une explication donnée par la margrave achève de dissiper ses doutes. En même temps la margrave lui apprend que Pélefteur roi des Romains^ son parent, traite en ce moment même avec Villars, & que, grâce à des concessions faites à la France, la délivrance des prisonniers eft assurée. Ne se doutant pas en outre de la position dans laquelle s'eft mise Brisacier, elle appelle Diane & réunit les amants comme désormais fiancés. Là a lieu une scène où Brisacier mêle tristement en lui-même la perspeftive de sa mort à rheureuse deftinée qui lui arrive en apparence.
Le voilà reconnu membre d'une illuftre fa-^ mille, on lui promet celle qu'il aime; tout s'éclaircit autour de lui; ces êtres fantaftiques, entrevus comme dans un rêve, sont vivants & lui va mourir! Au moment où, n'osant les détromper,
il accepte ce que la margrave lui promet, la décision du conseil de guerre eft annoncée & consterne les âssiftants.
La margrave quitte la scène, avertie de Tarrivée de Téledeur roi des Romains. Elle court à lui pour l'implorer, & Ton apprend bientôt qu'il eft en conférence avec Villars. Mais ce qui rend la grâce impossible au moment où elle semble décidée, c'eft qu'un sergent coupable d'unt faute analogue a été déjà passé par les armes. Cette péripétie, à laquelle* on peut ajouter le murmure des soldats qui croient qu'on va faire un passe-droit à cause de l'origine noble du capitaine désormais reconnue, amène une résolution par suite de laquelle un peloton eft commandé pour l'exécution par les armes de Brisacier. Le trompette Ghavagnac parle en secret aux soldats choisis pour cet ade, lesquels sont de vieux soldats qui, comme lui, ont concouru à sauver autrefois Brisacier enfant.
La nuit commence à tomber & les troupes repassent le Rhin en abandonnant la rive, par suite du traité fait avec Télefteur; on entend bientôt le bruit de l'exécution de Brisacier, & les proscrits se désolent sur la scène de cette con*damnation qui s'exécute derrière les arbres voisins. Mais un inftant après, la troupe reftée en
dernier lîeu s'embarque, & Brisacier, qui n'a subi qu'un simulacre d'exécution deftiné à tromper l'armée, se jette dans les bras de ses parents avec lesquels il vivra désormais en épousant Diane d'Alby/
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Henry Mtirger cft mort le 28 janvier î86i, à dix heures moins un quart du soir, dans la nouvelle maison Dubois, au faubourg Saint- Denis. Il eft mort d'une mort horrible, barbare, injufte. Une de ces afFedions charbonneuses qui ne pardonnent pas, ou qui ne retardent leurs effets que de complicité avec les plus monstrueuses souffrances, a dévoré en quelques jours ce corps qu'animaient une âme exquise & un esprit élevé. Henry Miirger n'avait pas trenteneuf ans. On a voulu rattacher sa mort aux privations premières de sa jeunesse, en faire la conséquence d'une exiftence trop disputée pour n'avoir pas été atteinte jusque dans ses sources profondes; mais les médecins ne nous ont pas
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tenu ce langage. Ils n'ont vu dans le coup de foudre qui Ta renversé qu'un accident en dehors de toutes les prévisions, qu'une calamité indépendante des calamités du passé. Ceux qui cherchent absolument une logique au trépas, n'ont sans doute pas rencontré Henry Mûrger dans ces dernières années : sa carrière rendue désormais facile, son séjour confiant à la campagne, ses affedions groupées autour de lui, tout avait contribué à effacer les traces d'un noviciat littéraire qui compta parmi les plus pénibles; l'aurore d'une seconde jeunesse s'annonçait même en lui par une légère pointé d'embonpoint. Fait chevalier de la Légion d'honneur^ accueilli dans les salons où l'on fête encore l'esprit, hautement eftimé de tous les lettrés, vivement goûté du public, l'auteur du Dernier Rende\-vous. était sur la route de l'Académie, lorsqu'une erreur brutale de la maladie l'a jeté tout à coup sur le lit de la Maison municipale de santé !
La biographie d'Henry Mûrger comporte peu de développements. Je lui ai entendu dire que sa famille était originaire de Savoie. Il eft né à Paris ; il y fit des études assez hâtives, mais d'où la latinité ne fut pas exclue. On le plaça dans une étude, comme Scribe, comme Henry Monnier, comme Balzac, il y refta assez de temps pour prendre en horreur le papier timbré. Une
place de secrétaire chez un grand seigneur russe lui fut offerte : il l'accepta. Hantant le quartier Latin, qui était alors un Paris dans Paris, il s^ lia avec une bande de jeunes gens qui, depuis^ se sont tous créé d'importantes positions : r-* avec M, Augufle Vitu, aujourd'hui l'un des principaux rédadieurs du Constitutionnel; avec M. Champfieury, le romancier si discuté & si p<çulaire; avec M. Fauchery, le correspondantvoyageur du Moniteur; avec MM. Théodore de Banville, d'Héricault, Charles Baudelaire, Barbara, Guflave Courbet, Bonvin, Armand Barthet, & tant d'autres qui sont aujourd'hui la gloire & la dignité de leur profession, après en avoir été, comme notre pauvre ami, l'enjouement, l'insouciance & le désintéressement.
La publication périodique des Scènes de la Bohème, dans le journal le Corsaire, le mit en lumière pour la première fois. On ne publie pas impunément à Paris une vingtaine de nouvelles pleines de sentiment, d'originalité & d'esprit. Un éditeur à ses débuts, M. Michel Lévy, s'empressa de les réunir en volume ; un vaudevillifle, dont quelques succès avaient consacré le nom, M. Barrière, offrit de les grouper en une pièce en cinq a6les. On se rappelle la réussite sympathique de la Vie de Bohème. Du jour au lendemain, Henry Mûrger se vit l'objet des soUicita-
tions des direfteurs de thâitre & des difeâeùrs de journaux; — il opta en faveur de ces derniers; ce fut un tort au point de vue de ses inté«* rets matériels. M. Buloz, le propriétaire de la Revue des Deux Mondes^ prenant ses rédac-»
teurs partout où il les trouvait, dans les chancelleries conune dans les coulisses, prit Henry MUrger au théâtre des Variétés, & il lui fit monter ce petit escalier de la rue Saint-Benoît, qu'ont monté la plupart des illuftratîons de notre époque. Je ne sais si cette rencontre fut un bien pour Mûrger; je crois cependant que la Revue des Deux Mondes a étouffé en lui la note joyeuse au profit de la note mélancolique, & rien au monde ne m'empêchera de regretter le développement de la première, qui me semblait la plus riche & la plus variée.
Lié par un traité presque exclusif à ce recueil, le premier par les traditions, & où chaque nouveau venu eft involontairement amené à laisser quelques pans de sa personnalité, Mlirger y publia, pendant une période de sept ou huit années, ces romans dont les titres rappellent aux lefteurs tant d'heures délicieuses : Claude & Marianne (devenue en librairie le Pays Latin), les Buveurs d'eau, Adeline Protaty les Vacances de Camille, le Dernier Rendez-vous. Cette dernière oeuvre, qui n'a peut-être pas plus de
cent pages, eft une des choses les plus réussies & les plus fennement écrites qui soient sorties de sa plume, — Il eft à remarquer, à ce propos, que la Revue des Deux Mondes^ que tant d'à* bonnes profternés dans la poussière s'accoutument à regarder comme l'arche sainte du rigorisme & àMxanty doit particulièrement son luftre & son succès à ces écrivains, qualifiés poliment d'€xcentriques par le monde, & qui se sont appelés tour à tour : Alfred de Musset, Guftave Planche, Gérard de Nerval, Henry MUrger.
C'eft peut-être là un fait significatif. Ces quatre talents, ces quatre personnalités, ces quatre destinées, ayant vécu & succombé dans le même milieu, ont un jair de parenté qu'on ne méconnaîtra pas. Tous les quatre,, obéissant à des tempéraments exceptionnels, assujettis à des nécessités intimes, & cependant avides d'indépendance, avaient peut-être droit à une place à part dans notre société, place que leur méritaient à la fois leur conscience dans le travail, leur discrétion dans la pauvreté, leur noblesse dans la souffrance. — A un talent exceptionnel ne faut-il pas un salaire exceptionnel? — Je voudrais m'ex^ pliquer davantage, & je n'ose. Pourtant," il eft utile que le public apprenne ce que coûtent les œuvres durables.
Henry Murger avait le travail très-difficile; il
ne produisait guère que la valeur d'un roman par an. Le produit de ce roman, tamisé par le journal & par la librairie, rendait un millier d'écus tout au plus. Si Ton ajoute une rente d'une moyenne de trois cents francs pour les droits en province de la Vie de Bohème & du Bonhomme Jadis, quelques regains inattendus, les bonnes fortunes du petit journalisme, on arrivera aux appointements d'un teneur de livres \ mais on ne les dépassera pas. Inégalement répartis, c'efl-à-dire à des intervalles trop fréquents ou trop éloignés, ces quatre mille francs pouvaient-ils apporter une régularité bien grande dans une exiftence déjà acquise à la poésie et aux entraînements du cœur? — Les besoins d^un écrivain ne sont pas ceux du premier venu : il ne lui faut pas seulement du pain & un logement; le loisir, les voyages, les roses, les réunions lui sont indispensables. — Tout compte vu, on devrait interdire l'exercice de la littérature à ceux qui, comme Henry Miirger, n'ont ni famille ni moyens d'exiftence. Ce serait plus vite fait, & il n'y aurait sur leur tombe ni lamentations ni malédiclioris.
Le gouvernement de T Empereur avait entrevu ce problème : une pension avait été récemment accordée à Henry Miirger. 11 n'en a touché que le premier trimeftre.
. Je suis ramené malgré moi à cette mort, dont les épisodes sont sans exemple dans nos rangs littéraires. Il y a quinze jours, Mûrger sentit, au milieu de la nuit, comme un coup de fouet dans la Jambe gauche; il crut à un rhumatisme, à une attaque de goutte; le doéleur Piogey, appelé, conftata une artérite, qui devait rapidement déterminer la mortification du membre; Les consultations se précipitèrent, à Pinsu du patient, dont l'inquiétude n'était que vague encore. Mais déjà l'effroi s'était répandu dans Paris, & les amis de l'écrivain accouraient à son domicile. Le mal empirait chaque jour; l'heure arriva où l'importance &. la multiplicité des soins nécessitèrent le transport dans une maison de santé. C'était le samedi matin. — En rentrant, navré, je pris & feuilletai le volume des Scènes de la Bohème; je tombai sur le chapitre de la mort de Mimi. Hélas! ce n'était plus de la mort de Mimi qu'il s'agissait alors, mais bien de celte de Rodolphe ! Je relus ce passage si touchant & si vrai, en subflituant malgré moi le nom de l'amant à l'amante, le nom du poëte à celui de l'ouvrière. Et l'impression n'en était pas moins déchirante. Jugez plutôt :
« — Mon amie, le médecin a raison; — vous ne pourriez pas me soigner ici. A l'hospice on
me guérira peut-être; il faut m'y conduire. — Ah ! vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je consentirais à finir mes jours une main dans le feu, & Tautre dans la tienne. — D'ailleurs, tu viœdras me voir. — Il ne faudra pas te faire de chagrin ; je serai bien soigne. On donne du poulet à l'hôpital, & on fait du feu. — J'ai beaucoup d'espérance maintenant. — J'ai déjà été malade comme ça, dans le temps, quand je ne te conn^ssais pas; on m'a sauvé. Pourtant, je n'étais pas heureux dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. — Maintenant que nous pouvons être heureux^ on me sauvera encore, car je me défendrai joli** ment contre la maladie. Je boirai toutes les mauvaises choses qu'on me donnera, — & si la mort me prend, ce sera de force. »
Elle l'a pris de force, en effet.
Dès son entrée à la maison Dubois, les médecins le condamnèrent d'un hochement de tête unanime. Le mal faisait, de minute en minute, d'épouvantables progrès. Le dimanche & le lundi, ce fut un véritable pèlerinage à la maison du faubourg Saint-Denis. Peu de personnages, même entre les plus marquants, ont vu à leur chevet autant de fronts douloureusement penchés, autant de regards débordant de larmes. Il fallait pourtant se contenir, & c'était le plus
HENRY MUl^GER 267
dîflScile, car Miirger interrogeait chacun d'une prunelle dilatée & curieuse; il avait Tespérance de guérir, & cette espérance il l'a gardée jusqu'à la fin. — Des représentants du miniftère d'Etat, du miniftère de rinftruftion publique, de la Société des gens de lettres, se succédaient à chaque inftant; le corridor de sa chambre était encombré de tous les amis de sa jeunesse, — & aussi d'amis plus récents qui, dans cette trifte circon-» ftance, ont bien mérité des lettres & de l'humanité par un dévouement qui n'a reculé devant aucune abnégation, devant aucune fatigue. Certes, un homme qui s'en va ainsi entouré peut être proclamé un bon cœur & un esprit d'élite ; depuis Béranger, on n'avait pas vu un pareil essor vers un agonisant. Dieu a brisé trop tôt la plume entre ses mains. Jamais plume, cependant, ne fut au service d'une conviâion plus honnête, plus attendrie. Il n'a blessé dans sa vie ni un homme ni un principe. Il a conftammcnt refusé de toucher à l'arme dangereuse de la critique. Il tombe dans sa pureté & dans sa libcrté»
Voici une lettre inédite d'Henry MUrger, écrite peu de mois avant sa mort :
a68 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
« A monsieur A. G., rue Montyony 19, à Paris.
« Mon cher Monsieur,
€ Je n'ai jamais eu l'intention de vous dire que vous n'aviez pas de cœur, car j'aurais cru alofs vous faire une véritable offense. Dans la conversation que vous me rappelez, j'ai voulu seulement vous exprimer le regret que j'éprouvais de vous voir employer le remarquable inftrument lyrique que vous possédez à la glorification exclusive de la matière & à l'apothéose trop fi:équemment répétée de la Vénus bête, selon l'heureuse expression de Léon Gozlan. Cette divinité eft déjà suffisamment idolâtrée par la jeunesse moderne, & elle n'a pas besoin de l'hommage des poètes, ou de ceux qui veulent le devenir, pour attirer des adorateurs. Avec une familiarité autorisée par la sympathie que vous m'avez inspirée, je vous ai dit que vous aviez besoin de vivre. Je vous le dis encore, & je pense que vos amis, s'ils le sont véritablement, vous le diront conmie moi. Je n'ai ni l'intention ni. la prétention de vous rédiger un programme littéraire, mais je vous ferai remarquer que l'école à laquelle vous appartenez compte parmi ses mem-
bres des gens d'un grand talent, & que leurs œuvres les meilleures datent de Tépoque où ils ont commencé à comprendre que toute l'humanité n'était pas contenue dans le torse de la Vénus de Milo ou dans un entrechat de Golombine. Croyez-le bien, mon cher monsieur, il y a autre chose ; positivement il y a autre chose*
€ Vous me dites, à ce que je comprends, que vous avez essayé de vivre, & qu'il elt résulté de votre tentative une petite comédie à propos de laquelle vous voulez avoir mon opinion. Le ton léger avec lequel vous parlez de votre expérience semble indiquer que cette première expérience d'exiflence ne vous a pas été bien pénible. Tant mieux pour l'homme & tant pis pour le poëte.
Mais peut-être avez-vpus confondu /a/re la vie avec vivrCf deux choses bien différentes, cher monsieur, puisqu'il y en a une que l'on fait soimême, tandis que c'eft l'autre qui vous fait.
« Je serai à votre disposition vendredi ou dimanche, de quatre à six heures du soir, 1 1 , rue Véron, â Montmartre.
« Mille sympathies.
« Henry Murger.
« P. S. — Ne prodiguez pas mon adresse. »
Que de charme & que de raison dans ces simples lignes ! A mesure qu'il s'approchait de
270 PORTRAIKS APRÈS DÉCÈS
la morty le pauvre auteur des Vacances ch Ca^ mille s'approchait de la vérité.
Je ne crois pas que cette lettre ait été envoyée au deftinataire. Elle ne porte pas de timbre de pofte. Après Pavoir écrite, MUrgcrTaura oubliée sur un coin de sa table, ou bien il se sera dit : — -Aquoibon?
JEQ4tNi JOU^ZNiEr
Écrit dans l*été de 184g.
Nous avons été. voir à Bicêtre, — où Ton vient de le renfermer depuis deux semaines, — un pauvre brave homme, connu dans le monde des littérateurs & des peintres sous le nom àçV apôtre Jean Journet, On Ta affublé du coftume des fous, nous ne savons trop pourquoi, bien qu'il ait tenté de nous l'expliquer lui-même avec une grande douceur & ùn.parfait sérieux. Il paraît qu'un soir de représentation, à la Comçdie- Française, il s'eft avisé de répandre dans la salle, du haut du paradis, quelques-unes de ses pièces de vers. Là gît son crime, c'eft-à-dire sa folie. — Nous nous rappelons cette aventure* — * Ce soir-là, comme nous allions entrer dans le théâ-
tre de la rue Richelieu , nous aperçûmes Jean Joumet, qui était adossé, méditatif & sombre, contre un des piliers du périftyle. Il ne s'éclaircit pas à notre aspeét. Il nous entretint de la misère & de la vanité des temps aftuels, il nous raconta comment tout allait de mal en pis & pourquoi on l'empêchait de parler dans les clubs; c'était là surtout son grave & douloureux grief. Ne pouvoir parler ni en prose ni en vers, luiTapôtre & le poëte! Aussi désespérait-il ingénument des clubs & de leur influence. Son discours, qui fut assez bref & empreint d'une visible préoccupation, se termina par ces paroles mémorables : « — Allez à vos plaisirs! » On jouait la Camaraderie de M. Scribe,
Une fois à mes plaisirs^ comme il disait, je me. mis peu à peu à l'oublier. Au bout d'un quart d'heure, j'étais tout entier i la grâce spirituelle & bonne de mademoiselle Denain, au jeu mignard de mademoiselle AxtsUs. La première avait une robe en soie blanche, unie, qui lui allait bien de partout & .ou elle était emprisonnée comme Teâu dans une carafe. Ces deux dames faisaient esprit de t6ut^ de leurs yeux, de leur bouche^ de leurs mains blanchettes£c longuettes. «^Le quatrième aâe allait son train, lorsque tout à coup) v'ian ! une pluie de p^ners inonde les spectateurs du parterre^ dei'orcheftre&desgaleriesi
On lève la tête : c'était Jean Joumet qui diftribuaît la manne divine ; & comme il voyait que chacun s'empressait pour y atteindre :
— Patience, disait-il; il y en aura pour tout le monde!
Et il recommençait à jeter de droite & de gauche ses odes, ses hynmes, ses chansons, ses élégies, ses cantates, qui dansaient, se balançaient & tournoyaient en rasant le luftre, comme des papillons blancs autour d'une bougie. Pourtant, au milieu de son opération, voilà que Jean se sent atteint d'un remords; il s'arrête, il se tourne vers la scène, il demande pardon humblement à mademoiselle Denain & à mademoiselle Anaïs, il les prie à mains jointes de l'excuser. Mais sa mission, dit-il, eft impérieuse, il faut qu'il la remplisse; &, pour cela, il demande la parole jw>«r cinq minutes. — Cinq mfhutes ! •c'était bien peu de chose. Néanmoins, le public, qui avait eu le temps de s'apercevoir qu'il avait affaire à un apôtre & à un prédicant, refusa les cinq minutes demandées.
*- Ramenez-moi à la Camaraderie! dit le public, du ton que dut prendre ce poète d'autrefois lorsqu'il répondit : Ramener-mot aux carrières l
Puis arriva la garde^ qui emmena Jean Joufnet. Quelques jours aprèSj il était à'fiicêtre.
Si notre mémoire eft en état , voici la deuxième fois que Ton fait accomplir un si funefte voyage à cette honnête personne, qui n'a que le tort de pousser au bien par des moyens excentriques & d'être un croyant exalté au milieu de nos tièdes croyants. Il croit à quelque chose, lui, à' une chose extravagante, poétique, décriée, sublime, au Phalanjièrel Mais enfin il croit à quelque chose. — Or, Fauft, qui croit au diable, je Teftime mieux que don Juan, qui ne croit à rien. — Nous disions donc que Jean Journet avait déjà été mis en 1841 à Bicêtre, & que c'eft suffisant, à tout prendre. Selon nous, il n'y avait pas lieu à recommencer, Se le désaftre ne serait pas considérable quand on laisserait de temps en temps ce malicieux apôtre intervenir au milieu d'une tragédie, comme un terre-neuve dans un jeu desiam. — Tenez, on jouait dimanche Abufar; eh bien ! franchement, nous avons regretté Journet.
On veut le guérir, nous le voyons bien. Et quand il sera guéri, c'eft-à-dire quand on lui auraôté sa poésie, éteint son regard, glacé son âme, alors seulement ce sera un homme pareil aux autres hommes. Ce jour-là, Jean Journet aura le droit de dire : Je suis raisonnable! Il pourra, comme tous les gens qui sont raisonnables, aller manger un melon à Romainville avec
ses voisins, qui ne dédaigneront plus sa compagnie. Il ira voir des pièces de théâtre & trouvera que ce Levassor ejt impayable. Le monde pourra chanceler sur sa base; Jean Journet, devenu raisonnable, dira : Qu^eft-ce que cela me fait? Il mariera sa charmante petite fille à un avocat ou à un papetier, quelqu'un de raisonnable aussi. Et Jean Journet sera bien heureux, il n'aura plus de rêves de triomphe, il n'ira plus chanter dans les banquets, il fera des cornets avec ses vieux refi^ains; il dira^ au dessert, des plaisanteries contre les prêtres ; Jean Journet aura froid au cœur, froid à la tête, froid partout, mais il sera raisonnable! — Ah! ne guérissez jamais Jean Journet !
Pendant les batailles de juin, je l'ai vu qui prêchait l'harmonie & l'union, par un soupirail de l'Abbaye, où on l'avait incarcéré par mégarde. Il rappelait à s'y méprendre le juge des Plaideurs. Mais ne rions pas; c'était une belle parole que celle de Jean Journet, c'était surtout une parole respectable . Sa physionomie s'éclairait comme un ciel à mesure qu'il discourait, sa voix était sonore, son gefle déracinait l'incrédulité chez les plus endurcis. Par exemple, il ne faisait pas bon se mettre en travers de ses utopies. Jean Journet voulait qu'autour de lui tout le monde fut de son avis, ou du moins
eût l'air d'en être. — Conduit un jour chex Théophile Gautier, il faillit le battre, parce que l'auteur de Fortunio s'était pris avec lui de savante & obllinée discussion. — Ses emporte^ ments rappelaient ceux des prophètes. Gomme cet afteur dont le nom m'échappe, il aurait été capable de soulever des ftatuesdans le paroxysme de sa foi. S'il n'avait pas la prudence des serpents, cet apôtre, en revanche, possédait la force des lions !
Quand nous étions réunis, le soir, trois ou quatre autour d'un pot de bière, il n'était pas rare de voir entrer brusquement Jean Journet, avec son auftère caban, son fin & noir regard, sa démarche solennelle. Il serrait la main à tout le monde. — Bonsoir ^ apôtre y disions -nous avec un sourire qui n'avait rien de moqueur ni cependant rien de convaincu. Quelquefois, Il y avait deux mois, trois mois que nous ne l'avions vu. Alors, tout en bourrant sa pipe avec un soin terreftre, il nous racontait son dernier voyage. Tantôt c'était de Lyon qu'il arrivait, tantôt de Montpellier, de plus loin encore; il avait fait la route à pied, comme toujours, car c'était là un apôtre dans là sincère acception du terme. Par* 'tout, sur son passage, il avait semé la parole du maître, — le maître Fourier d'abord, & puis le maître Jean Journet ensuite. — Il avait déclame
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ses plus belles ftrophes aux paysans, & une fois déclamées, il les leur avait vendues, Se une fois vendues, il leur en avait donné d'autres. Les paysans écoutaient des deux oreilles & prenaient des deux mains, tant cet homme, en proie à ses innocentes extases, avait un beau visage & un beau langage !
Il se trouvait à Bruxelles, une fois. A Bruxelles, Jean Journet se met en tête de pénétrer dans le parc royal & d'avoir un entretien avec Sa Majefté Léopold. Il veut voir en face un front couronné & lui parler des misères sociales. Il «itre. — Qui pipe? lui crie-t-on. — Apôtre, répond-il. Et il passe. Mais, parvenu dans l'antichambre, il eft arrêté par des secrétaires qui le queftionnent & se mettent à le turlupiner. G'eft un fou, dit-on; &, ce mot circulant de bouche en bouche, on renvoie Jean Journet, on le chasse. Le trifte & fier poète, qui avait fait un voyage inutile, passa la nuit devant les grilles du jardin ; au réveil , il avait composé une de ses meilleures pièces de vers, le Fou, la plus navrante que nous connaissions de lui :
Au pied de ce palais où son deflin rappelle.
Voyez, tout près du parc, loin de la sentinelle,
Voyez ce mendiant...
Lorsque Taube paraît, quand le soleil se couche. De mots myftérieux que Dieu met dans sa bouche,
Il poursuit le passant.
a80 PORTRAITS APRÈS DÉCÈS
Voilà où nous en sommes arrivés. De cette qualité si rare et si admirable, — l'enthousiasme ! ^— nous avons fait une folie. Folie, Tair inspiré, la voix sonore, le geste puissant ! Folie, les belles larmes et les longs éclats de rire qui nous viennent de Dieu! Un homme qui tressaille sous sa croyance, marchant vers un but fixe, la tête haute, rœil ouvert, — autrefois c'était un original, aujourd'hui c'eft un fou. On le met à Bicêtre. A Bicêtce, Tintelligence bruyante, l'honnêteté aftive, la poésie en aâion! Cela fait trembler quand on y réfléchit.
Disons vite que ce second séjour de Jean Journet à Bicêtre n'a été que de trois semaines. Aujourd'hui V Apôtre n'eft plus; il est mort en i863, un peu plus calme, un peu plus triste.
Il existe un excellent portrait de Jean Journet, par M. Courbet (salon de i85i), & une fort curieuse notice de M. Champfleury, dans son livre des Excentriques.
Q4Vsli^%É "DE GO y
La maison de santé du dofteur Brièrede Boismont, située à la barrière du Trône, eft surtout affeftée au traitement des maladies de l'intelligence.
C'eft là qu'un de nos confrères, André de Goy, eft mort, dans Tannée i863.
Je dirai tout à Theure ce qui Ta tué.
Voici ce que j'écrivais sur André de Gôy en 1857 :
« Voulez-vous connaître un 4iomme bien mis, éclatant d'elbeuf, verni, le solitaire au doigt, la barbe cultivée ? Regardez de Goy, le plus bruîi & le plus affable des traduéleurs. Il a remplacé Defauconpret & Benjamin Laroche; il a fait représenter à l'ancien Théâtre-Hiftoriqueun drame
intitulé r Argent; il en fera représenter bien d'autres, car ce n'eft pas l'appétit qui manque à de Goy. »
Ce n'était pas non plus l'espérance qui lui manquait,, ni l'illusion. Il avait, à jufte titre, la réputation d'un rêveur éveillé. Bien que ses débuts littéraires eussent été difficiles & obscurs, il affeftait une assurance & une confiance qui ne laissaient pas de nous déconcerter, nous, ses confrères, qui luttions aussi, — & souvent plus en vue que lui.
A quelque heure qu'on le rencontrât alors, il venait de signer un traité avec un libraire ou de passer un contrat avec un journal.
Et quel contrat!
Et quel traité !
Il ne s'agissait pas d'un volume ou d'une pièce, mais de vingt volumes! mais de •vingt pièces !
— Où allez- vous? me demandert-il en m'arrêtant par le bras, un jour que je montais l'escalier étroit qui conduit aux bureaux de rédaction de la Presse.
— Ma foi, je vais offrir un roman là-dedans,
— Inutile! me répondit-il; je sors de chez Girardin, à qui j'ai vendu quatre cents feuilletons qui tiendront le journal pendant deux ans.
ANDRÉ DE OOY ^ %8b
Les quatre cents feuilletons étaient un mirage.
L'œuvre d'André de Goy se réduit ;
A des traduftions d'Ainsworth^ de Dickens & de quelques autres romanciers anglais; -
Au drame de VArgenty imité de l'anglais ;
A la Bataille de la vie, comédie en trois aftes, — inspirée de l'anglais, — &. représentée au Vaudeville;
A Monsieur va au cercle, un petit ade du Palais-Royal, en collaboration avec M, Delàcour,
. — Faites donc du théâtre! me disait-il; que croyez-vous que m'a rapporté Monsieur va au cercle?
— Je suis assez ignorant en ces matières, lui dis-je; pourtant, si je considère le grand nombre de représentations de votre vaudeville, tant à Paris qu'à l'étranger, je crois que quatre ou cinq mille francs....
— Allons donc ! fit de Goy en m'interrompant avec un gefte de souverain mépris; à l'heure qu'il eft, Monsieur va au cercle m'a rapporté trente mille francs.
Et comme je le regardais avec des yeux singulièrement dilatés, il ajouta :
— Pour ma part, seulement.
a86 PORTftAltS APftÈS ftÉCÈS
Peu à peu on avait fini par s'accoutumer à cette inoffensive manie.
On le laissait dire; même on opinait doucement de la tête, en Técoutant.
On avait renoncé â toute conteftation avec lui.
Moi, je poussais la complaisance jusqu^ft m'étonner & m'indigner du prix mesquin de i franc 25 centimes la ligne, auquel il prétendait que les journaux le payaient.
Comme il était toujours irréprochablement vêtu, ainsi que je l'ai dit, & qu'il ne s'exprimait jamais que par écus ou par piftoles, — quelques-uns de nous l'avaient surnommé le chevalier.
A cette époque, André de Goy s'était déjà révélé comme joueur.
Hélas! je viens dindiquer la terrible passion qui usa ce corps & égara cet esprit.
Il apportait dans le jeu la même oftentation que dans les lettres.
Son enjeu était toujours le plus considérable.
Aux temps fabuleux ou nous faisions la partie de lansquenet avec des haricots chez Augufté Vitu, il était homme à arriver avec des fèves.
Il lui fut donné deux ou trois fois de toucher à ses rêves de fortune.
Ce ne fut, il eft vrai, ni grâce au jeu, ni grâce à la littérature.
Il fit plusieurs héritages assez con^déra* blés.
Mais alors il se produisit ce fait étrange ; c'eft que, lorsque André de Goy rencontrait un de nous & lui disait :
— Mon cher, je suis millionnaire,
L'ami, qui lui avait tant de fols entendu répé^ ter cette parole, se contentait de sourire en répliquant :
— Bon, bon; je la connais.
Rien n'était plus vrai cependant.
André de Goy a été millionnaire, — ou peu s'en faut.
Dès lors il appartint tout entier au jeu, au jeu sans relâche, au jeu du jour & de la nuit, au jeu que le dîner impatiente & qui n'attend pas le dessert pour remplacer la nappe par le tapis vert, au jeu des clubs & des maisons de conversation.
Genève & Hombourg Tont vu pendant cette période de splendeur, qui devait durer si peu#
Il arrivait les mains pMneu de billets de banque, faisait des efforts héroïques poUr paraître impassible^ & s'animait gradUeUemebt. Il $ut^ vait sa mise^ tiraht d^ sa poche de nou''
veaux billets quî allaient rejoindre les autres, & s'étonnant, & s'irritant, & sbbftinant toujours !
Vainement s'était-il promis de ne jouer que l'argent dont il s'était muni ; il fallait le voir quitter rapidement la salle du jeu pour aller chercher une autre somme.
Les joueurs connaissent bien ces voyages fiévreux du Kursaal à l'hôtel!
On arrache la clef aux mains du garçon, on monte l'escalier quatre à quatre; on déboucle, on déchire sa malle ; on prend le portefeuille de réserve.... ,
A ce moment quelquefois, on s'arrête, & d'un revers de manche on essuie la sueur de son front. On hésite.
Mais comme on chasse vite & loin ce bon mouvement! On fait encore deux parts de son trésor, si on a ce rare courage, & l'on retourne au Kursaal, la tête haute, l'œil brillant de joie & d'espoir!
Les croupiers ne se trompent jamais à cette rentrée.
J'ai vu de Goy perdre une soixantaine de mille francs en quelques jours.
Le lendemain, il gagnait quelque chose comme quatre cents francs.
'Et c'étaient alors des transports d'allégresse qui tenaient du délire !
Malgré son extrême bonne volonté, André de Goy ne put pas employer moiiis de deux ou trois ans à se ruiner. Mais il se ruina jusqu'au dernier sou. La chute fut complète, irrémédiable. Il fallut retourner à la littérature.
La dernière fois que Je le vis, c'était dans un bureau de journal. Il venait proposer des courriers de Londres. Toujours Londres ! toujours des traductions !
Je le trouvai vieilli de dix années; sa barbe, autrefois si noire & si luisante, objet de tous ses soins, était négligée & semée de nombreux fils blancs. Ses tics nerveux s'étaient multipliés. Il avait maigri aussi.
On refusa ses courriers de Londres. Il proposa alors une autre série d'articles, je ne sais plus quoi; il suppliait presque; il promettait de faire aussi court que possible. Il me fît de la peine. Sa poignée de main, en me disant adieu, fut brûlante.
Je m'informai de sa situation après son départ ; on me répondit qu'il occupait un petit emploi dans une adminiflration. — Un petit emploi à ce manieur de billets de banque !
Et c'eft tout.
J'ai appris, comme tout le monde, — par les
journaux, — sa fin dans la maison de santé de M. Brière de Boismont.
On ignorait généralement Tâge d'André de Goy; il devait avoir une cinquantaine d'années.