M. HENNER
journal alsacien, le Journal d'Altkirch et de l' arrondissement , la lettre d'un condisciple de J.-J. Henner qui évoquait, avec l'émotion que gardent toujours les souvenirs sincères, les heures d'enfance où Fauteur du Saint-Sébastien et de la Léda^ qu'on voit au Luxembourg, n'était encore qu'un écolier :
« Yous rappelez-YOus encore, disait le correspondant du Jowmal d'Altkirch, une distribution des prix au collège d'Altkirch ? Vous rappelez-vous encore les fanfares et les bravos qui accompagnaient les heureux, surtout dans les classes élevées. Puis à mesure que l'on arrivait à la fmdu programme, les applaudissements devenaient moins vifs; si bien que tout à la fin, c'était au milieu de l'inattention générale que l'on distribuait les prix de dessin. A ce moment, et toujours invariablement le même, on voyait monter à la tribune un jeune homme dont alors certainement personne ne prévoyait l'avenir. Je fais ces réflexions au sortir de l'Exposition de peinture, et je ne puis m'empêcher de comparer le chemin parcouru par certains prix de philosophie avec celui de ce modeste élève dont les dispositions heureuses, le travail et la persévérance ont fait le peintre Henner. »
Tel cet ami d'enfance nous montre Henner, montant doucement sur l'estrade, tel l'adolescent, devenu un maître, est demeuré parmi ses confrères, le plus sincère et le plus convaincu de tous les hommes, le plus pénétrant et le plus poétique de tous les peintres.
Qui n'a rêvé devant ses idylles éternelles où, dans la nudité chaste des jours antiques, quelque femme nue s'étend sur l'herbe verte ou jette à l'air du soir l'accent mélancolique de la flûte de roseau? C'est la fin d'une journée heureuse. Le crépuscule va venir. Les arbres se pro-
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filent en masses solides et légèrement assombries sur le ciel d'un bleu tendre, tandis qu'un étang ou l'eau endormie d'un ruisseau rétléchit la profondeur du ciel immense. Quelle grâce! quel charme! quels rêves! Théocrite et Virgile ont chanté ce que peint ce fils d'Alsace, et il y a dans ce maître portraitiste, dont le pinceau sait rendre le regard, la bonté, la pensée, les âmes, il y a à la fois un grand peintre et un grand poëte : le poëte de la nature des bois, de la femme , de la rêverie et de la beauté.
Je ne parle point des qualités exquises de pâte qui font, chez Henner, l'étonnement des peintres du nu. Un jour que je regardais, dans son atelier, une étude faite par lui, autrefois, à Venise, je fus frappé de la ressemblance qui existait entre ce coin de ville vénitienne et la fameuse Vue du pont Saint-Ange, de Corot. Même ton argenté, même simplicité, même grandeur. C'est que la nature est identique à elle-même et que, pour arriver au vrai beau, il suffit d'être simple, sincère et vrai. Ces trois qualités sont celles qui distinguent entre tous Jean-Jacques Henner, cet élève de lui-même, qui contemplait, enfant, les Holbein au musée de Bâle et se disait : quel honneur d'être peintre ! — En un mot, l'ennemi de tout charlatanisme et le modèle du peintre dans toute l'étendue du mot.
Je ne veux pas tracer ici le tableau du progrès ou de la décadence de nos artistes contemporains. Je ne veux pas
résumer les traits distinctifs de ceux que le public recherche avec le plus d'empressement dans les Salons annuels. Les constatations de progrès ou de chute et les théories ne doivent venir, à mon sens, qu'au courant des personnalités et des œuvres. Ou bien on risque de passer pour pédant et de se perdre dans le vague de l'esthétique. Où l'Allemand généralise, le Français analyse, ce qui vaut mieux.
Aucun peintre n'attire plus à lui l'attention que M. Garolus Duran. Il a la passion de la vie, de la couleur, la haine de tout ce qui est académique et, comme on dit, pensif. J'aime ce tempérament libre et fier, combattant avec foi, exubérant, toujours en éveil, vigoureux et militant. Il y a dans ses veines du sang espagnol, et sur sa palette il a délayé les couleurs de Velasquez. Ce qu'il a voulu rendre, ce qu'il a rendu merveilleusement, c'est la vie moderne, la cotitemporainéité, notre vie de tous les jours, nos visages troublés et nos modes éclatantes. Ses portraits, en ce sens, sont des pages d'histoire. Il a des hardiesses étonnantes et des bonheurs admirables. Un enfant qui rit, qui étend ses petites mains vers un perroquet, lui inspire un chef-d'œuvre. Il ose peindre une tête d'homme coiffée d'un chapeau de haute forme, un cigare allumé aux lèvres, et une simple pochade de ce genre devient une chose supérieure, tant il y a de vie, de solidité, de puissance dans son pinceau. Garolus Duran est de ceux qui auront poussé le plus loin la vie et la couleur.
LKS PKINTHKS
11 ne doit rien à personne. Il s'est créé de pied en cap. Il était né maître et peintre.
Nous rétrouverions, sur notre chemin, si nous devions esquisser ici toutes, les physionomies d'artistes contem-