‹ Portraits de croyants au XIXe siècleChapitre 2 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

A une époque avide de faits et peu soucieuse de principes, il semble que le moyen le plus assuré de faire pénétrer dans les esprits certaines vérités soit encore de raconter quelques belles vies que ces vérités ont comme illuminées. L'attention de l'élite comme celle du grand nombre est saisie, avant tout, par des doctrines qui s'incarnent dans un homme, par des idées qui ont un corps, un visage, qui jouent un rôle dans le drame d'ici-bcts. Et il faut bien, à tout prendre, le reconnaître : une personne est plus touchante qu'une idée, si touchante que puisse être cette idée ; un homme vaut mieux qu'une démonstration abstraite ; « une âme véritable est une plus belle œuvre qu'une philosophie. »

Les pages qui suivent se sont inspirées de

H PORTRAITS DE CROYANTS AU XIXe SIÈCLE

ces considérations. On y apprendra à connaître, dans leur pensée directrice, des hommes qui ont donné un frappant exemple de l'intensité de la foi chrétienne. C'est le lien qui, malgré la diversité de leurs existences, les unit intimement. Nous offrons au lecteur des portraits de croyants. Et ces portraits, il nous a paru plus opportun que jamais de les mettre en lumière pour deux raisons : la première, de tous les temps; la seconde, plus spécialement applicable au temps où nous sommes. D'une part, l'expérience quotidienne démontre que « chacun vaut par son âme, et que chaque âme vaut parce quelle croit de Dieu librement, personnellement » . D'autre part, il est de plus en plus manifeste que le mal dont nous souffrons actuellement, est avant tout un mal religieux, que la grande question à laquelle se rattachent toutes les autres et qui les domine, est de savoir si l'homme et la société peuvent vivre sans foi surnaturelle, sans commerce positif avec Dieu, avec un Dieu personnel et vivant. Toute la lutte est là.

Le choix de ces portraits a été inspiré également par le désir d'offrir au regard du lecteur les principaux aspects sous lesquels peut être

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envisagée Faction de la religion catholique sur la société contemporaine. Montalembert représente l'homme politique ; Augustin Cochin, le sociologue; Rio, la religion dans Fart; Fabbé Guthlin, la pensée philosophique. Leur notoriété est sans doute très différente. Le nom de Guthlin, par exemple, qui est mort jeune, n'a pas eu, bien qu'associé au nom deMgrDupanloup, un grand retentissement. Celui qui le portait a mérité pourtant d'être apprécié par de hautes intelligences, et le lecteur trouvera sans doute qu'il tient sa place ici. Me reprochera-t-on, à son sujet, de n'avoir pas été insensible aux suggestions de l'amitié et d'avoir introduit dans ce livre le souvenir bienaimé de l'Alsace? Non, sans doute. — Pour être complet, j'aurais dû ajouter à ces portraits celui d'un représentant de la science contemporaine. Le nom de Pasteur venait tout naturellement à l'esprit. Mais l'histoire de sa vie, de ses idées, de ses travaux, cent fois reproduite dans ces derniers temps sous les formes les plus variées, est dans toutes les mémoires. Il est permis, du moins, de le revendiquer au nom des croyances chrétiennes. Pasteur était religieux par tradition et par sentiment. Si nul plus que lui n'avait foi dans la puissance de la

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science, il savait en reconnaître les limites et constatait que des lumières nous viennent d'autres foyers sur tout un ordre de problèmes capitaux intéressant l'origine, les destinées et la vie morale de l'homme ; il proclamait que ces problèmes sont hors et au-dessus du domaine de la science expérimentale, que celle-ci est impuissante à les résoudre et qu'elle n'a pas le droit, à raison de cette impuissance, de les déclarer insolubles, inexistants, négligeables. Il s'inclinait devant l'Infini, source éternelle, disait-il, de toute grandeur, de toute justice, de toute liberté, et il croyait aux enseignements de l'Evangile.

De tels exemples constituent, ce semble, la plus décisive des réponses à tous ces détracteurs de la foi chrétienne, qui s'en vont affirmant qu'elle est morte, qu'il n'y a plus un homme éclairé, de sens rassis, qui, rentré en luimême, ne rejette les récits sur lesquels elle s'appuie, tissu d'absurdités, disent-ils, aussi révoltantes pour la conscience que pour la raison.

Comment soutenir d'une doctrine, d'une religion, que la vie s'est retirée d'elle, qu'elle est impuissante, déchue, abandonnée de tous, quand on la voit représentée, professée par des

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hommes si éminents dans tous les ordres de connaissances, par ceux qui ont tant fait pour améliorer la condition de leurs semblables, pour hâter les progrès de l'humanité?

Il devient puéril d'émettre la prétention d'enfermer les catholiques dans ce dilemme : déserter leur foi ou renoncer à être de leur temps, cesser d'être orthodoxes ou renier la liberté, alors qu'ils peuvent se réclamer de ceux qui ont le plus sincèrement aimé, pratiqué la liberté, honoré et servi leur temps et leur pays. Singulière décadence, étrange stérilité, que celle d'une Église qui suscite, en une si courte période, de pareils disciples, et qui compte parmi les siens des hommes qui ont fait de la science comme Pasteur, parlé comme Lacordaire, écrit comme Louis Veuillot. On peut, sans doute, dans un accès d'inconcevable folie, s'attacher à détruire la foi que ces hommes ont professée; on peut recommencer l'expérience qui a si misérablement avorté, il y a cent ans, et chercher, une fois de plus, à supprimer le christianisme. Mais il faut le remplacer, combler le vide, trouver une morale nouvelle, puisqu'on veut bien admettre qu'une société qui veut vivre ne peut se passer de morale. Or, la

Vï PORTRAITS DE CROYANTS AU XIXe SIÈCLE

leçon des faits est ici péremptoire, indiscutable, démontrant que l'alternative est fatale, qu'il faut choisir entre la morale chrétienne et le retour au paganisme, qu'une morale n'est rien si elle n'est religieuse (1), que l'enseignement du maître n'a plus de base s'il en est autrement, que la conscience s'évanouit dès que Dieu n'est plus Dieu, quel'on n'appuie rien d'éternel, ni d'universel, à quelque chose de relatif et de contingent. Le sort de ce nouvel assaut livré aux croyances chrétiennes n'est pas douteux; mais déjà toute cette campagne de négation, d'égoïste indifférence où s'exerce, depuis des années, la verve de tant d'écrivains et d'orateurs, a produit ses fruits : une anarchie complète dans les esprits, et cette sorte d'anémie morale, de dépression universelle, dont nous sommes les témoins affligés. On se souvient qu'un homme d'État célèbre constatait douloureusement qu'il ne rencontrait plus, de son temps, que de la poussière de partis. M. Guizot redoutait, pour son pays, qu'un jour vînt où il ne rencontrerait plus que de la poussière d'hommes. L'événement a dépassé ses craintes. On en est réduit à chercher,

(1) Edmond Scherer.

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