HÉRAULT DE SÉcHELLES. Voyage à Montbard
pincer Thabit des hommes, ou, plus distraitement encore, à toucher la joue ou le menton des dames.
M. le comte de Buffon était galant et prêtait attention au sexe, mais on sait que, durant toute a vie de M°" de Buffon, il ne s'écarta pas d'une ligne de la fidélité à son devoir d'époux ; seulement, comme pour M. de Voltaire et M. de Montesquieu, c'était son délassement, après une journée d'un labeur nombreux, de promener autour de lui, sur de beaux objets, la satisfaction de son sourire.
Indépendamment de M""' de Buffon, la jeune sœur du comte, une fillette destinée à devenir M*' Nadault, et le chevalier de Buffon, cadet de l'écrivain, lequel sera plus tard colonel aux Gardes-Lorraine, on rencontrait le plus volontiers, en ce temps-là, dans le salon de Montbard, le Dr Daubenton, garde et démonstrateur du cabinet d'Histoire naturelle de Paris, et sa cousine germaine, Marguerite Daubenton. Tous deux, le docteur et Marguerite, étaient nés à Montbard ; par leurs relations de famille et d'étude, tous deux avaient grandi, presque côte à côte, dans l'intimité de la province, non loin de cette tour des Buffon, qui projetait sur leurs fronts, depuis leur enfance, une ombre protectrice et comme amicale.
Au moment que le génie de M. de Buffon commençait de s'affirmer, non seulement par Taudace de la vaste Histoire qu'il avait entreprise, mais encore par le charme d'un art littéraire achevé, le talent du D' Daubenton se faisait jour dans les études au point que TAcadémie des Sciences, sans tenir compte de son jeune âge (il avait alors vingt-huit ans), l'appelait à prendre place parmi elle.
Autant M. de Buffon apportait de fougue dans ses travaux et jetait partout, dans ses écrits, le feu de Timprovisation, autant Daubenton se montrait prudent dans ses recherches et soigneux dans ses calculs. Avec M. de Buffon, ce peintre aux grands traits colorés, toutes les bêtes de la nature avaient tôt fait, par Téclat de l'imagination, de vivre et de s'animer; mais le D" Daubenton, avec une conscience à laquelle son ami était le premier à rendre hommage, n'entendait pas que les animaux de la création fussent habillés seulement de plumes magnifiques et de brillants pelages, il exigeait encore qu'ils fussent conformes à leurs modèles dans la nature. C'est ce qui fait que, dans Télaboration de leur grand travail sur les mammifères, ces deux auteurs se complétèrent pour le plus grand bien de Tart et de la vérité. Cuvier, qui connut Buffon et Daubenton dans sa jeunesse.
put très justement écrire à ce propos plus tard «que jamais association ne fut mieux assortie ». « Il existait, au physique et au moral, entre les deux amis, ce contraste parfait qu'un de nos plus aimables écrivains assure être nécessaire pour rendre une union durable ; et chacun d'eux semblait avoir reçu précisément les qualités propres à tempérer celles de l'autre par leur opposition *. »
Tandis que Daubenton, compagnon des jeux de Tenfance de M. de Buffon et maintenant Tassocié de ses travaux, s'imposait ainsi de plus en plus à l'amitié du comte, il faut dire que Marguerite, sa cousine germaine, entrait dans les faveurs marquées de la comtesse.
Une liaison toute d'esprit et de cœur, aux progrès de laquelle il leur était doux d'aider de tout leur pouvoir, commençait ainsi de naître, aux yeux des hôtes de Montbard, dans le salon peuplé des oiseaux les plus rares des îles et sur les tentures où le perroquet Coco semblait, en écartant ses larges ailes multicolores, se confondre aux personnages peints et tissés des Fables ^ Et là, comme entre les deux colla-
1, G. CuviER. Eloge historique de Daubenton (lu le 5 avril 1800).
2. C'est sur un fond de pareilles tentures, dans le cadre de ces Fables peintes, que Garmontelle (musée de Chantilly) a représenté M. de Buffon.
borateurs de VHistoire naturelle, c'étaient, entre la cousine et le cousin, les expressions les plus différentes de caractère. « Daubenton, d'un tempérament faible, d'un regard doux, était, nous dit Guvier, d'une modération qu'il devait à la nature autant qu'à sa propre sagesse. » « Bien que toutes les ressources de son esprit parussent se confondre pour imposer silence à son imagination », il ne laissait pas de montrer, dans les circonstances délicates de la vie, une bienveillance unie à beaucoup de bonté; et ce serait lui faire tort de dire que la rigueur du savant nuisait, en lui, à la sensibilité de l'homme. Une douceur, une pitié infinies l'attiraient au contraire vers les objets plus faibles, vers les plantes, les pierres et les animaux qu'il devait aimer. Beaucoup plus tard, en 1785, vers la fin de sa vie, ayant acquis « quatre journaux de terre sur la montagne de Gourcelotte », au-dessus de Montbard, pour y promener des agneaux et y élever des moutons, il se prit d'attachement pour ces bêtes. L'on sait qu'il écrivit alors une sorte de Catéchisme des bergers, composé par dialogues. A cette question, la plus capitale du livre : Faut-il savoir beaucoup de choses pour être berger ? l'auteur répondait par ces mots, qui témoignent avec rusticité de son long usage des mœurs rurales, des habitudes des champs :
« Pour le métier de berger, il faut savoir pins de choses que pour la plupart des autres emplois de la campagne. Un bon berger doit connaître la meilleure manière de loger son troupeau, de le nourrir, de l abreuver, de le faire pâturer, de le traiter dans ses maladies, de V améliorer et de faire le lavage et la tonte de la laine. Il doit savoir conduire son troupeau et le faire parquer, élever des chiens, les gouverner et écarter les loups ^ » Florian n'a pas mieux dit le jour où, dans Galatée, il nous peignit ce berger qui « ne chanta que les plaisirs de la vie pastorale et les moyens de conserver les troupeaux ».
Ainsi, en regard d'une science à l'expression rigoureuse, Jean-Marie Daubenton faisait montre de sentiments délicats. Ceux-ci ne laissèrent point que d'impressionner agréablement une personne aussi romanesque que Marguerite. A Taide d'une sensibilité vive, de l'impulsion la plus spontanée du cœur, cette jeune demoiselle provinciale, appelée à devenir par la suite une muse si fervente du souvenir et de la mélanco^ lie, se prit d'attachement pour ce jeune savant distingué.
Consultée sur le dénouement qu'il convenait de donner à une idylle si tendre et si durable,
1. Voir ; Catéchisme des bergers ou extrait de Vînstruction de Duihenton pour les bergers (Paris, 1*10).
M"* la comtesse de Buffon ne put que se montrer doucement encourageante ; M. le comte, suivant ses façons, jeta un pardieu ! approbateur; et, le 21 octobre 1754, fut célébré à Montbard ce mariage depuis si longtemps désiré de tous ceux qui connaissaient les époux nouveaux.
Il faut dire qu'à ces épousailles bien dignes des rustiques et cordiales traditions de la Bourgogne, tout fut simple et à profusion. M. de Buffon donna un chevreuil et des grives de son parc; durant le repas on les arrosa de vin de Beaune. Lui-même, M. le comte, parut à ces agapes fort magnifiquement vêtu de dentelles, en habit à galons et ses beaux cheveux fins tout relevés en frisures. M"" la comtesse, mignonne et parée, séparée de M. le comte de la seule distance d^un faisan dressé avec ses plumes dans la faïence, faisait vis-à-vis. *A ses côtés étaient le docteur et Marguerite : mais, il fallait voir, tandis que les violoneux raclaient sur leurs violons un vieux iV^oé'Z de Piron ou de La Monnoye, combien Louis- Jean-Marie Daubenton, l'air candide et doux, faisait, dans son gilet à pois et sa cravate à fleurs, figure de berger. Ainsi, tout paré de rubans, bien que sans houlette ni musette, il semblait Guillot, Lubin ou Colas. Marguerite, blanche et rayonnante, animée de bonheur, à ses côtés était Annette, Bobine ou Rose. Bientôt, de-
vant le galant qui dansait, elle esquissa la révérence. Mais, déjà, ce n'était plus TAccordée de village. GoitFée à l'élégie, enveloppée dans les longs et flottants plis d'un voile, elle semblait une Muse dolente. Et quand, fine et légère, au son des musiques, soulevant à peine les côtés de sa jupe, elle ouvrit le bal avec M. de Buffon, on put voir que, déjà, sur ses jolies jambes, étaient des bas bleus !