‹ Portraits du 19e siècleChapitre 22 sur 23 · COCHIN · texte numérisé non relu

COCHIN

AUGUSTIN COCHIN

Lorsque meurt un homme qui a aimé l'Église et a traduit cet amour dans sa vie publique, nous lui devons des regrets et un hommage publics. Et il faut que nos adversaires disent de nous : « Voyez comme ils s'aiment. »

Les idées de M. Cochin n'étaient pas les nôtres et nous avons dû souvent nous séparer de lui. Nous ne l'avons jamais fait sans quelque douleur : car il est toujours pénible de combattre une noble intelligence et un cœur honnête. Mais nous avons toujours pris plaisir à reconnaître la très profonde sincérité de ce vrai chrétien. Nous savons qu'il aimait les « principes de 89 » avec la vivacité d'un amour que tous ses amis ne pouvaient partager ; mais on nous permettra de dire qu'il les aimait avec une candeur absolue, et il s'était créé, dans son imagination, des « principes de 89 » qui n'étaient point ceux des révolutionnaires. Il avait la bonne foi d'un enfant, et personne n a jamais pu avoir contre lui quelque chose qui ressemblât à de la haine. Il fallait l'aimer, il fallait serrer cette main loyale. Nous lui disions : « Vous vous trompez ; » mais nous l'aiinions en le lui disant.

Sa parole était une des plus charmantes que nous ayons jamais entendues. ,Elle était charmante, parce qu'elle était spontanée. Ce n'était pas un grand orateur :

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c'était le plus délicieux de tous les causeurs. Il avait conservé en plein dix-neuvième siècle les traditions de l'antique conversation française. Ce n'est pas en vain qu'il aimait à se proclamer parisien et qu'il revendiquait ce « titre » comme une véritable noblesse. Il avait, en etTet, une nature souverainement parisienne : spirituel, aisé, pétillant,clair. Sa phrase se déroulait avec une agréable ampleur, et la longueur n'y nuisait pas à la lucidité. Le trait ne lui manquait jamais et, s'il n'avait pas été avant tout un improvisateur, on eût pu l'accuser de le chercher un peu trop. Nous nous rappelons avoir entendu sa célèbre conférence sur Longfellow : c'était un chef-d'œuvre. Au milieu de toutes les charmantes saillies de cet aimable esprit, on était attiré par un charme supérieur, et ce charme, c'était le cœur. M. Cochin était un homme d'esprit qui avait un grand cœur. Cette définition nous paraît juste, et il nous serait difficile de lui faire un meilleur éloge.

Une nous est guère permis de parler de sa modestie. Nous savons une OEuvre d'ouvriers, à Paris, qu'il a soutenue, durant toute sa vie, de sa bourse, de sa voix et de son âme. Qui le sait? Personne. 11 aimait passionnément les délaissés du monde, et le double objet de son affection a été surtout l'esclave dans l'antiquité, l'ouvrier dans les temps modernes.

Tel est l'homme cependant que la Révolution a combattu avec rage ; tel est l'honnête, tel est le grand citoyen dont Paris n'a jamais voulu faire son représentant. Nous nous rappelons encore la lutte qu'il eut à soutenir contre un homme politique qu'il nous est aujourd'hui interdit de juger. Il fut vaincu, et, qu'on nous laisse le dire, celte défaite est son plus beau titre de gloire. Car il ne fut vain-

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•eu que parce qu'il était catholique. C'est Jésus-Christ, c'est la sainte Église catholique que l'on voulait atteindre en sa personne. Un tel souvenir à son lit de mort a dû être une de ses suprêmes consolations.

Malgré tous nos dissentiments, nous perdons en lui moins un adversaire qu'un ami et un frère. Tous les catholiques voudront prier pour une âme qui, en des jours si difficiles, a tant aimé Jésus-Christ et l'Église.

Un homme vient de mourir, qui était un homme ; un évêque vient de mourir, qui était un évêque.

Il n'y a, parmi les catholiques de France, qu'un cri formé de mille cris : « Qui le remplacera ? »

On cherche déjà, on cherche encore, et nos yeux se reportent toujours sur ce cercueil d'Angers où Mgr Freppel est étendu à visage découvert, vieux soldat frappé au milieu de la grande bataille, fier et menaçant jusque dans la mort.

C'était notre champion, et nous savions tous que, quand on insultait là-bas Jésus-Christ ou rÉgHse,il y avait une âme qui vibrait, une voix qui protestait, un vaillant qui bataillait.

Ce « militant », qui confondait dans un même amour l'Église et la France, était né dans cette Alsace que l'Allemagne ne peut parvenir à défranciser.

Rien n'est plus charmant que cette petite ville d'Obernai où il naquit le 1" juin 1827. Les archéologues y signalent de nombreuses maisons du Moyen-Age et un bel hôpital du quatorzième siècle ; mais les chrétiens y ont un plus riche trésor. Obernai n'est pas loin de la fameuse « montagne de Sainte-Odile i>, où d'innombrables pèle-

^ Ecrit le lendemain de sa mort.

rins viennent, encore aujourd'hui, rendre hommage à celte auguste patronne de l'Alsace ; Obernai est comme imprégné du souvenir et des vertus de cette chère sainte que Mgr Freppel a dû prier bien souvent durant les âpretés de sa vie. On peut ajouter, avec certitude, qu'il l'a surtout invoquée depuis 1870.

Dieu avait placé près de son berceau une famille profondément chrétienne. Sa mère était une femme d'élite, qui voulut être le premier professeur de ce fils très intelligent que le Ciel lui avait donné. Alsacienne jusqu'au plus intime de son âme, elle communiqua à son enfant l'amour de l'Alsace française. Elle eut un jour la joie de le voir prêtre ; puis, la joie plus vive encore de le voir, plus lard, la mitre en tête et la crosse en main. Elle fut témoin de ses combats et de sa gloire, et ne demanda à son illustre fils que la permission de vivre auprès de lui dans une humble chambre de ce beau palais épiscopal d'Angers. Tous les Angevins se souviennent de cette femme toute simple et qui traversait si modestement les rues de leur ville. J'ai prié près de sa tombe.

Il y avait un pensionnat à Obernai où le jeune Freppel fil ses premières études. On rappelait, ces jours derniers, que, dans toutes ses classes, (c il fut toujours le premier»; j'aime mieux rappeler ici le cri qui lui échappait souvent : (( Je veux, je veux être prêtre. »

C'était une sorte de phénomène, d'enfant prodige. Sa mémoire était merveilleuse, son esprit précoce. A dixsept ans il était bachelier (ce qui était une rareté en cet heureux temps). Quelque temps après, il entrait au grand séminaire de Strasbourg, et était chargé d'enseigner l'histoire au petit séminaire. A vingt-deux ans, il était prêtre.

Nous sommes en 1849.

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Tout Alsacien qu'il fût, Paris l'attirait, et il sentait que c'était là le grand champ de bataille catholique. Son ôvêque eut quelque peine à le retenir et n'y réussit que peu de temps. Ce jeune prêtre, qu'on avait chargé à vingttrois ans de la direction d'un grand collège et qui venait de passer très brillamment ses thèses de docteur en théologie, cet historien, cet orateur tournait toujours vers Paris son regard plein de flammes. Une place de chapelain vint à vaquer à Sainte-Geneviève : il se précipita, concourut, triompha. C'est là, c'est dans la chaire du Panthéon rendu au culte que je l'ai vu pour la première fois. 11 partageait avec l'abbé Alix cette rude tâche de conférencier oii si peu ont excellé. L'auditoire qu'il évangélisait était presque uniquement composé de jeunes gens, et il sut leur plaire. Non pas qu'il y eût chez lui de ces accents tendres et émus qui font battre le cœur et monter la larme aux yeux ; mais il triomphait à coups de science, par l'admirable clarté de son exposition, par la seule force de sa doctrine. On vit sur-le-champ qu'il était fait pour être professeur, et on lui confia la chaire d'éloquence sacrée à la Sorbonne. Il étail là sur son terrain : il y régna. Dix volumes, pleins d'érudition et de vie, sont là pour attester l'étendue et la puissance de ce long enseignement. Il s'attaqua aux Pères apostoliques et ne s'arrêta qu'à ceux du quatrième siècle. C'est par ces dix nobles échelons qu'il s'éleva jusqu'à l'épiscopat. Doyen de Sainte-Geneviève en 1867, il fut sacré évêque d'Angers le 27 décembre 1869.

On était en pleine aurore du Concile, et jamais évêque ne fut nommé en des conjonctures aussi bien faites pour le mettre en plein relief. Quel moment ! Et avec quelle netteté je m'en souviens !

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Deux écoles se partageaient alors les catholiques de France, et à Dieu ne plaise que je réveille ici des passions qui, je l'espère, sont depuis longtemps éteintes. Mais enfin qu'allait faire le nouvel évêque? Dans quel camp allait-il combattre ? Il passait pour libéral, et n'avait pas été de ceux que Y Univers pouvait légitimement considérer comme ses amis. Allait-il s'obstiner dans ce libéralisme qui venait (chose étrange) de se déclarer violemment contre le dogme espéré de l'Infaillibilité pontificale? Allait-il au contraire...? On n'attendit pas longtemps, et les journaux de Rome nous apportèrent bientôt une nouvelle décisive. Un évêque, tout récemment consacré, venait de prononcer en Concile un long discours en faveur de l'Infaillibilité, discours qui avait fait une profonde impression et où l'on ne savait ce qu'il fallait admirer le plus, la latinité de l'orateur, la vigueur de l'argumentation, la solidité de la doctrine. C'était le début épiscopal de Mgr Freppel.

Ce discours mémorable assura au jeune évêque une place d'honneur sur les bancs de cette illustre assemblée dont il n'est permis'de médire qu'à la seule médiocrité et à l'aveugle passion. Mgr Freppel fut, par là, populaire à Angers, avant de faire son entrée dans sa bonne ville. A Rome, on se le montrait comme un des « influents », et c'est ainsi qu'il nous a été donné de le saluer, dans cette procession de sept cents évêques que nous vîmes, un jour, se dérouler, superbe, dans la sacro-sainte basilique de Saint-Pierre. Quelle heure dans l'histoire, et la reverrat-on jamais ?

Mais, hélas ! il en est de l'humanité comme de ce Dieu fait homme qui, quelques jours seulement avant les affres de sa passion, avait connu le triomphe radieux et

l'hosanna de son entrée à Jérusalem. Nos plus poignantes douleurs succèdent ainsi, et trop soudainement, à nos plus vives joies, et le nouvel évêque d'Angers, à peine sorti de l'alleluia du Concile, dut immédiatement chanter le Dies 2>« de la guerre de 1870. Il se montra plus grand dans l'adversité que dans le triomphe. Le cas est rare.

Avec cette initiative pétulante, qui fut toujours un des caractères les plus originaux de cette âme puissante et complexe, cet Alsacien, qui portait au cœur la double plaie de l'abaissement de la France et de la perte de son Alsace, cet évêque au long regard qui ne pouvait rester insensible aux victoires du protestantisme allemand, ce patriote exalté, ce prêtre sincère et clairvoyant, crut que le moment était venu de frapper un grand coup. C'est alors qu'il écrivit cette Lettre pastorale qui fît tant de bruit, et dont quelques esprits grognons et étroits ont seuls été capables de lui faire un grief. Elle était hardie, cette lettre, et, pour tout dire, magnifique autant que sage. L'Évêque ordonnait, en termes simples, que « tous les élèves de son séminaire qui étaient dans les rangs de la cléricature se tinssent à sa disposition pour faire office d'infirmiers », et il exhortait très vivement les autres à (( s'engager dans la garde mobile ou dans les légions de Cathelineau et de Charette. » Rien n'était moins contraire aux Canons, malgré le « qu'en dira-t-on » de certains canonistes ; rien n'était à la fois plus modéré et plus ardent. Cet évêque sonnait du clairon, et il en sonnait en évêque, en Français, en Angevin : ce C'est le moment pour les fils de la Vendée et de l'Anjou de renouveler les prodiges de leurs pères. Servir TÉghse et la France, c'est tout un. » Voilà de fiers coups de trompette !

La guerre prit fin, et Mgr Freppel fut frappé en plein cœur. Cet Alsacien dut renoncer à être un jour enterré dans sa chère Alsace, et cet évêque eut le loisir de mettre virilement la main à d'autres œuvres. La vérité me force à dire qu'il se jeta dans la politique. Honni soit qui mal y pense !

Cependant, il faudrait s'entendre, et résoudre tout de bon cette question, qui est si singulièrement agitée de nos jours. Un évêque a-t-il le droit, comme le dernier palefrenier de France, de s'occuper des affaires de son pays, de s'y intéresser, d'y prendre part, et même à l'occasion, de prétendre à les diriger? Cesse-t-il d'être citoyen, le jour où l'huile sainte coule sur son front sacré? Abdique-t-il sa qualité de Français, en cette heure auguste oii il reçoit la prérogative de faire des prêtres et où il répand sa première bénédiction sur les foules prosternées? Peut-on lui contester son titre d'électeur, parce qu'il communique l'Esprit Saint aux fidèles, et sa qualité d'éligible, parce qu'il enseigne et gouverne spirituellement des milliers et des milliers d'âmes? Mais il y a plus, et il y a mieux. N'est-il pas utile, n'est-il pas nécessaire que, dans une « Chambre des représentants de la nation », toutes les classes de celte nation soient sérieusement représentées? N'est-il pas utile, n'est-il pas nécessaire que, pour défendre les intérêts de tel ou tel groupe d'un grand peuple, chacun de ces groupes ait, dans l'Assemblée nationale, un défenseur attitré, un avocat sorti de ses rangs, qui soit au courant de tous ses besoins et de toutes ses revendications, et qui les expose avec toute

compétence et autorité? Et quel homme, mieux qu'un prêtre, mieux qu'un évêque surtout, peut connaître les souffrances, les aspirations, les griefs, les protestations et les espérances de ces millions de catholiques qui forment, en réalité, le fonds auguste de la race française? Nos ancêtres ne s'y étaient pas trompés : ils avaient appelé des évêques dans les grands Conseils du royaume. Et c'est avec un grand esprit de sagesse que des gouvernements plus récents avaient également appelé nos C4ardinaux à siéger, de droit, dans la première assemblée du pays. Tous les peuples chrétiens ont agi de même.

Mgr Freppel l'avait compris, et souhaita d'entrer dans cette fournaise qui s'appelait l'Assemblée constituante et s'appelle aujourd'hui, d'un nom plus modeste, la Chambre des députés. Sa candidature échoua en 1871 : elle triompha en 1880, et c'est depuis lors, en effet, que l'évêque d'Angers est député du Finistère.

Donc, Mgr Freppel crut remplir son devoir d'évêque en briguant et en exerçant, durant onze ans, les fonctions malaisées de représentant de la nation. Depuis le jour oii Gambetta eut l'impertinence de lui dire, en façon de salut : « Monsieur le député Freppel a la parole », jusqu'à cet autre jour, si voisin de nous, où la gauche tout entière eut l'impertinence, encore plus criminelle, de ne pas prêter l'oreille au dernier discours de ce vaillant qui allait mourir, entre ces deux termes de sa carrière parlementaire, l'évêque d'Angers n a pas prononcé moins de cent vingt discours. Il ne s'enferma point dans les limites, si vastes qu'elles fussent, de la seule question religieuse, et prétendit traiter à la tribune toutes les questions où il eut le loisir de conquérir une véritable compétence. On se rappelle le succès avec lequel il discuta le problème ardu

de notre politique coloniale et le projet de loi consacré aux pensions de retraite. Mais, malgré tout, c'était l'Église qui le passionnait par-dessus toutes choses. Dès que Thonneur de l'Eglise était en cause, il bondissait à la tribune, et répondait fièrement aux insulteurs. S'il suffisait d'un mot pour les mettre à la raison, il disait ce mot sans quitter le banc où il avait pour voisin M. de iMun. La dernière fois qu'il protesta de la sorte, ce fut en ce jour oti le président de la Chambre outragea grossièrement la mémoire de Pie IX, en le traitant de franc-maçon. Le pauvre évêque était déjà bien malade, il était à bout de forces, il n'avait plus qu'une semaine à vivre ; mais il eut encore l'énergie de jeter un cri suprême et de donner un vigoureux démenti à ces affirmations puisées dans le Dictionnaire de Larousse. Ce Larousse est, décidément, le bréviaire de nos hommes d'État.

Plus je vais, plus je m'étonne de voir certains catholiques traiter, avec une outrecuidante liberté, la personne et le rôle de leurs évoques. Je ne sais quel vent d'indépendance souffle dans l'air; mais je suis stupéfait quand j'entends ces étranges chrétiens condamner avec dédain les plus illustres champions de l'Église. Combien de fois ne leur ai-je pas entendu dire que Mgr Freppel n'était pas un véritable orateur; qu'il écrivait tous ses discours; qu'il était trop familier avec ses adversaires, et qu'après tout, il aurait mieux fait de rester dans son diocèse, qui réclamait sa présence et ses soins. Ce sont là de singuliers reproches et dont nous devrions laisser à nos pires ennemis l'initiative coupable et téméraire. La vérité est que Mgr Freppel n'a pas négligé sa chère Église d'Angers; la vérité est qu'il y a multiplié les grandes fondations et le,s belles œuvres ; la vérité est que son souvenir restera

vivant dans un diocèse dont il a vraiment élé la lumière et la gloire. Je puis en témoigner, et j'en témoigne.

Parmi ces fondations auxquelles son nom restera attaché, on ne saurait omettre cette Université catholique d'Angers, à laquelle il avait donné, depuis 1875, une si grande part de son cœur. Encore ici, les critiques n'ont pas manqué. Quand un évêque se borne aux humbles labeurs de son apostolat, il y a de bonnes âmes qui s'en étonnent: « Ce n'est, disent-elles, qu'un administrateur.» Mais dès qu'un évêque s'élève au-dessus de ses devoirs ordinaires et tente quelque généreuse entreprise : « Il veut faire trop grand », observent ces mêmes persifleurs, race stérile et dangereuse. Ce n'est pas là, en vérité, un langage catholique, ni une appréciation équitable. Mgr Freppel n'a pas été sans défauts : j'y consens ; il a été parfois trop vite en besogne : je le veux bien ; il a pu se tromper et s'est trompé : je l'avoue. Mais on ne m'ôtera pas de l'esprit qu'il a été. un très grand évêque et qu'il a honoré la sainte Église.

A côté de l'Université catholique, les établissements d'enseignement secondaire que lui avait légués son prédécesseur n'ont rien perdu de leur prospérité ni de leur splendeur. Près de Montgazon, de Combrée, de Beaupréau et de Baugé, le Collège ecclésiastique de Saumur, fondé par Mgr Freppel, attire aujourd'hui toute la jeunesse du Saumurois et est en pleine floraison. Le sol angevin se couvre, tous les jours encore, de la robe blanche des églises nouvelles; tc^s les jours on y ouvre quelque école libre et, tous les jours aussi, quelque noble asile de la charité ou de la science. Qui oserait dire que cet incomparable diocèse d'Angers est aujourd'hui moins fécond qu^au jour où Mgr Freppel en a pris le gouver-

nement? Qui oserait dire qu'il donne à TÉglise moins de prêtres, moins de religieux, moins de missionnaires, moins de saints? Qui oserait le dire, et surtout, qui pourrait le prouver ?

Tant de créations, tant de labeurs, tant de soucis avaient usé le vigoureux tempérament de cet Alsacien si bien trempé. Depuis un an surtout, sa famille épiscopale s'inquiétait vivement de ce douloureux affaiblissement. La voix était moins sonore, le pas moins ferme, l'allure moins vive. Ils commençaient pour lui, ces terribles derniers jours de la vie humaine, alors que l'homme se voit progressivement envahi par les symptômes visibles de la mort, alors qu'il est contraint de se dire : Oportet me minui. Cette séance de la Chambre oij un cruel et léger auditoire se refusa à l'écouter, où l'on n'eut pitié ni des défaillances de sa voix, ni des approches de sa fin, cette horrible séance avança cette fin. L'Ordination du 19 décembre lui porta le coup mortel. Il savait bien qu'il ne pourrait pas résister à une aussi longue et aussi âpre fatigue ; mais il se disait aussi qu'il ne voulait pas causer à ces jeunes prêtres de demain la cuisante douleur de retarder leur première messe : « J'irais plutôt sur mes genoux », disait-il, et il y alla. Il en est mort.

Le lundi 21, un coup de sonnette retentit soudain, à neuf heures du soir, dans la chambre de l'évêque. Son domestique entra, et le trouva plus qu'à moitié mort. Le vieux et vaillant prélat venait d'être terrassé comme par

la foudre. Il ne reprit ses sens que pour recevoir les derniers sacrements et balbutier quelques derniers adieux...

Un homme vient de mourir, qui était un homme; un évêque vient de mourir, qui était un évêque.

Un des plus vigoureux esprits de ce temps, un des plus solides défenseurs de l'Église, nous disait il y a quelques jours : <( Si je pouvais rajeunir, si je retrouvais la verve de la vingtième, ou même celle de la trentième année, je voudrais donner une autre pente à mon esprit, un autre emploi à mes loisirs. J'écrirais... — Eh! que pourriezvous écrire qui servit plus efficacement les intérêts de la Vérité? — J'écrirais pour le peuple une série de petits poèmes, et, tranchons le mot, de petites épopées à l'usage de toutes les classes, de tous les métiers, de tous les âges. Je ne les ferais pas longues, pour ne pas induire mes auditeurs en bâillements; je les voudrais courtes, rapides, substantielles ; j'en prendrais le fondement et l'idée dans l'histoire ; mes héros seraient les saints, ou les grands hommes de l'humanité chrétienne et de la nation française ; et j'aurais la grande ambition de faire voler ces chants épiques sur les lèvres du peuple. Voilà ce que je ferais, si j'avais vingt ans. » Rien de plus remarquable que de telles paroles échappées aux lèvres d'un de nos plus grands prosateurs, de celui-là même qui jadis a pris en

* Le Poème de saint François.

main la cause de la prose contre celle des vers, et qui a

dit:

0 prose, mâle outil, et bon aux fortes mains.

Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins.

Il semble qu'Anatole de Ségur ait entendu ces paroles vivantes, et que, sous l'impression de ces pensées, il ait voulu entrer dans cette voie si merveilleusement tracée. Mais il a réellement tout le mérite de cette initiative : son Poème de saint François est une témérité dont tout l'honneur lui appartient. Espérons que ce modèle hardi aura des imitateurs téméraires.

L'Épopée véritable est le propre des époques primitives ; c'est, comme on l'a si bien dit, « la narration poétique qui précède le temps oii l'on écrit l'histoire. » L'épopée vit de légende ; elle est intimement liée avec le chant ; elle n'est pas lue, mais écoutée ; elle est propagée par des chanteurs ambulants, rhapsodes, scaldes, jongleurs ; elle présente enfin tous les caractères d'une poésie profondément populaire. Les héros y sont rudes et grossiers, la religion peu épurée, les mœurs militaires ; on y répand des torrents de sang pour la patrie, qui est ardemment aimée ; le tout est exprimé le plus souvent dans une langue à moitié formée, dans une versification sauvage. Vous comprenez bien qu'au dix-neuvième siècle nous sommes mille fois trop corrompus pour posséder de ces épopées primitives. Vous imaginez-vous une Iliade écrite et chantée sous l'inspiration des chants d'Yvette (juilberl et après une représentation du Chat noir?

Mais,direz-vous, il y a des épopées savantes auxquelles notre siècle peut aisément se prêter. Nous n'aurons pas A' Iliade, soit ; mais une Enéide est possible. Virgile n'écrivail-il pas sous Auguste, en pleine civilisation romaine ?

Et M. Viennet, tout récemment, n'a-t-il pas publié la Franciade ? Que Dieu nous préserve de ces fausses épopées! Nous serions ravis de posséder un Virgile, mais les Franciades nous font peur, et nous bâillons en prononçant leurs titres. Nous avons assez de ces kilomètres d'alexandrins froids, monotones, ennuyeux. Toute cette littérature est fausse, et nipus n'en voulons plus. Au milieu des ardeurs de la lutte contemporaine, nous n'avons ni le désir, ni le temps de lire quinze mille vers. Pour être utile aujourd'hui, il faut être court.

Il faut donc en revenir aux idées que nous exposions tout à l'heure. 11 faut créer, comme vient de le faire Anatole de Ségur, une nouvelle espèce de poème encore innommée, mais que le mot de petite épopée caractérise suffisamment. Il faut faire enfin, au point de vue chrétien, ce que Victor Hugo a tenté dans sa Légende des siècles. Nous sommes chrétiens ; le monde est à nous. Ni les sujets, ni les héros ne pourraient nous manquer ; le passé nous appartient aussi bien que l'avenir. Tout ce qu'il y a jamais eu de grand, de beau, de poétique, a été essentiellement chrétien, et peut devenir la matière de poèmes sincèrement catholiques. Mettons-nous donc à l'œuvre, et ne nous croisons point les bras devant une aussi noble besogne.

Oui, en vérité, il y aurait à faire une belle contre-partie à cette Légende des siècles de Victor Hugo, de ce poète qui cherche de plus en plus à arracher de son front les traces royales du baptême. Je rêve un volume où vingt petites épopées, de cinq cents vers chacune, s'attacheraient aux figures et aux événements le plus chrétiennement épiques de l'histoire universelle. Tout d'abord, on y lirait un Poème de la Création, où le Verbe apparaîtrait,

faisant sortir du néant la magnificence du monde nouveau, et éclairant la création du premier jaillissement de la lumière. 0 description de la terre dans sa première fraîcheur, ô tableaux, ô récits, quel sujet pour un peintre, quel sujet pour un poète I Et le Poème de la Chute, quelle scène saisissante, même si on la réduisait à des proportions beaucoup moins considérables que celles du Paradis perdiiySUTloui si on lui donnait la forme dramatique, qui, dans toute cette œuvre, pourrait heureusement alterner avec la forme narrative ! Moïse pourrait fournir le sujet d'une troisième petite épopée, et David, ce géant, d'une quatrième. Enfin, dans le Poème de Vancienne loi, on pourrait résumer admirablement, sous forme de dialogue, toute l'histoire du peuple de Dieu, de sa gloire incomparable, de ses abaissements salutaires, des aspirations de ses prophètes, de ses soupirs et de son attente. Nous arriverions par là à ce qui serait le centre de cette œuvre poétique, au Poème de Jésus, où l'on tenterait (irréalisable dessein !) de traduire en vers fort simples la divine simplicité de l'Évangile. Mais ici nous entrons dans un domaine immense, presque infini, où les sujets par milliers s'offrent à nos esprits qui hésitent. Il faut se borner, il faut choisir. Il semble que le Poème des Persécutions soit le premier sujet auquel devraient s'arrêter nos hésitations, et le Triomphe de VEglise serait le second. Plus nous nous avançons dans le temps, plus nos incertitudes augmentent : la poésie chrétienne devient trop riche. Toutefois, qui pourrait penser à ne pas donner une place d'honneur au Poème de saint Benoit, au Poème de Charlemagne, au Poème de saint Grégoire Vil T La Papauté luttant contre la barbarie ; l'Empire se mettant au service de la Papauté dans l'angoisse, et enfin les

enfants de saint Benoît préparant à la Papauté et à l'Empire de bonnes et fortes générations de travailleurs, voilà, pour employer l'expression romantique, une incomparable Trilogie. Mais il faut nous arrêter, et laisser aux poètes de l'avenir la tâche délicate de compléter cet ensemble. Mieux qu'un autre, Anatole de Ségur serait à même d'écrire un jour ces Petites épopées chrétiennes dont nous venons d'indiquer le plan et d'esquisser la composition. Et son Poème de saint François, dont il est temps de parler, serait l'un des chants de ce grand poème que nous attendons.

Saint François d'Assise mérite une place à part dans, cette galerie magnifique des héros de l'Église qui peuvent et doivent avec raison devenir le sujet d'une épopée populaire. Le choix de M. de Ségur est excellent.

Tous les saints ont leur mission propre et leur raison d'être à telle époque, et non pas à telle autre. Dieu, qui possède en quelque sorte dans ses trésors tous les millions de saints qui ont paru et paraîtront jusqu'à la fin des temps. Dieu les fait surgir comme des astres dans le ciel de l'Eglise, alors que le besoin de leur lumière se fait plus instamment sentir dans les ténèbres de notre terre. Or, au commencement du xiif siècle, de quel saint la terre avait-elle le plus besoin? vers quel saint soupirait-elle? Ouvrons l'histoire.

Le grand péril alors — il ne faut pas se le dissimuler — était la vaste hérésie albigeoise. Cette hérésie était complexe, ainsi que l'a démonti'ié la science contemporaina.

Il y avait deux espèces d'Albigeois. Les uns étaient tout à fait manichéens et perpétuaient dans le monde cette épouvantable erreur d'origine orientale qui mettait éternellement aux prises deux Principes égaux. Les autres étaient seulement des réformateurs orgueilleux qui condamnaient les mœurs des prélats, les richesses du clergé, les abus de la société chrétienne. Entre ces deux familles il y eut des alliances, des fusions redoutables. Une fausse pauvreté, une pauvreté hypocrite s'épanouit alors dans le monde et séduisit tous les esprits. Les hérétiques se pavanaient dans leurs manteaux troués ; ils avaient une fausse austérité qui enflammait plus vivement l'indignation de Dieu que le luxe même des mauvais prêtres. Le peuple s'y trompait : car il se laisse facilement éblouir par l'habit et ne va pas jusqu'au fond. Bref, il y eut un instant où la pauvreté volontaire parut habiter le camp de l'hérésie. Il fallait porter remède à un aussi grand mal.

L'hérésie, je le sais, devait être militairement foudroyée : je connais Thistoire de la bataille de Muret et la croisade de 1213. Les foudres pontificales allaient plus efficacement encore jeter par terre l'orgueil de ces redoutables hérétiques. C'est fort bien. Mais, enfin, le glaive et la foudre sont les instruments de la justice et non de la miséricorde de Dieu. Le glaive punit, la foudre punit. Qui allait montrer Dieu dans les fonctions de sa charité? qui allait relever les coupables? Ce fut saint François, ce fut cet époux de « madame la Pauvreté. » Il désabusa les yeux du peuple, en lui faisant voir la vraie pauvreté sous les habits d'un religieux. Pauvre volontaire, il fut le père de milliers de pauvres volontaires. Le monde fut ravi à la vue de ce baiser que se don-

naient la Pauvreté et la Vérité et, par ce seul spectacle, l'hérésie fut décidément vaincue. Telle fut la première mission de saint François.

Dieu prévoyait encore que cette hérésie laisserait de redoutables ferments dans le sol chrétien ; il prévoyait que, d'hérésie en hérésie, la mauvaise humanité, conduite par la mauvaise philosophie, arriverait au panthéisme, ce dernier terme de toutes les erreurs. Saint François fut suscité pour montrer aux hommes jusqu'à quel point on peut aimer la nature sans avoir jamais l'audace hideuse de la confondre avec Dieu. Il ne manque pas d'âmes sensibles qui se courbent théoriquement devant l'animal et devant la plante, qui se mettent presque à genoux devant la pierre, et qui saluent dans tous les êtres inanimés des fragments respectables du Dieu-Tout. Si le chrétien se révolte, s'il s'indigne, on l'accuse aussitôt de manquer de cœur et de ne point aimer a la grande Nature, sa mère. » L'instituteur desl^-ères-Mineurs a par avance répondu à toutes ces accusations : saint François d'Assise est le patron de tous ceux qui luttent particulièrement contre le panthéisme. Il a passionnément aimé la nature : il a appelé les hirondelles ses sœurs, les loups et les agneaux ses frères, la terre sa mère, la lune et les étoiles ses sœurs. Il a de nouveau rétabli dans le monde cette belle harmonie qui y régnait avant le péché originel, alors que les tigres se jouaient aux pieds de l'homme et que les loups paissaient avec les brebis. Et cependant il a proclamé d'une voix forte l'unité, l'indépendance et la spiritualité de Dieu ; il a passionnément aimé la création à cause du Créateur, et c'est ainsi que nous devons l'aimer. Ce fut là le second rôle de ce grand homme.

Il eut une troisième tâche, celle de fournir à la Papau-

té, au Saint-Siège, une armée innombrable autant que dévouée. Le moment était critique. Frédéric II faisait aux représentants de Jésus-Clirist cette guerre oblique que devait encore perfectionner Philippe-le-Bel. La Paroisse et le Diocèse, ces deux institutions fondamentales qui suffisent d'ordinaire aux besoins de l'Eglise, allaient peutêtre ne plus lui suffire contre des attaques aussi extraordinaires. Deux corps d'armée, celui des Franciscains et celui des Dominicains, allaient comme deux ailes immenses se placer devant la Papauté et la protéger. Quand, en 1209, François d'Assise jeta les premiers fondements de son Ordre, il donna réellement un grand exemple : il fonda une puissante institution, qui devait sauvegarder les doctrines de Rome, les propager par tout le monde et les empêcher enfin d'avoir des solutions de continuité soit dans l'espace, soit dans le temps. Telle fut sa troisième raison d'être.

Et notez que cette triple mission donne à la vie de saint François un caractère triplement poétique. Un athée, de nos jours, a daigné nous faire cette concession : « Tous vos saints sont poétiques, » a-t-il dit. Nous ne lui savons aucun gré de cet aveu : car cette vérité est par trop évidente. Mais aucun saint peut-être n'est plus poétique que François. S'il avait paru en des temps plus primitifs, il eût donné naissance à tout un cycle épique. Il reste un des hommes le plus extraordinairement lumineux qui aient jamais passé parmi nous. C'est, je crois, la figure humaine la moins vulgaire, ou, pour mieux dire, la plus contraire à la vulgarité, qui ait jamais réjoui les yeux de l'humanité. Il nous apparaît tout entouré de rayons, pâle, maigre, parcourant tous les chemins en jetant à tous les vents de grands cris d'amour, se lançant à la poursuite

obstinée des pécheurs, leur sautant au cou et les baisant, embrassant les lépreux, conversant avec les oiseaux, convertissant les loups et les brigands, faisant des sermons aux fleurs, ramenant à Dieu des millions d'âmes, reproduisant en lui la physionomie, même matérielle, de riIomme-Dieu, aimant Dieu avec la plus raisonnable et la plus ardente de toutes les folies, aimant l'homme avec une passion aussi légitime et aussi insensée, aimant les pierres, les arbres, les animaux, aimant tout, se donnant à tout, et criant à toute âme intelligente : « L'amour m*a mis dans le feu, l'amour m'a mis dans le feu de l'amour !» Tel est le héros du poème de M. de Ségur.

Le caractère du poème lui-même, c'est la simplicité. M. de Ségur a montré par là quelles étaient la sûreté de son goût, la finesse de son lact. Il était facile, en un tel sujet, de s'exalter, de perdre la tète, de procéder par bonds, de jeter des cris : l'auteur du Pohne de saint François a su demeurer chrétiennement calme. Il parle, il ne crie pas ; il marche, il ne bondit pas. Il est simple, enfin. La lecture de son livre n'a rien de fatigant. La joie et la paix chrétiennes sortent de toutes ces pages dont elles sont le charmant parfum.

C'est avec raison que M. de Ségur a partagé son poème en plusieurs chants qui sont eux-mêmes subdivisés en plusieurs récils et épisodes. Il a eu surtout la très heureuse inspiration de varier ses rhythmes, et de les varier avec une singulière souplesse. C'est fort bien fait. Je suis de ceux qu'une trop forte dose d'alexandrins endort

facilement et fait entrer en léthargie. Le petit octosyllabe, au contraire, me réveille et me remet sur pieds. L'auteur de notre poème manie fort bien ce rhytlime léger, et il a le mérite de ne pas abuser de cette facilité. Il faut l'en remercier.

Ce sont là des qualités relativement secondaires, et, ce qu'il faut avant tout étudier dans un poème, c'est le souffle qui l'anime et soulève chacun de ses vers, c'est l'inspiration générale, c'est l'âme du poète. Il convient de ne point s'arrêter ici aux critiques de détail et de ne pas se borner à signaler çà et là un vers mal construit, un mot réaliste, une méchante inversion ; mais il faut contempler généreusement l'ensemble. M. de Ségur a longtemps étudié la légende originale de saint François : il s'en est pénétré, et tel est l'esprit de son poème. Rien de moderne dans son œuvre ; pas de fausse note : c'est une mélodie du xiif siècle heureusement retrouvée, heureusement reproduite. Le musicien qui Ta déchiffrée n'y a pas (chose rare) ajouté un accompagnement de sa façon. Il n'y manque guère qu'un peu de fougue et d'emportement avec un grain de sainte « folie ».

Et maintenant, je ne puis que renvoyer tous les bons esprits à la lecture de cette œuvre exquise. Nous préférons cette belle épopée aux Fables de M. de Ségur. Les Fables étaient un bégaiement; le Poème est une parole. Le poète a trouvé sa voie ; il y marchera d'un pas de plus en plus assuré et fera ainsi office d'honnête homme, 'de Français, de chrétien. Ces derniers mots, ces mots que je viens d'écrire, n'ont rien de vague, ni de déclamatoire. Il est temps de relever la poésie qui est à terre ; il est temps de lutter contre les envahissements de la matière, contre les romans qui nous scandalisent et nous abêtissent,

contre le réalisme enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Nous sommes las du réalisme ; le réalisme nous fatigue, nous indigne. Nous en avons assez, nous redressons la tête, nous voulons combattre le monstre. M. de Ségur nous a montré comment on le domptait : sachons l'imiter dans sa lutte, et surtout dans sa victoire.

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