Portraits et silhouettes au XIXe siècle
Il est certaines femmes dont l'existence est une étoile radieuse, destinée à briller dans un éternel azur. Jamais un nuage de tristesse ne descend sur leur front, jamais elles ne traversent la région des larmes. Elles restent, au soir de la vie , ce qu'elles étaient à l'aurore , folles , souriantes, adorées ; elles séduisent jusqu'au vieux Saturne lui-même, qui leur épargne les rides, ou qui, tout exprès pour elles, les change de place et les met sous le talon, comme il faisait à mademoiselle de Lenclos.
Virginie Déjazet, l'héroïne de ce petit livre, peut se reconnaître à cette rapide esquisse .
La muse du vaudeville l'a bercée toute enfant sur ses genoux et lui a donné pour jouet sa marotte légère. Virginie bégaya son premier rôle sur le théâtre du jardin des Capucines, dont les hôtels de la rue de la Paix usurpent aujourd'hui l'emplacement. Elle attira la foule par sa gentillesse précoce. Les ex-roués du Directoire lui jetaient, au lieu de fleurs, des cornets remplis de pralines, que la déni 1
IIISTOIUK CONTEMPORAINE.
butante allait croquer dans les coulisses. IL y avait alors à Paris deux théâtres destinés aux jeunes élèves. L'un était situé rue de Bondy, l'autre rue de Thionville ] . Virginie Déjazel fut engagée d"abord au premier de a> théâtres, nu elle devint la coqueluche des dames du carré Saint-Martin; puis elle traversa la Seine pour aller jouer dans la seconde salle le rôle de Fanchon la Vielleuse. C'était une imitation de la pièce qui faisait courir les Parisiens au Vaudeville. Apprenant qu'elle avait une rivale Agée de six ans, et que cette rivale menaçait de l'éclipser, la Fanchon de la rue de Chartres 2 eut le bon goût de ne point être jalouse, et profita. d'un jour de relâche pour aller applaudir Virginie. Elle la trouva délicieuse avec son costume de Savovarde et sa vielle.
— Ma foi, dit-elle au directeur du Vaudeville, à votre place j'engagerais cette petite.
— Mais, objecta celui-ci, je ne vois pas de rôle pour elle à mon théâtre.
— Dites à Dumersan et à Bouilly de vous en faire un.
Le conseil fut trouvé bon. Quinze jours après, l'affiche annonçait la Belle au bois dormant. Virginie débuta au Vaudeville dans le rôle de la Fée Nabote. Elle veut beaucoup de succès. Tous les théâtres se la disputèrent. Chacun d'eux voulait tour à tour montrer à ses spectateurs le jeune prodige. Mais l'ardeur qu'elle apportait à l'étude de ses rôles, jointe à des représentations trop multipliées, la rendirent souffrante, et sa mère, dont elle était Tunique trésor, crut devoir l'arracher à l'exploitation parisienne.
Plusieurs villes importantes de province faisaient des offres à la jeune artiste.