BOULEVARD DBS ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
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Il y avait longtemps que Cervantes était mort pauvre et délaissé, quand ses compatriotes, s'étant aperçus un peu tard qu'ils venaient de perdre un homme de génie, recherchèrent avec soin le peu de détails qui restaient sur sa trop courte carrière. Quatre villes, Madrid, Lucena, Séville, Esquivias, se disputèrent l'honneur de l'avoir vu naître; et celte question, qui produisit des volumes, resterait: encore indécise, sans un registre baptistaire trouvé
par hasard, et depuis inutilement contesté par quelques érudits.
Miguel de Cervantes Saavedra, suivant Topinion généralement reçue aujourd'hui, naquit à Alcala de Henares, ville de la Nouvelle-Gastille, le 8 octobre 1547. Ses parents, Rodrigo Cervantes et dona Léonor de Coriinas, étaient pauvres et précisément assez nobles pour que leur fils pût écrire après son nom, Hidalgo^ titre d'ailleurs sans conséquence en Espagne. De bonne heure, ils le destinèrent à l'Église ou au barreau, car ils le firent étudier dans un collège, genre d'éducation que l'on regardait alors comme superflu pour toute autre profession. Il fit ses humanités à Madrid, et dès lors se développa son goût, ou plutôt sa passion pour la poésie. Au collège, il avait de la réputation comme poète : des vers détestables, de sa façon, composés sur la mort d'Isabelle de Valois, furent imprimés dans la relation des obsèques de cette princesse, que publia son régent, maître Juan Lopez. Mais l'accueil que reçurent ses premiers essais ne dut pas l'encourager à continuer. Un poëme pastoral, intitulé Filena, qu'il fit* à vingt ans, et que l'on a perdu, n'eut aucun succès, de môme que de nombreux recueils de sonnets et de romancos. Il avait
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une faculté exlraordinaire, même dans son pays, où les tragiques comptent leurs ouvrages par centaines; mais les lois de la versification et le mauvais goût qu'il avait puisés dans les écoles entravaient encore son génie.
Dégoûté d'écrire et sans moyens de poursuivre ses études, il passa en Italie en 1509, recommandé au cardinal Jules Aquaviva, qui lui donna une place de page, ou plutôt de valet de chambre avec l'espérance de lui faire avoir un jour un petit bénéfice. Je ne sais quel abbé on aurait pu faire de Cervantes, mais cette perspective ne pouvait pas plaire longtemps à son caractère aventureux. Apprenant que le pape levait des troupes contre les Turcs, il quilta le service du cardinal, s'engagea comme soldat et fit, sous les ordres de Marc-Antoine Colonna, la malheureuse campagne de Chypre.
L'année suivante, il fut embarqué sur la flotte des croisés, commandée par don Juan d'Autriche, et assista à la glorieuse et inutile bataille de Lépanle. Blessé dès le commencement du combat, il n'abandonna son poste qu'après la fuite des infidèles. Un coup d'arquebuse et surtout de mauvais chirurgiens lui firent perdre l'usage de la main gauche. Si la balle l'eût frappé à la main droite,
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nous n'aurions peut-être pas eu de Don Quichotte, Bien qu'eslropié il resta au service, mais il ne paraît pas qu'il reçut aucune récompense de sa bravoure.
En 1575, Cervantes retournait de Naples en Espagne, lorsque la galère qu'il montait fut prise presque en vue de Majorque, et conduite à Alger, par un corsaire nommé Arnaute Mami. Cet homme, fameux à cette époque par son audace et plus encore par sa cruauté, fit subir les plus mauvais traitements à son nouvel esclave, dont il n'avait pas de rançon à attendre, et que son infirmité lui rendait moins utile que les autres.
Du moment qu'il fut tombé entre les mains du pirate, Cervantes avait tendu son génie vers un but unique, les moyens de recouvrer sa liberté. Comme il avait bientôt acquis sur ses compagnons d'infortune cet ascendant que donne un esprit supérieur, il était l'âme et le chef de tous les complots d'évasion.
Après quelques tentatives infructueuses, qui n'avaient servi qu'à redoubler la vigilance de ses gardiens, Cervanles s'arrêta au projet suivant.
Un esclave d'Arnaute Mami avait découvert , dans un jardin sur le bord de la mer, une citerne
abandonn^^'e, inconnue aux Mores, el assez grande pour cacher plusieurs personnes. Si Cervantes et ses compagnons parvenaient à s'y réfugier sans être vus, ils pouvaient être en sûreté, pourvu que la faim ne les forçât pas de sortir. Le plus difficile c'était de se procurer un vaisseau ou même une barque pour passer en Espagne; mais pour cela, Cervantes comptait sur ceux de ses camarades qui espéraient être rachetés promptement. Chacun s'était engagé par serment à fréter un navire aussitôt après son retour dans sa patrie, et à revenir chercher ses compagnons réfugiés dans la citerne. Le premier qui fut racheté était un Majorquin nommé Viana. Il avait été marin, et connaissait bien la côte ; ses camarades savaient qu'il ne manquait pas de résolution. On convint d'un signal, les serments furent renouvelés, et Viana partit.
Outre la difficulté d'échapper au vigilant Mauii, il fallait assez bien calculer le moment de l'évasion pour le faire coïncider avec le retour présumé de Viana. Il y avait à craindre que celui-ci ne se fit attendre longtemps, et qu'il n'arrivât qu'après que leurs petites provisions seraient épuisées ; enfin, sur terre ou sur mer, ils pouvaient être repris par leur maître, et un sort affreux les atten-
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dait ; ils avaient vu couper les oreilles et trancher la tête à des esclaves pour des fautes légères. Cependant l'horreur de la cruelle servitude qu'ils enduraient leur faisant mépriser tous ces dangers, les Espagnols trompèrent leurs surveillants, et se tapirent heureusement au fond de la citerne. Ils avaient emporté un peu de farine de millet, qu'ils avaient amassée d'avance en la ménageant sur leurs rations de plusieurs jours. L'esclave jardinier qui avait découvert la citerne, et qui travaillait dans le voisinage, resta pour servir d'espion, et un autre, surnommé el Dorador^ se chargea d'augmenter leurs provisions avec ce qu'il pourrait dérober.
Plus d'une semaine se passa de la sorte ; Cervantes, déclaré chef de la troupe et gardien des vivres, distribuait les rations, et se réservait toujours la plus faible.
Un jour ils virent paraître un petit bateau monté en apparence par des pécheurs du pays. Il passa et repassa plusieurs fois devant le jardin, eniin il lit un signal, et les malheureux captifs ne doutèrent plus que Viana ne fût venu pour les délivrer. La côte était déserte et le vent favorable.
Mais leur pourvoyeur était absent, et ne devait revenir que dans quelques heures. Le plus grand
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nombre voulait partir sans l'attendre ; mais Cervantes leur reprocha vivement cette ingratitude envers un homme qui, tous les jours, exposait sa vie pour eux ; bref, il fit tant par ses prières, qu'il les décida à ne pas s'embarquer sans lui.
Ce débat avait duré quelque temps, et le Majorquin, ne recevant pas de réponse à son signal, hésitait à débarquer. Cependant il s'était rapproché de plus en plus du rivage, et il allait prendre terre, lorsque plusieurs Mores parurent à quelque dislance du jardin. Surpris de voir un bateau pécher dans ce lieu, qui d'ordinaire n'était pas fréquenté, ils s'approchèrent pour le reconnaître. A leur vue, Viana effrayé, et se croyant poursuivi, gagna le large pour ne plus reparaître.
Quand son pelit bateau disparut derrière l'horizon, on peut imaginer le désespoir de ces malheureux, qui avaient cru leur délivrance si prochaine. Tous accusaient Cervantes de leur avoir fait perdre une occasion qui ne se représenterait plus, de les avoir livrés, sans ressources, à la vengeance d'un maître impitoyable. Cependant, comme il est facile de faire renaître l'espérance des infortunés, Cervantes parvint à ranimer leur courage en leur persuadant que Viana avait gagné le large
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pour échapper aux regards des Mores, mais qu'il reviendrait à la nuit, ce qui rendrait leur évasion plus sûre. La nuit vint, mais la mer était orageuse, leurs provisions étaient épuisées; depuis deux jours ils n'avaient mangé que des sauterelles et quelques racines. Tous, excepté Cervantes, regrettaient la chaîne d'Arnaute Mami.
Le lendemain matin, et Dorador reparait, mais accompagné de Mami et de soldats armés; il les guide à la citerne, et livre ses compagnons au corsaire furieux. La veille, désespérant de revoir jamais sa patrie, il avait pris le turban, et pour donner une preuve de sa ferveur, il avait dénoncé les chrétiens ses camarades. Toute résistance était inutile : Cervantes n*hésita point à se sacrifier pour ses compagnons; il se nomma le chef de Ten- Ireprise, déclara qu'il avait entraîné les autres à le suivre, et supplia Mami de ne faire tomber sa colère que sur lui seul. Il lui fit même un raisonnement digne du pirate auquel il s'adressait : c'est qu'il valait mieux, pour ses intérêts, que son esclave manchot pérît dans les supplices, que d'autres plus propres au travail.
Jusqu'alors Mami avait tout vu trembler devant lui. 11 avait du courage, et aimait à en trouver
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dans les autres. Ce soldat, se dévouant généreusement à la mort pour sauver ses camarades, excita son admiration. Il renvoya les bourreaux, tendit la main à Cervantes, et lui dit que s'il voulait changer de religion, il le ferait monter sur un de ses vaisseaux, persuadé qu'il saurait faire un bon usage de la main qui lui restait. Cette offre fut rejetée sans qu'il parût s'en offenser, car il dit, en regardant le nouveau renégat; un proverbe commun chez les Mores : c D'un mauvais chrétien , on ne fait jamais un bon musulman. » Depuis ce jour, il traita Cervantes avec quelque considération. Le travail qu'il lui imposa n'était point au-dessus de ses forces; il écouta ses plaintes contre les surveillants subalternes, et souvent il lui rendit justice.
Le mauvais succès de cette première tentative ne fît point abandonner à Cervantes son projet favori ; et comme si son courage s'était accru avec son infortune, il ne borna plus ses espérances à faire évader quelques esclaves, il conçut le plan d'une vaste conspiration, qui s'étendit dans tous les bagnes d'Alger. Elle ne tendait à rien moins qu'à profiter d'un jour de réjouissance qui suit le Ramadan pour soulever les captifs, s'emparer des
galères, de l'arsenal et de la ville. On a peu de dé-
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tails sur ce complot, qui révèle l'audace de son auteur, seulement on sait qu'il manqua par la trahison de Tun des conjurés.
Azan aga, que les auteurs espagnols appellent roi d'Alger, fut effrayé en apprenant le danger qu'il venait de courir. Les bourre.; ux redoublèrent d'activité; chaqift maître s'empressa de se débarrasser de ses esclaves les plus dangereux. Arnaute Mami, lui seul, n'infligea pas le plus léger châtiment à celui qui, de l'aveu de tous les conjurés, et par sa propre confession, avait tout dirigé. Il semblait avoir conçu un attachement singulier pour cet homme qu'il regardait cependant comme très-redoutable. C'est ainsi qu'on aime un cheval rétif quand on se sent la force de le réduire. Azan ayant demandé Cervantes, Mami, àj'étonnement de tout Alger, sollicita sa grâce et l'obtint : ensuite il le présenta à Azan, et consentit à le lui céder. Quand le prince barbare vit cet homme faible de corps et estropié, il ne put s'empêcher d'admirer qu'un projet si hardi vînt d'un être si chétif en apparence. Cependant il le traita avec humanité, tout en redoublant de vigilance, au point qu'il l'empêchait de communiquer avec les autres esclaves. 11 disait alors : t que tant qu'il tiendrait
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en son pouvoir le manchot espagnol, sa vie, ses États et ses galères n'auraient rien à redouter. »
La famille de Cervantes n'avait appris sa mésaventure que fort tard, et son* extrême pauvreté l'avait empêchée quelque temps de réunir la somme nécessaire pour la rançon de son parent. Quand cette rançon fut arrivée à Alger, Âzan aga demanda le double, et comme il allait partir pour Gonstantinople, ses esclaves étaient déjà embarqués. Heureusement, les religieux de la Trinité complétèrent la somme de quinze cents écus, demandée par le More. C'était beaucoup pour le temps, et surtout pour le rachat d'un simple soldat comme Cervantes. Son esclavage avait duré cinq ans, et quand il revint en Espagne, il était dans sa trente-quatrième année. De ce moment, sa vie est tout entière dans ses ouvrages.
Après avoir essayé de différentes professions, et se sentant de nouveau tourmenté par son ancienne passion pour la littérature, il se remit à écrire. On a lieu d'être étonné que Cervantes, quittant le climat brûlant de l'Afrique, et un rude esclavage, ait trouvé dans son imagination des idées assez tendres et langoureuses pour composer une pastorale; Gai atée fui le premier ouvrage qu'il pu-
blia à son retour d'Alger. Mais il était alors amoureux, et peu de temps après il épousa donaCalalina Salazar y Palacios, demoiselle d'une famille noble, mais aussi pauvre que celle de son mari. Les biographes n'ont point encore pu décider si c'est bien sa femme qu'il peignit sous les traits de Galatée ; ce qui rend difficile la solution de ce point important, c'est que l'année même de son mariage, fut aussi celle de la naissance de sa fille naturelle.
LdiDiane^ de Georges de Montemayor, avait mis les pastorales à la mode : ce genre, assurément trèsfaux, et selon moi très-ennuyeux, composait, avec les romans de chevalerie et les romances, presque toute la littérature espagnole. Déjà Ton avait fait plusieurs continuations de la Diane, Cervantes l'imita, mais ne put l'égaler. Nous verrons plus d'une fois ce grand homme, s'ignorant lui-même, chercher au hasard sa vocation, etlongtempsne pasla rencontrer. Sa prose, dans la Galatée^ est encore plus laborieusement contournée que ses vers ; les inversions y sont fréquentes, et presque toujours faites mal à propos. Le dialogue est hérissé de pointes, de citations et de dissertations pédantesques. On croirait entendre des docteurs en théologie et non
des bergers. Enfin Taction principale disparaît au milieu d'une foule d'épisodes mal liés entre eux, et encore plus mal rattachés au corps de l'ouvrage. Celait alors la mode de ne jamais finir un livre \ et Cervantes en profita pour laisser son lecteur embarrassé à deviner la fin d'une douzaine d'aventures que lui-même, je crois, aurait eu de la peine à terminer. Malgré tous ces défauts, la Galatée eut du succès, et Cervantes commença à prendre ran-.' parmi les beaux esprits espagnols. Les comédies qu'il donna ensuite accrurent sa réputation, mais sans le délivrer de ses embarras pécuniaires.
Le prologue des comédies qu'il publia longtemps après, en 1615, donne une idée du théâtre espagnol avant lui, et des perfectionnements qu'il sut y introduire.
t Je ne puis m'empêcher, ami lecteur, de te det mander parlon si je sors ici de ma modestie ac- » coutumée. L'autre jour, je me trouvai à une pe- • tite réunion d'amis, où l'on parla de théâtre et » de ce qui s'y rapporte. Là-dessus, ils trouvèrent » tant de subtilités, et réglèrent tout si bien, par » points et virgules, qu'à mon avis ils en vinrent à » la dernière perfection. On parla enfin de celui