Voir son AN poétique
mense répulalion, n'aurail-il pas fait adopter tous les genres auxquels il aurait employé son talent? Un dialogue amusant, dans le chap. xlviii de la première partie du DonQuichotle, fait connaître l'opinion que Gervanles prétendait avoir sur ce sujet, quand il voulait se donner l'air de savant; mais dans un passage d'une de ses comédies (postérieur à celui déjà cité), il se contredit lui-même et défend cette liberté dont il usait amplement. Il fait parler la comédie qu'il personnifie, t Le théâtre est une carte degéographie, où il n'y a pas trois pouces d'intervalleentre Rome,Valladolid et Gand. Qu'importe au spectateur, si, sans quitter ces tréteaux, jele mène d'Allemagne en Afrique ? Sa pensée est aussi légère que moi, et partout où le porte mon vol, elle peut m' accompagner, sans crainte de se perdre, sans risque de se fatiguer. »
Comme auteur dramatique, Cervantes est resté dans un rang inférieur; cependant sa Numance pourrait être honorablement distinguée. L'héroïque dévouement des habitants de cette malheureuse' ville est aussi célèbre en Espagne que les aventures du Cid ; mais peut-être ce sujet n'est-il pas autant que l'autre du ressort de la tragédie. L'in-
térét s'attache à la cité de Numance, en quelque sorte, comme à uu être moral ; et ce n'est que par une multitude d'épisodes isolés que Ton peut jeler quelque variété sur ce drame, qui n'offre, en dernier résultat, qu'une seule situation. Mais si ce sujet semble se refusera des développements dramatiques, il ne laisse pas de prêter beaucoup à la poésie. C'est ce que Cervantes sentit, et ce qui lui Qt chercher de nouvelles ressources. Vouloir concilier la poésie avec le drame est une entreprise peut-être impossible ; la supériorité doit rester à l'un des deux, si, toutefois, par une malheureuse combinaison, ces deux moyens de plaire ne se détruisent pas Tun l'autre. •
Dans la Numance^ Cervantes ne chercha ses succès que par la poésie, et c'est, je crois, dans cette intention qu'il introduisit sur la scène ces figures allégoriques, qui peuvent et doivent parler le langage des dieux^ parce qu'elles sont d'un monde idéal. C'est, à mon avis, tirer une bonne conséquence d'un système mauvais en lui-même. Les chœurs des anciens tragiques, qui fournissent aussi au poëte une occasion d'étaler ses richesses, me semblent mériter l'attention des auteurs de tragédies classiques, qui ne pourraient mieux faire que de les
adopter. D'abord, ils imiteraient mieux les anciens, leurs modèles; ensuite, on trouverait leurs vers d'autant meilleurs que le dialogue ne leur imposerait pas uiie contrainte fâcheuse, dont il ressentirait lui-même les effets*.
La comédie était nouvelle en Espagne, et les spectateurs n'avaient pas le goût fait en bien ou en mal. Telle ou telle innovation n'était pas repoussée seulement comme innovation, et l'idée du ridicule n'était pas encore assez puissante pour arrêter un auteur au milieu de ses tentatives. Les personnages allégoriques de Cervantes eurent un plein succès devant le public de 1584. On admire encore, dans \diNumance, un«e peinture effrayante des maux qu'entraîne un siège, exprimée en vers énergiques, et souvent avec une élégante simplicité. Un des épisodes, dans lequel un enfant demande du pain à sa mère, est tout à fait comparable, pour le naturel joint au sublime, à la scène si touchante de Joas et d'Athalie.
Pour n'avoir plus à reparler de ses ouvrages dramatiques, passons rapidement aux comédies qu'il publia en 1615, et où l'on retrouve tous les défauts que nous avons déjà signalés. Elles sont au nombre de six, et n'offrent que des imbroglios
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assez faibles de conception, écrits en vers très-inférieurs à ceux de ses premières pièces. Souvent il met en scène des musulmans, et ce qui-doit étonner, c'est que Cervantes, qui avait été à portée de connaître leurs mœurs, les ait si mal reproduites sui* le théâtre. Six intermèdes suivent les comédies. Ce sont des scènes vulgaires copiées d'après nature, el qui devaient être assez plaisantes à la représentation. Il faut dire, à la louange de notre auteur, que ses intermèdes sont beaucoup moins indécents que la plupart de ceux que Ton jouait à cette époque; mais cela ne prouve pas beaucoup en leur faveur..
Probablement Cervantes se serait exclusivement voué au théâtre, si Lope de Véga, dès son début, n'avait éclipsé sa réputation. Cervantes se jugea avec modestie ; il comprit qu'il fallait céder la première place à son rival, et il était trop fier pour se contenter du second rang. Il renonça donc au théâtre, et se mit àchercher ailleurs des moyens de subsister. Soxi mariage n'avait fait que rendre sa pauvreté plus pénible, et la nécessité lui faisait une loi de mettre en œuvre toutes les ressources de son esprit. S'imaginantque désormais ce serait en vain qu'il chercherait dans la littérature un moyen de
fortune, il eut recours au peu de jurisprudence qu'il avait appris aux universités. Un de ses protecteurs éclairés voulut bien lui donner la place de son agent d'affaires \ et le charger de quelques réclamations qu'il avait à exercer sur le village d'Argamasilla de Alba, dans la Manche. Cervantes, voulant s'acquitter de son emploi en conscience , refusa de s'entendre avec l'alcade, l)Our arranger l'affaire à la satisfaction de tous deux.
Le magistrat irrité le fit mettre en prison, je ne sais sous quel prétexte, et comme il trouva moyen d'apaiser son seigneur, le pauvre Cervantes fut oublié, perdit sa place, et demeura même assez longtemps au pouvoir de l'alcade. On dit que c'est dans la prison de cette bourgade qu'il écrivit les premières pages de son Don Quichotte *, et que par rancune il en fit la patrie de son héros, sans pourtant vouloir lanommer. Au reste, il était assez familier avec cette espèce de gîte, où ses dettes le conduisaient souvent, pour en avoir f;|it cette fois son cabinet de travail. Il avait déjà été emprisonné
1. (''est ainsi^(|ue lord **' lit avoir une place de douanier à Robert Burns.
'2. Voir le i)rologue de la première partie.
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avec toute sa famille pour une sérénade donnée dans sa rue, et terminée par des coups d'épée. On n'ignore pas qu'à cette époque les amants, par respect pour rhonneur de leurs dames, avaient coutume (l'interdire, Tépéeà la main, aux passants, l'entrée de la rue où se donnait la sérénade. Un curieux s'étant approché un peu trop des musiciens, malgré le cri terrible de atras t en arrière ! il fut tué sur place. Il n'y avait rien que de très-ordinaire dans l'aventure; mais comme Cervantes était mal avec une dévole sa voisine, elle eut le crédit de le faire mettre en prison, d'où cependant ses amis le tirèrent bientôt.
Un intervalle de onze années s'écoula depuis su dernière comédie jusqu'à la publication de son Don Quichotte, et il ne paraît pas que ce temps ait été consacré à d'autres travaux littéraires \ Les soins qu'il se donnait pour pourvoir à l'entretien do sa
1. On a conservé cependant une épi gramme à laquelle avait donné lieu certaine aventure ridicule arrivée à Séville, où il demeurait en 1598. Philippe II venait de mourir, et chaque ville 8*ef[orçait à Tenvi de se surpasser en magnificence, par les honneurs funèbres qu'on lui rendait. Séville lui avait élevé un catafalque magnifique dans la cathédrale , où toutes les autorités se rendirent pour assister au service funèbre. U faut savoir que parmi tous les Espagnols, les Andalous sont renommés pour leur susceptibilité et leurs fanfaronnades. Au
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famille, Tabsorbaient entièrement. Seulement on sait qu'il habita tourà tour plusieurs villes d'Espagne, toujours pauvre et toujours luttant avec courage contre l'adversité.
milieu de la cérémonie, les membres du chapitre de Tlnquisition s'aperçurent que le régent de VAndalotisie (titre qui répond à celui de préfet) avait son fauteuil couvert d'un drap noir, tandis que les leurs n'avaient pas cet ornement. Interrompant le service, ils sommèrent le régent d'ôter son drap noir, ou bien de leur en faire donner de semblables, et à son refus, ils fulminèrent Texcommunication dans Téglise même, et pendant l'office divin. Le régent résista, en appela au roi, dont la décision se fit attendre six semaines. Pendant tout ce temps, le catafalque resta dans l'église, au grand déplaisir de ceux qui avaient prêté des étoffes et des meubles précieux pour le décorer. — Comme cette épigramme est assez rare, nous insérons ici l'original, regrettant de n'en pouvoir donner qu'une traduction très-imparfaite, car presque tout le mérite de ce petit morceau consiste dans Timitation du style et du langage andalous.