LES LETTRES
« Sais-tu ce que c'est que le théâtre? Pauvre garçon ! Tu as fait comme ces filles de portière qui, après avoir contemplé pendant un quart d'heure la fenêtre d'une actrice célèbre, rentrent rêveuses dans la loge maternelle. Qui de nous n'a pas rêvé du succès? Le théâtre est une robe de satin doublée de vieilles loques. Si tu as du talent et de la force, tu vaincras, mais à quel prix I Sinon, tu finiras par te mettre aux gages d'un petit journal, et cuistre littéraire, à trente sous la page, tu auras Tinsigne honneur de faire hausser les épaules aux haoitués d'un estaminet! »
De qui sont ces lignes amères? Elles sont de Henri Meilhac. Quand il les écrivait, en 1853, il avait juste vingt et un ans; il débutait chez un libraire et collaborait, sous le pseudonyme de Talin, au Journal pour Hre,
Le théâtre s'est généreusement vengé sur Meilhac des injures de Talin, il l'a comblé de richesses et
d'honneurs. Vous Tavouerai-je? je ne crois pas que même en 1853, Meilhac fût bien sincère en médisant du théâtre; il ressemblait à ces jouvenceaux qui affectent de nier Tamour, parce qu'ils n'osent pas aimer. Comment le futur auteur de Ma Cousine n'eût-il pas adoré la scène, puisqu'il était né pour y briller? Je n'imiterai pas ces commentateurs qui prétendent découvrir dans les balbutiements de l'enfant, les traces certaines du génie de l'homme. Mais je vous assure que, dans les premiers articles de Meilhac, on trouve, en germe, quelques-unes de ses rares qualités.
Je viens de les parcourir; ce sont des études sur le milieu des lorettes, sur le monde des coulisses ; des articles troussés d'une plume alerte, pleins de boutades malicieuses et de mots piquants. Meilhac fut-il supplanté dans le cœur d'une ingénue par un homme de finance? Je l'ignore. Cependant, il traite les banquiers avec une désinvolture qui semble cacher un dépit mal dissimulé.
« Le banquier est un homme chauve et qui a du ventre. Ses petits yeux clignotent sous le verre de ses lunettes. Son nez menace de prendre des tons violets. Il a de bonnes grosses lèvres papelardes, qui sourient niaisement, et des mains courtes et grosses. Ses pieds qu'il emprisonne dans des bottes trop étroites, protestent contre cette incarcération et font prendre au cuir les formes les plus capricieuses. Le banquier passe pour un homme sérieux. Il est titré,
décoré et marié. Il néglige sa femme pour courir après une rouée, qui le traite comme un laquais, le trompe et se soucie de lui autant que d'une vieille paire de gants. »
Le portrait est légèrement chargé. Les banquiers ne ressemblent plus à ce modèle, et j'imagine qu'en 1853 ils n'avaient pas tous le nez violet et les lèvres papelardes. L'aimable M. Bischoffsheim, le grand ami de Meilhac, qui était alors dans toute la fleur de l'élégance et de la jeunesse, désavouerait assurément ce croquis. Mais on ne peut exiger d'un débutant, qui se jette à corps perdu dans les lettres, le goût sûr d'un moraliste. On ne lui demande que de la verve.
Or, pour de la verve, Meilhac-Talin en a, et de la meilleure. Il la gaspille à tort et k travers; il raille un peu tout le monde, il fronde l'Académie (naturelmenti), il crible d'épigrammes le Conservatoire, les actrices et leurs mères. Chemin faisant, il laisse échapper cette profonde pensée :
« On reconnaît. l'actrice qui vient du Conservatoire à sa mère qui l'accompagne. Chez l'actrice-lorette, la mère est remplacée avantageusement par une femme de chambre. Disons, pour être exact, qu'il est difficile de distinguer la mère de l'une de la femme de chambre de l'autre. »
Des actrices, il passe à ceux qui les protègent et saisit au vol ce dialogue délicieux. Une jeune personne est assise à côté d'un homme mûr, qui la regarde avec
attendrissement. La petite se penche vers lui amoureusement et d'une voix câline :
« — J ai joué à la Bourse, chéri, et j'ai gagné.
« — Ah! ah!...
« — J'ai rejoué à la Bourse, chéri, et tu as perdu, n
Enfin il ne craint pas de s'attaquer aux institutions les plus puissantes, entre autres à celle du vaudeville. Comment se fait un vaudeville, tel est le titre d'un de ses articles; c'est une charge à fond de train dirigée contre ce genre qui, à cette époque, n'était pas encore suranné. Il faut distinguer, dit-il, le vaudeville de la comédie-vaudeville. Le premier est sans façon, la seconde « vise au style et conduit son auteur à l'Académie ». On ne saurait mieux parler. Meilhac luimême en sait quelque chose!...
Quant au vaudeville à couplets, il sert de cible au jeune Talin, qui lui décoche ses traits les mieux aiguisés. Trousser un couplet! la belle affaire ! Il n'est pas nécessaire d'être intelligent pour y réussir, ni d'être poète, ni même de savoir écrire en français!...
Et le chroniqueur nous donne la recette de cet art, moins difficile à ses yeux que celui « d'accommoder les pommes de terre. »
« 11 y a des gens naïfs qui croient que, pour faire des couplets, il est nécessaire de faire des vers. Erreur profonde ! Un vers ne doit avoir qu'un certain nombre de syllabes — huit, je suppose. On écrit une ligne de prose, on y laisse les huit syllabes les plus
importantes et on remplace les autres par des apostrophes. »
Meilhac joint aussitôt l'exemple au précepte, et propose à ses lecteurs Vexercice suivant :
« Faites deux vers de huit syllabes avec cette phrase : L autre jour, en traversant la rue, je faillis être vu par mon tailleur, »
Eh bien! trouvez-vous les deux vers? Non? C'est rhabitude qui vous manque, car il n'est rien de plus aisé. Vous écrivez :
L*aut' jour, en traversant la ru' Par mon tailleur j' faillis et' vu.
Ce distique n'est pas foudroyant, mais il est d'un lyrisme très convenable ! Scribe en a produit de plus mauvais...
Ahî le couplet! quelle mine féconde! Talin-Meilhac en fait ressortir tous les avantages; le plus précieux, c'est qu'un couplet bien fait peut, avec une légère variante, remplir à lui seul toute une scène, sans que l'auteur se donne- aucun mal. Exemple. M. de Marbœuf est en visite, il se lève, il s'avance vers la porte ; on s'imagine qu'il va sortir. Pure illusion!... Il se retourne et, avec un gracieux sourire, il laisse échapper ces mots :
De mon devoir il faut que je m'acquitte, Pardonnez-moi de vous quitter si vite.
Là-dessus, le maître de la maison s*inclîne à son tour et s'écrie :
De ton deToir, puisqu'il faut quHu t'acquitte. Je te pardonn' de me quitter si vite.
... Enfin les autres personnes présentes, ne voulant pas être en reste de politesse, se consultent du regard et chantent en chœur :
De son devoir, puisqu'il faut qu'il s'acquitte, Pardonnons-lui de nous quitter si vite.
Ces aimables gamineries devaient plaire aux abonnés du Journal pour rire, A partir du !•' janvier 1853, les articles de Talin se multiplient, ils sont de plus en plus longs; certains d'entre eux remplissent un numéro... Sur ces entrefaites, François Ponsard fait jouer à TOdéon, avec un grand succès, V Honneur et r Argent. 11 s'agit de publier une parodie de la pièce. On s'adresse à Meilhac qui accepte cette tâche avec rintrépidité de la jeunesse. En deux jours il accouche de mille alexandrins mirliton esques, où le chefd'œuvre de l'école du bon sens est persiflé d'importance.
Je ne citerai pas cette parodie comme un chefd'œuvre d'atticisme, ni même comme un modèle du genre; elle ne vaut pas Hamali ou la contrainte par cor de Duvert et Lausanne, mais elle contient quelques drôleries fort réjouissantes, entre autres ce couplet du vertueux Mercier, épicier retiré, qui inter-
roge son notaire pour savoir si le prétendant de sa fille est dans une belle situation :
Notaire, écoutez-moi :
Ce Georges veut, je crois, entrer dans ma famille. En fiacre, il a pincé le genou de ma fille.
Et ma fille a passé la main dans ses cheveux... 11 la botte. C'est bien! Moi, pas bête, je veux Savoir s'il a de l'os...
Cette fantaisie ultra-lyrique, illustrée par Marcelin, obtint un réel succès. Talin semblait être devenu une des colonnes du journal, lorsque, brusquement, vers le mois de septembre 1853, sa collaboration s'interrompit. Le chroniqueur s'éclipsa devant Tauteur dramatique I Talin donna naissance à Meilhac, et c'est sous son vrai nom que ce dernier fit jouer au Palais- Royal, le 29 mai 1856, une pièce en un acte, intitulée la Sarabande du Cardinal.
Assurément, ce premier essai n'est pas exempt de gaucherie, c'est une œuvre d'enfant lorsqu'on la compare à Gotte ou à Décoré^ mais on y trouve de l'esprit, de la finesse et même quelque chose de plus, un soupçon de cette ironie souriante qui donne une saveur si spéciale aux comédies de Meilhac.
Au lieu de choisir pour sujet de pièce un de ces imbroglios savamment emmêlés, dont l'action sur le public est irrésistible, notre jeune auteur emprunte à la vie de tous les jours les éléments de son œuvre. Ne trouvez- vous pas ce fait digne de remarque? La Sarabande du Cardinal n'est pas un vaudeville à
tiroirs : c'est déjà une comédie, dont raction repose sur des sentiments humains.
Meilhac y met en scène un diplomate grotesque, qui rappelle par sa physionomie compassée la future silhouette du baron Grog. C'est un duc authentique, fier de ses dix quartiers, et qui se vante (c'est une de ses prétentions) de n'avoir jamais cédé aux fantaisies d'une femme. Il est bientôt puni de son orgueil. Amené chez une comédienne, M"® Caprice, il subit le charme de son sourire, il est pris au piège de ses yeux rieurs. Caprice n'a pas le respect des ambassadeurs.
« — Pourquoi vous êtes-vous fait diplomate?
demanda-t-elle au duc.
« — Parce que j'ai trois cent mille livres de rentes, dit-il gravement, et que j'ai pensé que les gens riches doivent à leur pays le sacrifice de leur intelligence. »
Ce dialogue est déjà plein de malice, la suite est plus piquante. Caprice reçoit, de son théâtre, une lettre, lui ordonnant de doubler, le soir même, une de ses camarades. Elle sait le rôle; mais elle a besoin de le répéter, et elle n'a personne pour lui donner la réplique. « Ah! si Contran était ici, s'écrie-t-elle, il ne se ferait pas prier I On m'embrasse à chaque instant dans la pièce. Contran adore cette pièce-là... » Le duc ouvre les yeux; la perspective de remplacer Contran ne lui semble pas désagréable. Il propose ses services d'une voix timide; on les accepte, et, cinq minutes après, l'ambassadeur et la comédienne échangent un dialogue dans le goût de celui-ci :
« Caprice (jouant). — Mais je ne me trompe pas, ce personnage grotesque, ce Huron qui se drape dans une toile à matelas, c'est mon traître, c'est Chicandard.
« — On vous fait dire de jolies choses au théâtre, dit le duc scandalisé.
« — Allez donc, allez donc, reprend la comédienne; je suis pressée; donnez-moi la réplique! »
Et le duc, un peu honteux du rôle qu'on lui fait jouer, lit d'un air majestueux la phrase suivante :
« — Ohé! les titis, les balocheurs, les flambards et leschaloupeuses. Ohé! du moelleux, mes amours, et de la décence, du moelleux surtout ! »
Caprice ne peut garder son sérieux, elle éclate de rire au nez de Son Excellence :
« — Eh bien, monseigneur, direz-vous encore que vous résistez toujours aux volontés d'une femme? Je me suis offert le plaisir de vous transformer en débardeur! »
C'est la morale de la comédie ...