‹ Portraits intimes (volume 3)Chapitre 26 sur 51 · EMILE FAGUET · texte numérisé non relu

EMILE FAGUET

Pendant plusieurs années, Emile Faguet s'est répandu au dehors, non pas tout à fait pour son plaisir, mais par obligation professionnelle. Il rendait compte, d'abord à \B.France, puis au Soleil^ des nouveautés dramatiques. Il lui fallait, k l'exemple de son ami Sarcey, et de nous tous, forçats et martyrs du feuilleton, courir chaque soir aux quatre coins de Paris et avaler des drames monstrueux et d'ineptes vaudevilles... Faguet écoutait ces productions avec calme et les jugeait avec indulgence... Il ne se mettait jamais en colère et gardait en- toute occasion une âme sereine. Mais je ne crois pas qu'il aimât beaucoup le théâtre, qu'il l'aimât avec folie, comme ceux qui l'aiment vraiment, qu'il aimât tout du théâtre, l'air qu'on y respire, les ragots qui y circulent, les cabotins et les cabotines, ces mille riens absurdes qui ont tant d'attraits pour les piliers de coulisses... Non I il passait, amusé quelquefois, mais au fond très indifférent au milieu de toutes ces choses, et j'imagine que lorsqu'il rentrait de ces nocturnes expéditions et qu'il se retrouvait dans la solitude apaisée de sa « cellule », il devait ressentir une impression de soulagement et de secrète allégresse...

Aujourd'hui, Emile Faguet a renoncé au théâtre. Il se consacre tout entier à l'enseignement et aux études de haute critique : sa renommée littéraire est bien assise, sa situation ne peut que grandir. Il professe à la Sorbonne; et bientôt, sans doute, l'Institut offrira un fauteuil à cet homme modeste, qui ne

18i PORTRAITS INTIMES

doit sa fortune qu'à ses œuvres... Peut-être Faguet m'en voudra-t-il d'avoir levé un petit coin du voile qui cache sa vie privée... Mais il est bon parfois de montrer au public que tous ceux qui ont passé par le journalisme ne sont pas des gens de cercles qui bâclent leur copie en sablant le Champagne avec des filles de joie, et que si nous avons nos Lauzun et nos BrUmmel, nous avons aussi nos Gaton et nosSuUyl...

Les conférences sont k la mode... Occupons-nous de MM. les conférenciers. Il en est de bruns, de blonds, de gros, de minces, de calmes, de violents, de gracieux, de farouches. Il en est qui improvisent, d'autres qui récitent, d'autres qui lisent et quelquesuns qui bafouillent. Us parlent partout, ils parlent de tout. Parfois ils commentent une pièce de théâtre, parfois ils sont accompagnés d'aimables chanteuses, auxquelles ils servent de chevaliers et d'introducteurs... Suivons-les, écoutons-les, regardons-les; et regardons ceux et celles qui viennent savourer leur éloquence.

A l'odéon

C'est le château fort de la conférence. C'est le Sénat des conférenciers . On n'y traite que des matières graves. On n'y explique que des ouvrages classiques. On ne doit aborder cette tribune que lors-

qu'on est maître de soi-même et maître de son public. Il y faut plus que le talent, il y faut Fautcrité. Ferdinand Brunetière, qui possède l'un et Tautre, y exposa naguère, en quinze leçons magistrales, Thistoire du théâtre français, depuis le xvi* siècle jusqu'à nos jours... Francisque Sarcey et Gustave Larroumet lui ont succédé.

Gustave Larroumet exerce une action considérable. Il n'a pas la puissante bonhomie de Sarcey, la dialectique âpre et serrée de Brunetière, il a l'érudition élégante et bien disante. Sa parole se joue parmi les idées générales, les anecdotes, les rapprochements, les analyses; elle coule, harmonieuse, sans que jamais une hésitation en arrête le cours délicat et facile. On a le sentiment que l'orateur pourrait poursuivre ainsi de longues heures; on éprouve une grande sécurité... Comment vous rendre exactement ma pensée? Il nous arrive d'entendre à l'Opéra des ténors dont le talent, puissant mais inégal, nous inspire une admiration mêlée de crainte. Nous sommes saisis par l'énergie de leur accent dramatique et nous sommes gênés par 1 effort énorme qu'ils accomplissent, nous avons peur que « ViU ne sorte pas », au moment psychologique. D'autres chanteurs sont doués par la nature d'une merveilleuse agilité. Les trilles, les vocalises s'épanouissent sur leurs lèvres comme roses au printemps. Et nous nous laissons mollement caresser par cette musique... Nous ne sommes pas secoués, noni ni

remués du frisson tragique; — nous sommes charmés... Je crois bien que Gustave Larroumet appartient h cette dernière catégorie de virtuoses.

Et puis, sa voix est exquise... Elle est tout ensemb claire et voilée; elle emplit aisément la vaste salle elle n'a pas de ces notes claironnantes, qui déchire le tympan. C'est un velours. Joignez un léger accei qui a l'air d'être du Midi, quoique le conférenci s'en défende, et qui donne & ses phrases un « moi leux » particulier. Et vous comprendrez pourqu tons les fauteuils sont occupés, quand le jeune pr fesseur commence ses causeries...

... Très sérieux, ce public de l'Odéon, et très esi mable. II y a bien, de-ci, de-là, quelques johes tôt évaporées, coiffées de chapeaux extravagants, et q viennent se pénétrer des subtilités de Marivau L'ensemble est plutôt sévère... Beaucoup de pot ches; beaucoup de vieux messieurs décorés d palmes académiques ; beaucoup de dames âgée vêtues de noir; beaucoup de jeunes filles, non pas ^ ces jeunes sportswomen qui montent à cheval, matin, au Bois — mais des jeunes filles sages, qui su vent, en prenant des notes, les cours de littérature,

Deux heures... La petite pièce vient de finir (ce f le Dépit amoureux, ou les Smcères, ou l'Épreuve)... I rideau se relève... Deux larbins poudrés a frimas superbement nippés — l'Odéon ne se refuse ph rien — approchent la table, ornée de ses attribu réglementaires, la carafe, le verre, le sucrier...

L'orateur paraît... Léger salut... Munnure de sympathie et applaudissement discret... Bruit de petits bancs,* de papiers froissés... Toussotteries rapides... On se mouche et on s'installe... Le conférencier tire sa montre, la pose devant lui, se cale sur sa chaise... Morceaux de sucre jetés dans le verre... Le glouglou de la carafe...

— Mesdames et Messieurs.,,

Et le voilà lancé pour soixante minutes, sans qu'aucune force humaine ou divine le puisse arrêter. Il y va de son honneur... Je vous assure que ce moment est plein d'angoisse. Malheur à l'imprudent qui affronte le danger, sans avoir pris ses précautions. Les novices ont tellement peur de demeurer court, qu'ils écrivent leur leçon et ne la quittent pas des yeux. Ils la transcrivent le plus finement possible, sur d'immenses feuilles de papier, car il est disgracieux d'avoir l'air de lire ce que Ton devrait improviser. . . Et pour donner le change au public qui n'en est pas dupe, ils feignent des maladresses, des répétitions de mots, ils multiplient les gestes, ils modulent les intonations, ils lèvent au ciel des regards rêveurs... Et tout se termine le mieux du monde. — A moins pourtant qu'une main criminelle n'ait dérangé l'ordre des feuillets, auquel cas l'infortuné causeur se trouble, barbote, murmure des discours incohérents, et se retire, poursuivi par les huées ou — ce qui est pis — par le silence accablant de l'auditoire...

Après la conférence vient la comédie ou la tragédie. Les acteurs tremblent comme la feuille. Ils n'ont pas tort de trembler. Je vous assure qu'il n'est pas avantageux de jouer le rôle d'Abner, après que Sarcey en a parlé. Sarcey a bousculé ce pauvre Abner, il Ta déchiqueté, il s'est assis dessus, il Ta voué au ridicule, il en a fait un soldat gâteux, un Ramollot préhistorique, un pompier de Nan terre... Le public ne le voit plus qu'à travers ce commentaire désobligeant, et il a mille peines, quand paraît le « loyal soldat », à dissimuler son envie de rire. Il est vrai qu'en revanche les personnages de premier plan sont embellis et rehaussés par l'orateur... Mais là encore se dresse un écueil. Comment un comédien de talent — se nommât-il Albert Lambert père — parviendrat-il à réaliser les types idéaux de Polyeucte ou d'Oreste, et à rendre les mille nuances que croit y démêler la critique?

Plaignez, plaignez les acteurs de l'Odéon I

A LA BODINIERE

... Autre milieu, plus élégant, plus frivole, plus mondain... Encore convient-il de distinguer... Il y a Bodinière et Bodinière... La Bodinière du mardi n'est pas la Bodinière du jeudi... Il y a la Bodinière où l'on s'instruit et la Bodinière où l'on s'amuse.

Chaque mardi, à quatre heures de relevée, l'infati-

gable Francisque Sarcey dévoile à quelques centaines déjeunes femmes et de jeunes filles les beautés de nos auteurs du « dix-septième » et du dix-huitième. Il ne craint pas d'aborder les sujets sévères. Il se colleté avec Pascal; il épilogue sur Jansénius, il théorise sur la casuistique d'Escobar. Et il met autant de feu à expliquer les Provinciales qu'à analyser te Mariage de Figaro. Mais Sarcey n'est pas entièrement satisfait. Il voudrait causer avec ses élèves et surtout les faire causer. Il les interroge.

— Voyons, mademoiselle, vous là-bas, quisemblez si attentive, vous rappelez-vous ce que nous avons dit la dernière fois? Il s'agissait de la grâce ; il s'agissait de savoir, n'est-ce pas, si la grâce supprimait ou ne supprimait pas la liberté,.. Avez-vous retenu la définition de saint Augustin?

Est-ce timidité? Est-ce insuffisance? La jeune fille rougit, et demeure bouche close. Et l'éminent théologien en est réduit à poursuivre tout seul sa dissertation... La séance terminée, les langues se délient. Sarcey est assailli, envahi, reconduit jusqu'à la porte. On lui pose des questions; on lui envoie de gentils sourires; on lui demande conseil. — Quelle est la meilleure édition des Provinciales^^ Faut-il lire l'ouvrage de M. Havet? Après Pascal, quel auteur allezvous prendre?

Et le lundiste du Temps peut se croire revenu aux années lointaines où il enseignait la rhétorique aux écoliers de Chaumont.

... Le jeudi la scène change. La haute littérature cède le pas à la chanson. Voici venir M™® Amel et ses lieds de France qu'elle soupire divinement; Yvette Guilbert, au bras de Xanroff; Félicia Mallet, suivie de Bruant, Judic et Maurice Lefèvre ; Cooper, donnant la main à M*^® Auguez.

Et le conférencier quel rôle joue-t-il dans tout ceci?... Un rôle modeste... Il annonce, il prépare, il assure le triomphe de la chanteuse. 11 lui donne le temps de se reposer. Il relie, entre eux, les numéros du programme. Il est l'homme des intermèdes et des transitions.

Oh ! ces transitions I . . . J'écoutais l'autre jour M. Henri Dreyfus qui présentait au public M"*' Mily Meyer et qui s'acquittait avec agrément de cette tâche. M^^* Mily Meyer devait dire une demi-douzaine de morceaux tous différents par le sujet et le caractère : une paysannerie larmoyante de Lhuillier, une facétie sur les réservistes, une satire contre le piano. M. Henri Dreyfus s'efforçait de rattacher l'un à l'autre ces opuscules ; il y arrivait, mais au prix de quelle ingéniosité, de quelle gymnastique cérébrale I

— Oui, messieurs, disait-il (ou à peu près), les malheureux habitants de ce pays sont obligés de payer leur tribut à la patrie. La loi les condamne chaque année à vingt-huit jours de captivité. Et pendant ce long exil, que font leurs chastes moitiés? Quelques-unes filent la laine comme Pénélope... D'autres abusent de la liberté qui leur est laissée... D'autres

enfin se consolent en tapotant sur Tivoire des nocturnes de Chopin... M"' Mily Meyer va nous chanter sa chanson des Pianistes...

M"® Mily s'avance, avec sa frimousse chiffonnée, son œil de gamine de Paris et ses gestes de Gavroche. Elle entame le premier couplet, de cette voix aigrelette où semble courir un jus de citron. Et tout en chantant, elle mime, et sa mimique est extraordinaire. Du bout de son doigt agile, Tartiste évoque la scène. Rien n'y manque, nul détail n'est oublié. Nous voyons arriver l'exécutante, longue, mince et droite. Elle retire ses gants, elle dévisse le tabouret trop haut pour elle et nous voyons tourner le tabouret. Et nous la voyons s'asseoir et nous entendons ses gammes et ses arpèges. C'est le triomphe de la pantomime» venant au secours de la chanson...

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