M. SÉLECT
Le plus important des directeurs parisiens, après Tadministrateur de la Comédie- Française ; fut comédien dans un temps lointain, — si lointain I — qu'il ne s'en souvient guère, pas plus que le public; jouait les amoureux, correctement et sans flamme. La correction est sa marque distinctive. Acteur correct, directeur correct, écrivain correct (car il se môle d'écrire), officier correct (car il est capitaine ou lieutenant de l'armée territoriale), il est correct aussi dans sa tenue, dans sa toilette, dans ses propos, dans ses gestes. Ses cheveux sont coupés à Tordonnance, sa moustache ni trop longue ni trop courte, ses habits ni trop étroits ni trop larges... Tout en lui est pondéré, calculé, mesuré, dosé... Allez-vous lui rendre visite, il vous reçoit avec une courtoisie parfaite, nuancée de réserve et de froideur; il ne s'engage point à la légère, il pèse ses mots, il prévoit les
difficultés... Il vous donne l'impression d'un diplomate très sage... Attendez cependant... Sous cette calme surface bouillonnent des passions elTrénées, dont la plus terrible est l'ambition, une ambition sans limite, une soif dévorante de distinctions et d'honneurs officiels. M. Sélect a voulu être directeur de théâtre : il l'a été ; lieutenant de territoriale : il l'a été; chevalier de la Légion d'honneur : il l'a été; millionnaire : il l'est ou le sera... Que désire-t-il encore? L'habit vert? Un fauteuil au Sénat ou h la Chambre? Le ministère des Postes et Télégraphes? L'administration d]un grand théâtre subventionné? Peut-être, ces diverses choses, peut-être une de ces choses... Toujours est-il qu'il suit assidûment les représentations de Bayreuth , où il se sature de musique wagnérienne, et que, d'autre part, il adresiîe de gracieux sourires aux grands hommes encore inédits qui constituent la littérature d'avant-garde. De temps & autre il leur demande une pièce qui se joue péniblement dix fois devant des banquettes, mais dont la presse est unanime à constater l'éclatant succès. Et le « jeune et intelligent directeur » récolle sa part de louanges. « Ah! s'il était à l'Opéra! «soupirent les musiciens nourris dans le culte de Wagner... « Que n'est-il à la Comédie-Française I » s'écrient les littérateurs, qui voient déjà les portes de la Maison s'ouvrir devant leurs chefs-d'œuvre... M. Sélect reçoit modestement ces hommages, et, entre deux pièces " écrites, glisse sournoisement un infâme vaudei
destiné à ramener un peu d'argent dans sa caisse... Que de soins I de calculs I de préoccupations! de tribulations! Et le cerveau de M. Sélect n'éclate pas! Rassurez-vous. M. Sélect a la tète solide, et il marche d'un pas noble et assuré vers les hautes destinées qui lui sont promises...
M. PROTÉB
Légendaire celui-là... Commença, comme M. Sélect, par jouer la comédie, mais, en dépit des apparences, n'a jamais cessé d'être comédien. Et je vous assure que ses meilleurs rôles ne sont pas ceux qu'il a créés sur les planches... Aimable, certes il l'est au plus haut degré... Mais défiez-vous!... L'eau des lacs de Norvège est aimable aussi, elle dort au soleil inoffensive et paisible, et cependant elle engloutit, en ses remous invisibles, la barque du téméraire pécheur!... Malheur à celui dont l'avenir repose entre les mains de M. Prêtée. Autant bâtir un palais sur les sables mouvants du désert. Ce n'est pas que M. Prêtée soit méchant ou dénué d'intelligence. Il connaît son métier comme pas un, il est artiste, il a l'instinct de la mise en scène et de la décoration... Mais le Seigneur, en lui accordant ces dons, lui a dit : « Tu seras directeur de théâtre et tu n'aimeras que les pièces à spectacle. » Et cette triste prophétie s'est réalisée. M. Protée, dans une œuvre dramatique, ne voit que la pompe
du décor et le luxe du costume. Parlez -lui de Shakespeare. Il adore Shakespeare, il s'extasie sur Hamlet; Othello lui arrache des pleurs, et le More de Venise le plonge dans des ravissements infinis. Mais^ n'en doutez pas, tandis qu'il vous vante la beauté de ces ouvrages et le génie de leur auteur, son imagination inquiète songe déjà à renouveler la terrasse d'Elseneur et entrevoit, comme en un rêve, le panorama de Venise au xv' siècle, et la riche architecture du lit où expirera l'infortunée Desdémone... Les comédies de Molière lui plaisent par leurs intermèdes et parleurs ballets. 11 met la Cérémonie bien au-dessus du Malade imaginaire, et peut-être en son for intérieur préfère-t-il la Princesse d'Flide au Misanthrope,,. Les jeunes auteurs flattent ses manies. Ils lui apportent des scénarios extravagants mais fort colorés^ qui évoquent le mirage des civilisations exotiques. L'un se déroule aux Indes (Ceylan, les pêcheurs de perles, les ruines d'Angkor, les jungles, les tigres, les fakirs, lesbrahmines... quel rêve I); l'autre évolue au Japon (le mikado, les mousmés, l'eau-de-vie de riz, les chrysanthèmes, ô Pierre Lotil); un troisième ne craint pas d'affronter les brousses du Sénégal; un quatrième s'installe au fond de la mer; un cinquième» qui a pénétré les arcanes de la vieille Egypte, promène le bœuf Apis autour de la pyramide de Chéops... M. Protée lit ces manuscrits, les juge excellents, les met dans sa poche... et n'y pense plus. Le dramaturge, heureux de voir sa pièce reçue, serre avec
effusion les mains de M. Protée... Il attend avec confiance... Les jours, les semaines, les mois s'écoulent, il attend toujours... Parfois la patience lui échappe... Mais M. Protée le rassure d'un regard affectueux, d'un geste bienveillant... « Je songe à vous, cher ami... » Nouvelle étape, nouveau martyre du postulant et nouvel accès d'irritation. Cette fois il exige une promesse positive, un engagement formel. Il guette M. Protée, il le happe au passage. M. Protée sent qu'on va le mettre au pied du mur. Il fait face au danger; sa voix, d'ordinaire pateline, devient dure et brève. Il n'attend pas qu'on l'interroge; il prend les devants...
— Qu'avez-vous à me dire?
— Il s'agit de ma pièce..., balbutie l'auteur décontenancé. Je voudrais savoir...
— Savoir quoi?
— Si ma pièce
— Votre pièce, votre pièce I... L'ai-je reçue, votre pièce ?
— Oui... sans doute!...
— Eh bieni que demandez-vous de plus?
Et, sur cette belle parole, M. Protée pivote et disparaît, frétillant et souple comme une anguille... Louvoyant ainsi parmi les écueils, M. Protée mène sa barque, l'échouant tour à tour et la relevant d'un coup d'épaule. On le croit mort, il ressuscite; on le croit perdu corps et biens, il se retrouve à la côte avec les débris de sa cargaison. Et, juste au moment
OÙ son navire a sombré, il rencontre un généreux capitaine qui le reçoit à son bord... Décidément, H. Protée est né sous une heureuse étoile. La Fortune lui veut du bien et une Fée le protège I...
... Là-bas, 6. l'autre bout de Paris!... Une bonbonnière de petit théâtre!... La bonbonnière est un peu crasseuse, elle suinte l'humidité, elle exhale des relents douteux; mais on s'y amuse. On y vient voir des pièces gaies, jouées par de bons acteurs et par de très jolies filles. Sur ce chapitre on peut s'en rapporter au Nabab, il s'y connait. Pas moyen de le tromper sur la qualité de la marchandise. 11 ne sufTiL pas qu'une jolie fille lui dise : " Monsieur le Nabab, je suis une jolie fille. » 11 la regarde d'un œil soupçonneux, il l'emmène dans son petit cabinet directorial, et il lui pose des questions minutieuses, aussi méticuleux qu'un juge d'instruction (quoique moins sévère). La pauvre enfant, toute tremblante, rép( d'une voix entrecoupée k ses pressantes interro tions!... Et ce n'est qu'au bout d'une heure (pari un peu plus, parfois un peu moins) que le Nab complètement édifié sur le talent, l'état social, l'ex rience et la direction de la jeune comédienne, accorde la faveur de gagner cent francs par n (frais de toilette compris) et de créer un petit rûle d
\ la prochaine pièce de Gandillot. Vous pourriez sap-
i poser que le Nabab est un homme maigre et fatigué.
f Au contraire, il est gros, jovial, prospère : son ventre
s'arrondit avec sa fortune. Cet homme est heureux ^^.. . de vivre; il est satisfait de lui-même; je ne veux pas
^- dire qu'il soit particulièrement orgueilleux ou atteint
*■" du délire des grandeurs. Non; il est content d'avoir
i" réussi en ses entreprises et, parti de très bas et de
U très loin, d'être arrivé à conquérir une place dans
le monde des théâtres. Il économise, il capitalise, ii i; achète de la rente, il a pignon sur rue, il possédera
Vi plus tard un château. Ce Sardanapale est un excellent
i administrateur, il réalise la quintessence de l'éco-
^ nomie et, s'il sacrifie souvent à la bagatelle, c'est
avec méthode, prudence et circonspection. Il s'amuse f en bon père de famille... Rendons justice au Nabab :
il déploie une rare activité et, bien qu'il nourrisse f une prédilection légitime pour le répertoire de
Labiche, il ne repousse pas de parti pris les nouveaux venus; il ne les fait pas languir. Dès qu'un ouvrage lui plaît, il l'accepte; dès que l'ouvrage est reçu, il le monte. Et il laisse à l'auteur le soin de diriger les études de sa pièce; il ne lui impose pas des tripatouillages et ne lui soufQe pas des mots d'esprit. L'auteur s'arrange à sa guise; il est chez lui, il a licence de tout commander, hormis des décors trop riches et des accessoires trop onéreux... Vous jugez de sa joie... Trôner seul àl'avant-scène, ne pas sentir, près de soi, un imprésario maussade et tatillon, qui
VOUS larde d'observations malveillantes... Quelquefois, au milieu d'une répétition, la porte du balcon s'ouvre avec fracas. Le Nabab surgit, en manches de chemise, en gilet déboutonné, beau comme un dieu marin sortant de Tonde; il rugit, vocifère, interpelle violemment le machiniste ou le régisseur et disparait... Et si vous lui demandez les causes de cette fantastique intervention : « Ne suis-je pas le maître? Ne dois-je pas faire sentir mon autorité? » Il rit, mais regardez-le : sa lèvre en se soulevant montre des dents aiguisées, son œil demeure grave. Sous la feinte bonhomie de ce directeur boulevardier se cache râpre ténacité d'un homme de Bourse, la ruse d'un avoué franc-comtois...
M. PRUDIIOMME
... Le parfait notaire... Visage rasé de frais, cheveux grisonnants, amples faux cols, cravate noire, vêtements sombres... Idées saines, respect des traditions, triomphe de la morale bourgeoise... Sera maire, s'il ne l'est déjà, d'une commune suburbaine et adressera à la rosière une attendrissante allocution... En attendant, il cherche de tous côtés des pièces grivoises qui attirent la foule en son tout petit théâtre (il faut bien, n'est-ce pas, gagner sa pauvre existence I). Et, tout en condamnant les fâcheuses tendances du goût moderne, M. Prudhomme, qui a la prétention de
marcher avec son siècle, donne des conseils aux jeunes vaudevillistes. Il a suivi les représentations du Théâtre-Libre qui l'ont blessé dans sa conscience de Français et de lettré: mais il a cru remarquer que le public prenait quelque plaisir à cet étalage de pessimisme. Il en a judicieusement conclu que les comédies légères devaient, pour suivre la mode, changer de ton et se nuancer de mélancolie. Il a mandé soudain un de ses fournisseurs habituels. Et entre eux s'est engagé ce curieux dialogue :
— Avez- vous une pièce?
— Oui...
— Est-elle triste ou gaie?
— Elle est gaie !
— Tant pis!
— Gomment! tant pisl... Vous changez de genre? Vous voulez un drame?
— Nullement, je désire un vaudeville!
— Un vaudeville triste??...
M. Prudhomme sourit et dans son sourire passe une ombre de dédain pour la faible intelligence de son interlocuteur.
— Je vais vous expliquer mon idée, dit-il en caressant négligemment le cordon de son binocle.. . Il me faudrait une pièce gaie, très gaie, extrêmement gaie, avec, sur le coup de dix heures^ une note amère?... Avez-vous compris?...
Le malheureux auteur ne comprit que trop, il réalisa le rêve de M. Prudhomme, il introduisit la note
arrière en son prochain vaudeville. Et de celte chimérique combinaison résulta une épouvantable catastrophe... L'ouvrage dut être remisé après la seconde représentation. Cependant M. Prudhomme n'est pas guéri de sa turlutaine. Il continue de chercher la note arrière. Et, peut-être, quand il prendra sa retraite, consacrera-t-il ses loisirs à écrire le chef-d œuvre, suave amalgame de rires et de pleurs, qui doit ouvrir un nouveau filon aux dramaturges de l'avenir...