MAURICE BOUCHOR POÈTE ET VÉGÉTARIEH
La France compte uo végétarien inexorable, intransigeant, à cheval sur les principes : Maurice Bouchor. Le délicat poète a dit adieu à la bonne chère, aux délices des coulis onctueux, des venaisons exquises et des gibiers raffinés. Ainsi qu'un anachorète des premiers temps de l'Eglise, il se nourrit de laitage et de pain bis, et s'il ne pousse pas l'humilité jusque grignoter des racines crues, le seul luxe culinav qu'il se permette est de savourer, chaque dimancl le plat de lentilles d'Esaù...
Eh ! quoi, ce Bouchor frugal, ce Bouchor végétant serait-il le même Bouchor qui, dans lobxe, a mis scène le goinfre Ragooel, qui, dans Noël, a célél? en si jolis termes les allégresses du réveillon, qi dans ta Légende de sainte Cécile, a loué, par la bouc' de Gaymas, les joies des paradis sensuels, et q^ dans la Dévotion à saint André, a décrit avec succulence certain repas, dont les spectateurs du PetJ
Théâtre ont gardé un souvenir attendri?... Rappelezvous ces beaux vers gourmands, qui resteront parmi les plus pittoresques de notre langue :
Beau spectacle, à coup sûr, que notre argenterie,
Nos fîns cristaux, la table élégamment fleurie,
Les flacons où reluit l'or de certain muscat
Qu'un arbitre du goût jugerait délicat.
Les beaux fruits qu'au verger je cueillais tout à l'heure,
La salade bien fraîche et les roses de beurre...
Le coup d'œil esi aimable ; on ne peut le nier.
De plus» en allant voir notre cher cuisinier.
Qui veut bien me traiter parfois en camarade.
J'ai reniflé l'arôme exquis d'une dorade
Sur UQ feu doux, parmi le thym et le laurier, Elle boit du vin blanc sans se faire prier.
Âb! rieo que d'y penser, mes bons amis, j'en bave! Prè^ de ce court-bouillon étonnamment suave, J'ai vu, messieurs, une oie à la broche pleurant Un jus qui ne m'est pas du tout indilTérent, Et qui, mêlé de fine et savoureuse graisse, En coulant sur mon pain, m'emplirait d'allégresse. Notre convive aurait grand tort d'être manchot; D'autant que l'aubergine et le fond d'artichaut. Que Monseigneur lui-même accueille d'un sourire. Dans l'huile en crépitant, daignent se laisser frire.
C*est ainsi... Le père de Farigoul, de Ragouel, de Tbéodas, de Gaymas s'est amendé. Nous Tavons vu, au dernier dîner des sympathistes, absorber trois cuillerées de potage, dévorer quelques croûtons, et croquer une pomme — dessert modeste. En vain essayâmes-nous de le tenter en lui présentant d'odorantes volailles et d'orgueilleux foies gras, blondissant sous la gelée. Il demeura impassible, et nous ne