AUGUSTE DORCHAIIf
...Imaginez une sensitive, frêle, délicate, sans cesse frémissante et prompte à se replier. Dès son enfance, il était ainsi, de santé fragile, incapable d'un grand effort de travail, payant d'une crise chaque étape parcourue, chaque parchemin conquis. Il passe son baccalauréat et tombe malade ; il achève sa licence et se met au lit... Entre temps, il écrit des vers, il en a composé sur les bancs du collège, avant même d'aller au collège, il est né poète...
Un jour il s'avise d'ouvrir les comédies de Shakespeare. Son imagination s'enflamme, l'emporte en un monde féerique, plein de songes, de musique et jette sur le papier les premières scènes de Conte d'avril. L'heureux temps I Le fécond enthousiasme! Dorchain a goûté là les plus douces joies qui soient données à l'artiste : vivre dans son œuvre; ne s'occuper que d'elle, s'y enfoncer, en être pénétré et possédé. Chaque matin, en s'asseyant à sa table, Dorchain sentait — divine extase I — que l'inspiration allait venir. Et elle venait, et elle lui dictait des
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accents délicieux. Rappelez-vous ces mots que le poète place sur les lèvres d'Orsino, mais qui débordent en réalité de son propre cœur :
Regarde, Silvio! vois comme la rosée
Suspend à chaque fleur une perle irisée
Et fait s'épanouir les grappes de lilas!
Non je ne suis plus triste et je ne suis plus las..
Tout à rheure, en voyant, au loin, de ma fenêtre,
A travers les brouillards le gai soleil renaître,
J'ai senti dans les cieux, & l'orient vermeil.
Dans les bois, sur les eaux, en moi-môme, — un réveiU
le riant et frais matin! l'heure divine!
Un souffle généreux traverse ma poitrine.
Il me soulève, et comme une étrange liqueur,
Le printemps et l'amour me bouillonnent au cœur!
Voyez de près ces vers. La pensée n'y est pas rare. C'est Téternelle chanson du printemps et de Tamour. Elle ne tire son charme que de sa profonde sincérité. Elle jaillit, brûlante, d'une àme pleine de sève; elle se renouvelle à ce contact. Y a-t-il un thème plus usé que la nuit, les étoiles et le chant du rossignol? Et cependant connaissez-vous rien de plus suave que ce couplet, brodé sur un lieu commun :
Nuit faite pour qu'on aime, 6 douce nuit d'avril!
— Sur le gazon du parc en sa fraîcheur première
La lune trace au loin des sentiers de lumière...
Dans l'air tiède, dans l'air transparent et léger,
Expirent des jasmins et des fleurs d'oranger...
Rien ne bouge : le lac, le brin d'herbe, la feuille.
Tout, sauf mon cœur qui bat plus fort, tout se recueille
Et la nature entière, en ce calme séjour,
Attend le rossignol — comme j'attends l'amour!
Quand Auguste Dorchain traçait ces vers adorables, il n'était plus en possession de lui-même, il volait en
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pleine ivresse, entre terre et ciel, il écoutait la vague harmonie d'une voix intérieure :
Malheureux qui n'a pas de musique en lui-même!
Malheureux qui jamais n'écouta dans son cœur
Les inspirations chanter leur divin chœur I
De ceux-là, quels que soient leur visage et leur vie,
Il faut que l'on s'écarte et que l'on se défie...
Mais tu peux approcher des autres, car, vois-tu,
Quand on admire, on est bien près de la vertu.
Ne crains rien de tous ceux qui chantent, car leurs âmes
N'ont point de noirs pensers ni de replis infâmes.
Le don mystérieux peut leur être compté
Comme un signe certain d'honneur et de bonté !
Conte d avril était tout à fait digne de la Comédie- Française. Emile Perrin portait à. l'auteur quelque intérêt. Il lui avait dit, un jour, après avoir lu une petite pièce en prose : Rose d'automne^ qui fut représentée plus tard à la Bodinière :
— Jeune homme, vous avez le don du théâtre. Travaillez pour le théâtre.
Emile Perrin n'était pas prodigue d'encouragements. Aussi, Dorchain avait-il été très fier de ce suffrage. Mais il n'eut pas le temps de porter sa pièce rue de Richelieu. M. Porel la lui demanda pour rOdéon. Rendons, pour une fois, justice à M. Porel. n fut charmant. Dorchain n'eut qu'à se louer de sa bonne grâce et de sa vive intelligence. Conte (T avrils monté avec luxe, interprété par des artistes de premier ordre, obtint un grand succès littéraire. L'auteur, inconnu la veille, ou connu d'une élite, devint tout à coup célèbre...
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Il devait expier cette heure de gloire. Sa faible santé, ruinée par l'excès du travail auquel il s'était livré depuis quelques mois, s'eflFondra. Dorchain fut atteint d'une neurasthénie qui le jeta dans d'affreuses angoisses. Pendant trois ans, il dut quitter Paris, d'enterrer à la campagne, renoncer à tout labeur intellectuel. Lorsqu'il essayait d'écrire, une migraine impitoyable lui serrait le crâne, il sentait fuir ses idées. La lecture même lui était interdite; il passait de longues nuits sans sommeil, se demandant avec effroi si le naufrage était définitif, s'il lui fallait abandonner tout espoir. Et bien souvent, le lendemain, on trouvait son oreiller baigné de larmes.
Peu à peu, grâce à un traitement énergique, grâce au calme réparateur de l'air des champs, l'apaisement se fit dans ses nerfs trop agités. Ils reprirent doucement leur équilibre. Et maintenant Dorchain a puressaisir la plume. Il s'en sert discrètement, rimant'de temps à autre un sonnet, une pièce philosophique, achevant sans se presser, un drame qu'il va bientôt soumettre à MM. les sociétaires. Puissent-ils lui réserver bon accueil, puissent-ils également offrir l'hospitalité à ce joli Conte d'avril dont la place est marquée d'avance entre Alfred de Musset et Marivaux.
Mais Dorchain ne s'inquiète pas en ce moment de la fortune réservée à ses ouvrages, il est tout aux délices de renaître et de revivre; il aspire à pleins poumons la bonne brise, il amasse des forces en vue des luttes futures, il est de ceux sur qui nous pouvons compter.
m. — HENRI BEGQUB
Henri Becque aime la bataille, il a lutté toute sa vie, contre les autres, contre lui-même, et parfois, à Texemple de Don Quichotte, contre les moulins à vent. Voyez cette tête énergique, surmontée de cheveux rebelles et furibonds, ces joues hautes en couleurs, cette moustache hérissée, et ces yeux surtout, ces yeux aigus où luit comme une flamme de férocité. Le personnage est nerveux, trépitant, passionné, exubérant; il a toujours Pair d'être en colère et vous parle d'une voix sifflante qui sort d'une bouche convulsée, tordue par un rictus amer et dédaigneux. Avec cela très curieux, très intéressant et terriblement spirituel.
Sa jeunesse ne fut pas heureuse. Entraîné vers les lettres par un goût irrésistible, il connut les jours de détresse. On raconte que, dépourvu de ressources, poursuivi par des créanciers implacables et ne pouvant jouir d'un mobilier qui était sans cesse sur le
point d'être saisi, il avait l'emplacé sa table de travail par une longue planche clouée au mur. Cette planche, considérée comme « immeuble par destination », échappait à la griffe des huissiers. C'est ainsi qu'il composa ses premières pièces, courbé sur un labeur acharné mais infructueux. Son drame de Michel Pauper erra lamentablement de théâtre en théâtre, trouvant partout porte close. Becque, rassemblant ses dernières ressources, le monta lui-même, à ses risques et périls; Téchec matériel fut complet et le dramaturge retomba dans sa misère jusqu'au moment où la Navette d'abord et surtout les Corbeaux mirent son talent en évidence.
Ohl ces Corbeauxl Que de souvenirs s'y rattachent I Je revois encore la salle de la Comédie-Française, le jour de la répétition générale. La mode n'était pas encore des répétitions à grand orchestre. Les fauteuils n'étaient qu'à demi garnis; quelques critiques s'y prélassaient à côté des sociétaires et des pensionnaires. Un seul intrus s'y était glissé, un avoué ou un notaire, ami d'Emile Perrin. Cet officier ministériel avait toutes les peines du monde à maîtriser son indignation, les hardiesses de Becque le scandalisaient et il se trémoussait convulsivement en agitant des bras tumulteux et rageurs.
La première représentation fut houleuse. M"* Lloyd, impressionnée par les mauvaises dispositions du public, se troubla, manqua de mémoire dans sa grande scène avec M^^^ Reichemberg. Malgré cet
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incident, la pièce finit sans encombre. Le lendemain, elle était maltraitée par la plupart des journaux, et prônée avec une égale ardeur par quelques critiques, qu'avait conquis Tàpre violence de cette satire. Des polémiques bruyantes s'ensuivirent. Henri Becque était célèbre... Le vent soufflait dans ses voiles, il n'avait plus qu'à prendre l'essor. Il le prit... lente* ment. Trois ans s'écoulèrent avant l'avènement de la Parisienne^ dont l'éclatant succès littéraire acheva de placer l'auteur au premier rang de nos dramaturges.
Alors Henri Becque se transforma : ce sauvage devint mondain; ce solitaire fréquenta dans les salons et dîna chaque semaine chez la célèbre M*"** A... qui réunit autour de sa table les plus brillantes fourchettes de l'Académie. Henri Becque fut le coq, ou, si vous aimez mieux, le lion de ce cénacle ; on savourait ses mots à Temporte-pièce, on encourageait son humeur caustique , qui n'avait pas besoin d'être aiguillonnée. Henri Becque s'en donnait à cœur joie; il daubait avec entrain sur le tiers et sur le quart. Certain soir, m'a-t-on dit, il prit à partie le plus doux des membres de l'Institut (dispensez-moi de citer son nom) et le cribla pendant deux heures de tranchantes épigrammes : le pauvre homme, suffoqué, prit le parti de battre en retraite, s'avouant vaincu et laissant le champ libre à son cruel ennemi.
Henri Becque sortait de ces brillantes soirées un peu grisé, et très amusé par ces petits triomphes d'amour-propre; et, pour rafraîchir ses nerfs fati-
gués, il arpentait les boulevards au bras d'un ami jusqu'à deux ou trois heures du matin. C'est au cours d'une de ces promenades nocturnes qu'il me parla pour la première fois des Polichinelles, de cette comédie mystérieuse qui se dérobe obstinément à notre légitime curiosité. Il me conta, que dis-je, il me joua, il me mima, avec un merveilleux talent, un épisode de sa pièce... épisode d'une ironie transcendante, ainsi que vous allez pouvoir en juger.
Le héros mis en scène est un banquier véreux, enfoncé dans de f&cheuses affaires, mais très intelligent, très lancé et protégé par de hautes relations. Cependant, à la suite d*un pouf formidable, iiaire homme est mandé chez le juge d'instruction. Il arrive, tout chaud, tout bouillant devant le magistrat, qu'il a rencontré souvent dans le monde, et qu'il traite sur le pied d'une affectueuse familiarité.
— Voyons, cher ami, qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il?
— Ma foi, mon cher monsieur, répond le juge quelque peu embarrasé, vous devez le savoir mieux que personne. Vous êtes accusé d'indélicatesse.
— Je sais! je saisi une vétille!...
— Une vétille... soiti mais je n'en suis pas moins obligé d'agir et je me trouve dans la douloureuse nécessité de vous garder. Vous êtes mon prisonnier.
— Votre prisonnier? c'est impossible I
— Les instructions que j'ai reçues sont formelles I...
— Écoutez I je vous sais un galant homme et je