Dans la Revue de Paris, du i" avril
M. RA.YMOND POINCARK ORATEUR IST
d'une Séance au Palais-Bourbon : <' L'ordre du jour « appelle » le budget; il l'appelle vamement. La Chambre répond par un impromptu. Une fantaisie a traversé, avec un bourdonnement d'ailes, un cerveau parlementaire : un député a demandé la parole. C'est son droit dépose une proposition de loi. C'est son droit II réclame l'urgence et la discussion immédiate. C'est son droit... Le gouvernement est somme de donner son avis. Il ignore ce dont il s agit. Le scrutin est ouvert. Les députés courent a leurs pupitres : « Qu'est-ce que c'est ? Sur quo vote-t-on '» Le scrutin est clos; le président fait connaître le résultat du dépouillement et rappelle le budget oublié : sa voix trouve enfin un écho tardif. Sur le chapitre auquel on est reste la veille, quatre amendements ont été déposes, dont deux au début de la séance. Ni le gouvernement ni la commission ne sont prévenus. On discute ; on dispute ; onvote. Les crédits sont augmentes d'un million. Gouvernement et commission sauront y pourvoir. Ils auront, s .1 le faut, recours à un de ces jeux d écritures qm permettent de fixer momentanément l'équilibre sur le papier, jusqu'à ce que le Sénat essaie de le retablir dans la réalité... » Pour le lendemain, c est une interpellation qui est inscrite, la soixantième adressée au cabinet depuis six mois : « Les billets de galerie font prime... H y mira grande joute oratoire. Chaque parti développera son
programme en belle langue française; chacun dira sa raison d'être, sa méthode, son idéal; ce sera le rendez-vous des opinions diverses et des sentiments variés qui circulent dans le pays sans en troubler Tunité profonde... » La bataille s'engage. Le cabinet tient bon; il l'emporte. « Et maintenant il faut payer la victoire. Les députés mendient la récompense de leur sagesse provisoire. Ils entendent mettre la main sur le gouvernement. Il leur appartient, puisqu'ils ne l'ont pas abandonné... »
Voilà railler lestement, à coups de petites phrases, vivement brisées, aiguisées en traits. Et voilà parler de visu. Avec une gaîté acérée, le représentant qui, chaque jour, a sous les yeux l'œuvre désordonnée de ses collègues, et qui, deux fois ministre, sait quels petits intérêts distraient des sollicitudes supérieures les gouvernants, résume son expérience. Il connaissait, disons-le, le monde parlementaire avant d'en être. Cette épigramme en témoigne : « ... Les groupes, ces sociétés de concessions mutuelles... » C'est dans V Éloge de Dufaure que nous la lisons, avec celle-ci : « Il paraît que les hommes de génie manquaient à la Chambre — en 1819... .)
Pour remédier à cette pénurie, Dufaure avait proposé l'augmentation du nombre des représentants. Son panégyriste de 1883 laissait apercevoir une confiance médiocre en la quantité
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comme garante de la qualité. Depuis, dans ses Vues politiques, M. Poincaré s'en est expliqué avec franchise. Combien il s'éloigne, sur ce point, du sentiment de Dufaure, il le montre en s'appropriant le mot de Chesterfield : « Toute assemblée nombreuse est foule. » Il ajoute : « En effet, la psychologie parlementaire n'est plus autre que la psychologie des foules. » Trouvez-vous cette phrase dédaigneuse ? Voici qui l'est davantage. C'est la crainte exprimée que les hommes politiques ne « se recrutent, désormais, dans une classe nouvelle, composée de beaucoup d'oisifs et de quelques aventuriers », et que la députation, « ravalée et dégradée », ne se transforme en « métier subalterne ». Écoutons enfin ce cri, expressif d'autant de crainte que de mépris : « Les barbares sont aux portes de la ville. »
En conclura-t-on que M. Raymond Poincaré est un « aristocrate »? Il a parlé un jour du « deuil résigné des esprits délicats ». Son talent le classe parmi ces délicats qui, à leur manière, sont aussi des fiers. « Il vise en tout au gentilhomme », dit de M. Waldeck-Rousseau le préfacier de ses Discours parlementaires. Plusieurs fois, la pensée nous est venue de rapprocher ces deux noms et ces deux personnages : Waldeck-Rousseau, Poincaré ^ On dirait que
1. Non que leurs politiques soient tout à fait concordantes. Mais nous excluons ce point de vue.
tous deux se sont proposé l'idéal de Vigny : un caractère républicain avec un langage et des façons d'homme de cour^. Inégaux d'âge, ils se ressemblent par plus d'un côté, et celui- -ci a l'air souvent du disciple de celui-là. M. Waldeck-Rousseau a fait école au Palais. Il y a quelque vingt ans, son parler nudus et reclus^ comme disait Cicéron de celui de César, séduisit le barreau. On se plut à cette manière ■de démonstration directe, aux strictes formules, où l'orateur s'efface en quelque sorte derrière une raison impersonnelle.
Épris de logique concise, M. Poincaré devait se sentir un goût inné pour ce style. Naturellement, il en usa. Mais il y fut sans doute encouragé par l'exemple et le succès d'un devancier, avocat déjà fameux et tout jeune ministre.
Il lui ressemble, en s'en distinguant toutefois. Réaliste comme lui et comme lui positiviste en politique, — ne se réclament-ils pas tous deux de Gambetta, qui invoquait Auguste Comte ? — comme lui encore réaliste et positiviste en éloquence, et par là peut-être un peu €Ourt, ignorant de ces mouvements qui sont la réaction spontanée de la sensibilité, il rappelle moins que lui cependant ces « philosophes au visage impassible » dont parle Louis Blanc '^,