‹ Portraits & paysagesChapitre 78 sur 114 · CHEZ EUGÈNE SUE · texte numérisé non relu

CHEZ EUGÈNE SUE

Ton, personne qui se le rappelle. Mais à quelque <distance de là, au village de Hailly, des gens vivent encore qui l'ont, de leurs yeux, vu.

La curiosité nous prend de savoir ce qui demeure de cette renommée, quel résidu en subsiste en des cervelles paysannes, après cinquante ans passés. A Hailly, plus d'un vieillard se souvient de ce Parisien qui, de temps à autre, venait, dans la toute proche terre des Bordes, se mettre au vert. Un surtout, qu'on me désigne, fut malgré une forte différence d'âge son « ami » et il en garde de l'orgueil. Je m'en aperçus bien quand je l'abordai, devant son logis, sur le point de voiturer une récolte, et qu'il m'accorda audience, assis sur un brancard.

S'il a connu « monsieur Sue », tout Hailly le sait. Quelque chose d'ailleurs en témoigne : c'est un portrait avec signature et dédicace. Veut-on le voir? Il est là dans une chambre au rez-de-chaussée. Mon homme, un septuagénaire ingambe, saute de sa charrette, m'ouvre sa porte, et je vois, accroché, un cadre où s'épanouit, dans son collier de barbe, le plein visage, un peu rond et lourd, de ce dandy que, même en son bon temps, on trouvait d'encolure épaisse. Il a écrit son nom au bas de celte lithographie, qui tient la place d'Iionneur sur ce mur où s'alignent Victor Hugo, Louis Blanc, Gambetta...

Je pose des questions, mais n'ai point affaire à un bavard. Si fier qu'il soit d'une amitié illustre, le maître de céans, que son cheval attend et qui, sans doute, veut dépêcher l'entretien, est sobre de détails sur son grand homme. «.Je l'ai vu souvent à Hailly, aux Bordes aussi... un fort homme et pas fier. 11 aimait les chiens, il promenait de beaux lévriers. » Je n'obtiens pas d'autre réponse. Mais les Bordes sont à deux kilomètres. Là, certes, la mémoire de l'habitant célèbre doit vivre, et, si l'on a oublié l'écrivain^ on se souviendra du propriétaire.

Aux Bordes, où nous ne trouvons que des gens de service, un intendant, costumé en piqueur, est seul à entendre sans surprise le nom d'Eugène Sue. Il sait que le portrait d'un personnage ainsi appelé orne une pièce du château. Par malheur, en l'absence des maîtres, il ne peut nous y introduire. Il nous est, du moins, permis d'en regarder l'extérieur. Singulière construction à ogives, avec tours, créneaux, mâchicoulis. Une teinte rose tendre enveloppe ce monument de romantisme naïf et cocasse. A côté est une maisonnette, une chaumière d'opéra comique, d'où l'on s'attend à voir- sortir, enrubannée, une accordée de village. Et voici, à deux pas, une galerie circulaire, sorte de cloître rustique, dont chaque pilier est fait d'un arbuste. Sur le parc anglais, qui nous a paru beau, nous n'avons pu jeter qu'un coup d'œil.

CHEZ EUGENE StlE 221

1 elles sont les Bordes. C'est là que, pour se reposer d'une « improvisation sans repos », Eugène Sue se réfugiait entre deux feuilletons. Quand ce romancier aristocratique, changé, par une volte-face, en romancier populaire, se lassait des tapis francs, des tavernes et des souricières^ il quittait la rue aux Fèves, pour venir jouer au châtelain. Sur ces distractions dans ce « palais » — des malveillants disent son « palais des Bordes » — plus d'une légende a couru. N'a-t-on pas raconté qu'il conviait ses fermiers à de fantastiques repas où se servaient, en guise d'entrée, des plats de louis d'or.^

Je n'ai pas vérifié si les écuries logent quelque pur sang dans une stalle d'acajou, pareille à celle de l'étalon Arabiau Godolphin. Mais tout, aux 'Bordes, m'a paru faux, aussi faux que la Goualeuse et le Chourineur.

On ne s'étonnerait pas de voir le château et la chaumière se démonter comme un décor, et les verdures qui festonnent le promenoir champêtre se détacher comme les favoris postiches de Barbe-Rouge, ou cet arbre de carton qui, à la première des Mystères de Paris^ tomba sur le postillon du prince Rodolphe.

i3 octobre 1907.

Page 1