‹ Portraits politiques et révolutionnairesChapitre 27 sur 27 · CF · texte numérisé non relu

CF

C Aux détails qui précèdent, l'auteur fut autorisé à ajouter

les suivants, empruntés à une correspondance toute confidentielle.)

Claremont, le 27 août.

« Je suis arrivé ici, Monsieur, trop tard pour assister aux derniers moments du roi Louis- Philippe, assez tôt pour recueillir, avec

m 294 APPENDICE.

la certitude des souvenirs les plus récents, les détails qui se rapportent à cette On vraiment touchante. ..........

» Le dimanche 25 août, la reine se fit un devoir de l'avertir qu'il était en danger. Il crut que l'avis était l'effet de cette sollicitude toujours éveillée sur le salut de son âme* Il en appela des alarmes de la reine à la science de son médecin. M. Gueneau de Mussy vint, qui lui dit qu'en effet il n'y avait plus pour lui de bonnes chances, mais seulement de mauvaises. « C'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il faut que je prenne mon congé, » reprit avec gaieté l'auguste malade. Et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à mourir. •

» Sa confession accomplie, il demanda de recevoir le saint viatique en présence de tous ses enfants. Telle était la Boudai n été de cette mort, qui, bien que prévue depuis longtemps, venait l'atteindre dans la plénitude de ses facultés intellectuelles, qu'il fallut chercher dans le parc où ils étaient dispersés, surveillant les préparatifs d'une petite fête donnée au prince de Condé à l'occasion de la Saint-Louis, les petits-enfants du roi. Sa Majesté reçut l'cxtrême-onction en leur présence. Puis, il demanda que chacun d'eux lui fût amené, et il les embrassa et les bénit les uns après les autres, assis comme à l'ordinaire dans son grand fauteuil, le sourire sur les lèvres, avec de douces et affectueuses paroles, comme en ces jours de fête ou d'anniversaire où il recevait, d'un cœur si content et d'un visage si serein, les félicitations de sa nombreuse famille. Les enfants sortis, le général Dumas écrivit pendant près d'une heure sous la dictée du roi, qui n'avait jamais paru plus maître de sa pensée. Il s'agissait de compléter quelques pages de ses Mémoires dont la rédaction avait élé ajournée de mois en mois et qui ne pouvaient plus attendre... Tout ceci se passait entre trois et cinq heures de l'après-midi. Vint ta nuit, qui fut sans sommeil. La Ûèvre était violente. Le malade essayait vainement d'échapper à cette suprême angoisse ; mais l'agitation de la fièvre ne s'élait pas communiquée à son esprit II était calme et bienveillant. Il lui arriva même de demander au docteur

Gueneau de Mussy de lui conter quelque histoire pour l'endormir

Et il s'assoupit en effet pendant quelques heures en l'écoutant.

» Le matin, l'agonie commença. Elle fut douce et calme, et ce fut sans effort et sans souffrance que le malade entra dans son dernier sommeil.

»... A peine son mari expiré, la reine s'est jetée entre les bras de ses fils, et leur montrant les restes inanimés du roi : « Son dernier » vœu et sa dernièro pensée a élé que vous restiez toujours unis, a-t- » elle dit. Promettez-moi en face de ce lit de mort que vous le serez » toujours; » et les princes l'ont promis. Et ils demeureront unis, la mère et les fils, à Claremont.

» La reine s'est montrée véritablement la femme forte de l'Écriture dans sa plus sublime acception. Je l'ai trouvée écrivant, dans la chambre et au pied du lit où le roi est mort, tout comme à l'ordinaire, calme, résignée, le cœur plein d'angoisses, le visage serein, maîtresse d'elle et de sa douleur. Elle n'admet aucune de ces délicatesses que les grandes afflictions réclament habituellement. « On peut tout me dire, disait-elle; il n'est plus possible d'ajouter à mon malheur. » C'est qu'elle est déjà dans le ciel.

» Les restes mortels du roi seront déposés dans la petite chapelle de Weybridge, où Leurs Majestés avaient l'habitude d'entendre la messe avant que la reine d'Angleterre eût permis d'établir, dans l'enceinte même du château de Claremont, une chapelle catholique. Weybridge est à deux lieues du château. Le roi avait exprimé le désir que son corps fût transporté à Dreux, dans la sépulture de sa famille ; mais les princes n'auraient pu l'y accompagner, et ils ne consentiront à confier à la France la dépouille de leur auguste père que lorsqu'ils pourront l'y porter eux-mêmes... »

LBTTRES DE CLAREMONT (page 80) •

— (L'auteur reçut du château de Claremont, quelques jours après la publication de cette étude, la lettre qu'on va lire. Cette lettre contenait, sur quelques points de son travail, des objections dignes de la plus sérieuse attention. L'auteur a pensé qu'il était de son devoir de les publier, dans l'intérêt de la vérité historique, et par respect pour une auguste mémoire. Il publie également quelques lignes de sa ré-

panse, et enfin un billet que le roi voulut bien lui écrire de sa main, et qui termina ce dissentiment, plus apparent que réel, entre l'illustre correspondant et lui.)

Claremont, 25 septembre 1849.

« Mon cher Fleury,

> Le roi me charge de vous remercier de votre article qu'il s'est fait lire hier soir, et qu'il a écouté avec un grand intérêt. Le sujet même que vous traitiez ne vous permettait pas d'espérer que vous le satisferiez de tout point : c'était chose impossible. Aussi me charget— il de vous transmettre deux ou trois observations. Je ne suis ici, remarquez-le bien, que l'interprète de sa pensée, ou, pour dire plus vrai, que l'écho de sa parole.

» En premier lieu, le roi vous reproche d'avoir trop dit qu'il régnait et gouvernait, et de lui avoir ainsi mis sur les épaules toute la responsabilité des tristes événements de février. Le gouvernement personnel était si peu une réalité, me charge-t-il de vous dire, que, dès l'origine de la campagne des banquets, voyant où tendaient les agitateurs, il avait insisté aussi fortement que possible pour que ses ministres ne permissent pas cette démonstration séditieuse, et qu'il avait insisté vainement... De même, il avait réclamé itérativement un effectif de 44,000 hommes à Paris, et on ne lui en avait donné que 2$,000. Ces deux faits, auxquels il en pourrait ajouter d'autres, suffiront à vous prouver à quel point son action était restreinte, au lieu d'être presque souveraine.

» Le roi veut, en second lieu, que je vous dise que vous avez été mal renseigné sur deux faits de détail que vous racontez. Il prétend

n'avoir pas dit les paroles adressées à M. R (M. de Rambuteau, à

ce qu'il croit), que vous lui mettez dans la bouche. Il ignore en outre quelle est la note, rédigée au château, dont vous parlez, et à laquelle monseigneur le duc de Nemours aurait eu quelque part; il ne croit pas ce fait véritable. J'étais alors en Afrique, vous le savez, et ne sachant pas ce qui en est, je n'ai pu vous rendre le service d'aider le roi à retrouver ses souvenirs.

9 Je n'ai pas besoin de vous dire que, malgré ces inexactitudes qu'il vous reproche, le roi n'en rend pas moins justice à l'intention de votre article, etc., etc.

» Agréez, etc., etc. » A. T... »

Chantilly, le G octobre 1849.

< Je réponds, mon cher collègue, bien tard à voire lettre du 25 septembre... Que vous dire ? Je n'ai ni le droit de me plaindre, ni le courage de discuter contre le roi

J'avais cru le défendre en rejetant sur le vice des institutions de juillej, comme c'est ma conviction, la responsabilité des événements de février. Tant de gens accusent le roi ! J'accusais, moi, la faiblesse de l'institution royale. J'attribuais à l'immense supériorité de l'homme la durée du règne- Et le jour de la catastrophe, au lieu d'un roi qui s'enfuit, comme la malveillance ose le dire encore aujourd'hui, je montrais un roi martyr de la légalité, refusant son épée à la guerre civile, et la « jetant, avec un douloureux dédain, aux pieds de la garde nationale infidèle. » Telle était ma thèse. Pourquoi la faiblesse de ma plume a-t-elle trahi le zèle chaleureux de ma pensée?

» Je le reconnais : le roi doit être défendu comme il veut l'être. A son point de vue, je me suis trompé

Quant aux deux faits dont vous contestez l'exactitude, le premier, relatif à une conversation de Sa Majesté avec M. de Rambuteau, m'avait été raconté par une personne très-autorisée, et qui évidemment se trompait; le second, relatif à l'insertion d'une note dans le Journal des Débats, c'est moi qui l'affirme. Celte note me fut demandée à très-bonne intention par monseigneur le duc de Montpensier, 1«? 22, à huit heures du soir, dans le salon de la reine ; elle parut le lendemain. Elle était ferme, conciliante et pacifique (1).

» Veuillez, mon cher collègue, communiquer cette lettre au roi, et agréer, etc., etc.

t Cuvillier-Flecaï. »

(1) Voir le Journal des Débats du 23 février 1848.

298 APrRNDICE.

Claremont, 9 octobre 1849.

« ... La lettre est parfaite. Elle me touche jusqu'au fond du cœur. Dieu Sait que je n'ai jamais douté de l'intention 1 . Et je le dis moimême, afln qu'il ne reste aucune trace de sentiments que je n'ai pas plus éprouvés que je n'ai voulu en avoir l'apparence. Le seul regret que j'aie est de n'en avoir pas causé plue au long, quand j'en avais une si bonne occasion...

DEUX LETTRES DE M. LE COMTE DE SÀLVÀNDY (page 11 3>

(L'auteur considère comme un devoir de justice de publier ici les deux lettres qui furent écrites par M. de SaJvandy, à l'occasion de cette étude, la première à M. le directeur du Journal des Débuts, la seconde à l'auteur lui-même.)

Mardi, 15 janvier 1850.

« Monsieur,

» J'aurais mauvaise grâce de réclamer contre l'article qu'un de vos plus éminents collaborateurs a bien voulu consacrer à mon livre des Vingt Mois (voir le Numéro du 13 janvier), en des termes qui dépassent de beaucoup mes titres et mes désirs. 11 est cependant un point sur lequel je ne puis passer condamnation de la part d'une autorité telle que la vôtre.

» Le reproche d'avoir oublié dans mes appréciations dix-huit années, adressé à un livre qui a été écrit en 1831, serait évidemment trop peu fondé. Adressé à la publication présente, il ne serait pas juste. La seule partie nouvelle, la préface, que vous avez bien voulu reproduire tout entière dans votre numéro du jeudi 6 décembre dernier» est tout entière consacrée à ces dix-huit années que

j'avais mes motifs personnels de ne pas oublier; elle est la glorification du gouvernement et du souverain qui les ont remplies et illustrées. Mon éloquent critique ne dit pas, sur ce grand gouvernement et sur ce grand souverain, un mot qui ne soit écrit dans cette préface, qui n'y soit développé et justifié. Seulement, je crois que le problème qui fut posé au roi Louis-Philippe, tel qu'il lui fut posé, était insoluble. Une de mes raisons de le croire, c'est qu'il y ait échoué. Cette opinion n'est assurément en rien contraire à sa gloire. Elle est utile» si eile est vraie ; c'est pour ce double motif que je la. publie ; car, sans avoir suivi en tout et à tout le gouvernement de 1830, mais en m 'honorant de ne lui avoir jamais créé d'obstacle et de m'être efforcé toujours de lui être utile, il y a deux raisons pour que je ne parle de lui, et surtout de son auguste chef, qu'en dignes termes : c'est le respect pour moi-même ; c'est le respect pour de grandes infortunes magnanimement portées. Sous ce dernier rapport, la tâche ne m'est que trop facile ; car à aucune époque mes sentiments n'ont été plus d'accord avec mes obligations.

» Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération la plus distinguée. • .

» Salvandy. »

1 5 janvier.

« Vous me semblés, monsieur, avoir été trop obligeant et trèsinjuste, très-injuste en faisant d'un livre dont la première pensée fut une pensée d'appui et la dernière une pensée d'apologie, un texte d'accusation contre le gouvernement que j'ai entendu les deux Cois défendre. La première fois j'ai entendu défendre son existence contre des exigences incompatibles avec tout gouvernement régulier; la seconde, contre la supposition qu'il ffct pour quelque chose dans sa propre clJMe. La préface, ce me semble, indiquait bien ma pensée; ma conduite des dix-huit ans l'explique mieux encore. Je veux croire, par toutes vos bonnes expressions, qu'en supposant un désaccord entre nous sur mes conclusions extrêmes, vous êtes plus bienveillant encore pour l'homme que pour le pubiieiste. C'est la ehoae a laquelle je mettrai le plus de prix et qui me consolera du reste.

«Recevez, Avec cette assurance, celle de tous mes sentiments déconsidération et d'attachement.

» Saivàndy. »

UNE LETTRE DE M. DE LAMARTINE (page 185).

(Cette lettre, qui s'attaquait à notre étude intitulée : M. de Lcmuxr- Ime publicù'.e, avait été précédée et suivie (dans le Journal des Défobdu 5 octobre 1849) des réflexions ci-après que nous nous croyons, aujourd'hui comme alors, le droit de publier pour notre défense :)

Nous nous sommes cru permis, depuis la révolution de Février, de juger humblement soit les hommes que cette révolution avait portés au pouvoir, dans le temps qu'ils l'occupaient, soit ceux qui, en étant sortis, avaient appelé sur leurs actes, par des publications d'une opportunité contestable, l'attention publique qui s'éloignait d'eux et le jugement du pays que la postérité seule peut rendre avec une entière impartialité. Parmi ces hommes pressés d'obtenir ce jugement , tout le monde a remarqua M. de Lamartine. Aussi ne nous sommes-nous pas moins pressé que lui. Du jour où il a publié son Histoire de la Révolution de 1848, nous avons essayé de l'apprécier, sans passion, sans malveillance, avec une mesure qui risquait de déplaire à un grand nombre de nos amis, avec une liberté à laquelle au surplus M. de Lamartine rendait hommage le premier en s'y livrant.

Depuis, il y a peu de jours, nous avons eu à revenir sur l'illustre historien de la Révolution de 1848. Cette fois nous avions à rendre une sentence plus littéraire que politique. Nous avions à apprécier une querelle d'opinion et de doctrine survenue entre deux écrivains presque également célèbres, l'un comme poëte, l'autre comme prosateur, tous deux mêlés aux plus sérieux' et aux plus récents souvenirs de nos dissensions civiles, tous deux acteurs et auteurs d'une révolution qui, après nous avoir cruellement éprouvés, nous avait pourtant laissé le.droit, nous le pensions, de juger leurs écrils. Nous étions-nous trompé ? On a iu notre jugement dans la querelle de M. de Lamartine et de M. Louis Blanc. Nous en avions fait une pure question d'art, une recherche d'esthétique. Nous nous étions demandé par quelle succession d'idées, par quelle gradation involontaire et irrésistible deux écrivains d'un si remarquable talent, deux hommes politiques qui avaient montré tant d'accord quand il avait fallu attaquer uu trône et tant de vigueur pour le renverser» comment ces deux

hommes étaient arrivés à la vire dissidence qui les séparait aujourd'hui, à l'amère polémique qu'ils se renvoyaient d'un journal à Tau- Ire, sans souci du public attentif et poli qui les écoute. Voilà, ce que nous avions cherché à éclaircir, toujours dans l'intérêt de l'art, et parce qu'il nous paraissait utile que ceux qui sont faits par leur talent pour donner des leçons de style à tout le monde, en reçussent pourtant de la critique, quand c'est son tour et son droit d'en donner, et aussi parce que, de toutes les inviolabilités disparues depuis que nous sommes tous souverains sur celte terre de France, nous ne voulions pas en privilégier une seule, celle des poëtes ou des prosateurs qui, par aventure, s'étaient trouvés, un matin, des hommes d'Etat.

Tel a (lé le motif de la critique à laquelle nous avions soumis, comme écnvains, M. de Lamartine et M. Louis Blanc dans une querelle que nous avions jugée par son côté exclusivement littéraire, quelque tentation que pût avoir la politique de s'y glisser. Quant à nous, nous l'en avions exclue. Nous avions fait mieux : en examinant lus écrits et en les soumettant à une analyse rigoureuse, nous avions fait réserve expresse de notre respect pour les personnes, sans y avoir toutefois aucun mérite ; car le journal où nous écrivons n'a jamais eu d'autres procédés ni d'autres allures. 11 trouve que la polémique est une arène assez remplie de passions, que la critique est un champ assez vaste, même sans l'injure. Que ceux qui nous ont lu disent si nous avons manqué à ces austères habitudes du journal, qui peuvent se concilier, Dieu merci, avec les plus difficiles devoirs et les plus délicates exigences de la vérité.

Cependant le Journal des Débats a reçu ce matin la lettre qu'on va lire. Nous pourrions la donner sans commentaires. Nous ne nous refuserons pourtant ni cette satisfaction de luxe, ni eette justice qu'aussi bien, nous l'espérons, tout lo monde nous rendra.

Yoici la lettre de M. de Lamartine :

« Monsieur le Rédacteur,

» L'auteur d'un article intitulé Aménités Sociales et Littéraires, dans votre journal du 30 septembre, suppose une altercation ridicule entre M. Louis Blanc et moi ; à l'aide de cette fiction, il attribue des invectives réciproques à deux membres du gouvernement républicain, qu'il met en scène pour l'agrément de ses lecteurs. J'entends très-bien la plaisanterie ; mais comme tous vos lecteurs ne l'entendent

peut-être pas aussi bien que moi , et comme ils pourraient prendre pouf une réalité ce qui n'est qu'une imagination littéraire, j'ose vous prier d'insérer ma réclamation.

» Jamais un mot d'accusation, encore moins d'injure, n'est tombé de ma plume ni n'en tombera sur des hommes dont je fus le collègue, dont j'ai partagé les responsabilités dans des jours difficiles, et qui sont dans l'exil. Bien que je ne me sois pas assis dans le fauteuil des conférences du Luxembourg, comme le dit l'article, je puis et je dois combattre les théories socialistes ainsi que je les ai toujours combattues, avant, pendant et depuis la révolution républicaine, sans cesser de réserver les intentions, d'honorer le talent et de respecter les personnes. Mon témoignage au procès de Bourges répondait d'avance à l'indignité qu'on m'attribue. Comme écrivain, je lis avec modestie les critiques ; comme homme d'honneur je relève avec fierté les faits.

» Votre loyauté, Monsieur, m'aidera à relever celui-ci. » Recevez, monsieur le Rédacteur, l'assurance de ma haute considération.

» À. de Lamaatusb*

» Milly, près Maçon, le 2 octobre 1849. »

Pour que M. de Lamartine ait pu écrire la lettre qui précède, il faut qu'il habite Milly près Mâcon et qu'il n'ait pas eu sous la main un seul exemplaire de l'avant-dernier numéro du Conseiller du Peuple, auquel nous avons emprunté les citations dont il eonteste l'exact ilude ; ou bien il faut, deux choses impossibl.es, que M. de Lamartine ne soit pas l'auteur de ce numéro, quoiqu'il l'ait signé, ou qu'il ait complètement perdu la mémoire. Oubli absolu de ce qu'il a écrit ou insouciance à le vérifier, il faut qu'il choisisse, ou plutôt nous choisirons pour lui. Non, M. de Lamartine ne s'est pas donné la peine de comparer nos citations au texte original où nous les avons prises ; autrement il aurait été édifié sur leur irréprochable authenticité. Ce qu'il appelle une « fiction » aurait eu à ses yeux tous les caractères de la vérité. Nous n'avons pas besoin de dire que nous n'avons pas ajouté un mot de notre invention aux passages cités ; mais nous affirmons que lorsque, pour les abréger, comme les limites du journal nous y condamnaient, nous avons retranché des mots ou des phrases, c'était toujours plutôt aux dépens de la thèse

que nous soutenions que pour sa réussite. Il eût été bien plutôt de notre intérêt de citer m extenso les étranges vivacités de style que nous avions à signaler ; mais notre bonne volonté sur ce point était limitée par les bornes mêmes de notre travail. Nous n'avons donc pas « supposé une altercation ridicule ; » nous l'avons simplement abrégée, c'est-à-dire plutôt affaiblie qu'exagérée; et quant au rapprochement que nous avuns établi entre l'attaque et la réplique, rapprochement qui est notre fait, tout le monde est libre de le produire comme nous, avec aussi peu de fiel et de malice ; car il suffit de prendre le 7e numéro du Conseiller du peuple et le 3* numéro du Nouveau Monde, et de lire l'une après l'autre (p. 293, 294 et 2ÔS dans le premier recueil, p. 34 et 35 dans le second) les d^ux. philippiques que nous avons signalées, pour commettre précisément le crime qu'on nous reproche.

Nous n'avons jamais dit en effet que la querelle qui s'est élevée entre l'historien de la Révolution de 1848 et l'auteur de l'Organisation du Travail se fût produite dans le même journal, soit dans celui de M. de Lamartine, soit dans celui de M. Louis Blanc. Gela eût été absurde. La réponse de M. Louis Blanc a paru, nous le savons bien, après l'attaque de M. de Lamartine ; nous savons bien aussi qu'entre l'attaque et la réplique 11 y avait la Manche. Mais parce que nous avons rapproché l'une de l'autre, cela fait-il que nous ayons supposé une altercation ridicule t Parbleu ! on sait bien que M. de Lamartine et M. Louis Blanc ne sont pas gens à se disputer dans la rue ; on sait bien que s'ils ont échangé entre eux des duretés, c'est dans leur journal. Une altercation ridicule! Ce n'est pas nous qui avons dit cela ; nous n'avions pas besoin d'être si sévère. Nous avons parlé d'une guerre de plume, d'une querelle de style ; nous avons mis en présence deux écrivains, comme c'était notre droit, puisqu'aussi bien d'un rivage à l'autre ils se'rapprochaient eux-mêmes par la vivacité de leur polémique, et se renvoyaient par-dessus l'Océan les échos de leurs deux colères,

Vocemque inclusa volutant

Liltora, pulsati colles clamore résultant.,..

Nous n'insistons pas. Cette dispute sur l'exactitude de nos citations pourrait bien né pas amuser extraordinairement nos lecteurs. Noua avons rendu compte de notre procédé. 11 est nf une exactitude feat-

taquable. Ce n'est pas le produit d'un calcul artificieux ni le résultat d'une fiction caressée par la malice de l'esprit. C'est l'opération la plus simple, la plus élémentaire, la plus primitive pour ainsi dire : nous avons mis la réponse à côté de la demande, la réplique près de l'attaque; nous avons rendu l'effet à sa cause, la conséquence à son principe ; nous ne sommes ni plus ni moins coupable que cela.

Voilà pour la forme que nous avons donnée à notre critique j ou plutôt, la forme, nous l'avons reçue des deux écrivains mêmes que nous avions à étudier. Si nous les avons mis en scène, comme dit M. de Lamartine, « pour l'agrément de nos lecteurs, » n'ont-ils pas commencé par y monter eux-mêmes pour l'agrément de noire critique ? Est-ce que c'est nous, par hasard, qui avons fondé le Conseiller du Peuple et le Nouveau Monde î Est-ce que c'est nous qui avons eu l'idée de transformer ces deux journaux en un champ clos de récriminations plus ou moins amères, et d'y transporter des griefs et des animosités véhémentes? Est-ce que c'est nous qui avons fait tout ce bruit que laisse après soi la dispute de personnages de cette importance, nous qui avons cherché simplement à le discerner, à lui donner son caractère, à lui assigner son rang littéraire parmi cette immense agitation intellectuelle et morale de notre époque? Non, ce n'est pas nous qui avons mis en scène deux membres du gouvernement provisoire. Ce sont eux, un surtout, car M,, Louis Blanc n'a fait que relever l'initiative de M. de Lamartine à son égard ; ce sont eux qui ont appelé l'attention du public et la curiosité des critiques sur leur propre discorde ; et s'il- en est résulté, ce que pour notre part nous n'aflirmons pas, « de l'agrément pour nos lecteurs, » est* ce notre faute à nous ? En vérité, l'honorable M. de Lamartine est sur ce point trop modeste.

Nous n'avons donc pas même inventé la forme que nous avons donnée à notre critique. Mais le fond ? Le fond, hélas ! qui nous l'a fourni ? M. de Lamartine se connaît donc bien peu ! 11 rend donc bien peu de justice à cette abondance inépuisable qui est une de ses facultés les plus merveilleuses? Il n'a donc pas lu ces numéros du Couseiller du Peuple qu'il jette avec une facilité si infatigable à l'indifférence blasée du public? Il ne sait donc pas que s'il nous plaisait d'ajouter, à la liste des aménités littéraires que nous avons recueillies sous sa plume il y ,a cinq jours, une série décuple de cette première récolte, nous n'aurions que l'embarras du choix? Nous

avons la main pleine de citations; il nous suffirait de l'ouvrir pour prouver à M. de Lamartine, qui Ta oublié, que nous n'avons rien mis, de notre fonds, dans l'inventaire que nous avons essayé de dresser de ce trésor ou son esprit va puiser la véhémence, et où le nôtre a pour humble mission de l'analyser P

Mais voyons. M. de Lamartine craint beaucoup que nos lecteurs, qui, à ce qu'il paraît, c n'entendent. pas comme lui la plaisanterie, » ne prennent pour une réalité ce qui n'est qu'une imagination littéraire. Nous ne choisirons qu'un exemple. Nous savons bien que toutes les invectives, d'ailleurs très-éloquentes, de M. de Lamartine contre les doctrines socialistes ne s'adressent pas uniquement à 'M.Louis Blanc, bien que M. Louis Blanc ait eu maintes fois la générosité de les prendre toutes, quelles qu'elles fussent, sous sa protection d'écrivain, d'érudit et de prophète.

Un dieu rassemblera cette famille immense!...

Nous savons bien aussi que l'illustre chantre d'Elvire n'en veut pas à la personne de M. Louis Blanc. S'il y avait eu, entre ces deux écrivains, quelque chose de plus ou de moins qu'une querelle de doctrines, nous n'y serions pas intervenu. Nous reconnaissons, au contraire, que la guerre qu'ils se sont faite porte exclusivement sur les théories qu'ils adoptent ou qu'ils repoussent, et que l'honneur de leurs personnes est en dehors du débat. Mais enfin est-ce notre c imagination littéraire » qui nous a appris que toute la doctrine de M. Louis Blanc était en cause dans le passage suivant ?

« Un cinquième socialiste vous dit : 11 faut supprimer toutes les industries privées, toutes les concurrences entre marchands, tous les trafics libres entre particuliers, parce que faire travailler et gagner en faisant gagner son voisin, j'appelle cela l'exploitation de l'homme . par l'homme. 11 faut que l'Etat seul vende et achète, fabrique, produise et consomme à un prix arbitraire , impératif pour tout le monde ? — Bêtise / puisque le travail, l'industrie, le trafic de chacun est sa richesse, son pain, sa liberté ; que l'homme ne peut consommer qu'autant qu'il produit; et que si les individus ne vendent ni n'achètent rien, ils ne pourront rien consommer, rien produire. Il faudra ' que l'Etat nourrisse tout le monde? avec quoi? avec l'oisiveté, la faim et la soif de tous! Vous rêvez contre le salaire, contre les bras et contre l'outil de tous les travailleurs l Vous rêvez bien plus que le miracle de la multiplication des pains! Vous rêvez de rassasier le

peuple sans nourriture et de l'abreuver sans eau ! » {Conseiller du Peuple, n» VII, p. 594.)

Cela est-il clair? Est-ce M. Louis Blanc qui a protesté contre la concurrence, contre l'exploitation de Vhommç par l'homme, lui ou. nous? Est-ce lui qui est là sur la sellette, lui ou nous? ÏSst-ce a% doctrine qui est en cause ? Qu'on nous réponde ! Estrce notre imagination qui a fait les frais de cette mise en scène, qui a inventé ce beau langage, qui a mis cette étiquette sur le sac du socialisme, une bèlise! Si nous pouvions inventer quelque chose de plus significatif, nous aurions en effet l'imagination que M. de Lamartine nous suppose ; mais c'est assez de la sienne.

M. Louis Blanc répond, comme c'est son droit ; il répond avec la même vivacité. Seulement il fait comme nous, il s'épargne les frais 4e l'invention.

« Vous dites (le Nouveau-Monde, numéro 3, page 34) yous dites, pour défendre l'odieux régime de la concurrence, que ce régime consiste à gagner en faisant gagner son voisin, et que nous appelons cela exploitation de Vhomme par l'homme. Bêtise ! car sous le nom ^exploitation de l'homme par l'homme, on n'a jamais désigné que le système qui consistait à gagner en faisant petdre son voisin : ce qui est précisément le caractère de la concurrence. »

Nous avons cité ce dialogue édifiant dans toute son étendue. Nous n'y reviendrons pas. C'est assez d'avoir établi une fois la poétique du genre. Nous ne voulions aujourd'hui que mettre à l'abri de tout soupçon l'exactitude dont nous nous étions fait une loi, et nous défendre contre un reproche « d'imagination littéraire » que nous n'ambitionnons pas. Nous sommes un humble critique, voué à la défense du bon Lngage, dans la mesure de notre zèle et de notre science; c'est bien peu dire. Quoi qu'il en soit, nous laissons la fiction à la poésie et l'imagination aux poêles.

Nous ne relèverons pas la théorie que développe la lettre de M. de Lamartine sur le respect des personnes. Nous sommes persuadé que ses intentions sur ce point sont parfaitement sincères. M. de Lamartine n'est pas naturellement agressif. Son caractère ne le porte pas à la personnalité; son esprit répugne à la violence. En qualifiant, comme il l'a fait, les docteurs et les disciples du socialisme, son cœur, nous en sommes sûr, faisait une réserve en faveur des personnes ; Il n'était pas complice des vivacités de son esprit, liait, avouons-le cependant, Il faut que les révolutions aient bien étrangemept changé

la valeur des mots, troublé la grammaire, révolutionné la rhétorique ; il faut que l'art, pour tout dire, ait bien complètement perdu l'instinct de sa dignité et le sens de sa divine mission sur la terre, pour que des hommes qui tiennent le premier rang dans la littérature de leur pays, et qui Pont occupé dans la politique, pour que ces hommes ne croient pas manquer aux convenances littéraires de leur position respective en se lançant à la tête des figures de rhétorique du genre de celles que nous avons relevées ! Des bêtises et encore des bêtise» ! Passe pour les doctrines ; elles ont la conscience large et elles s'accommodent de tout. Mais en vérité, si c'est là ce que vous appelez « réserver les intentions, honorer le talent et respecter les personnes, » je ne demande pas mieux ; mais je n'y comprends plus rien!

Revenons, si vous voulez, au vrai christianisme ! Tendons la joue gauche si on nous a touché la joue droite. Humilions-nous sous la main de Dieu qui nous frappe par celle d'un de nos semblables. Précepte ou symbole, voilà une doctrine qui a sa grandeur ! ou bien même revenons aux mœurs de l'antiquité païenne : Frappe, mais écoute ! Il y a plus de vraie gloire qu'on ne pense dans ce mépris des outrages, qui est souvent l'unique bouclier des hommes politiques. Mais n'échangeons pas des duretés publiques, n'introduisons pas dans la langue de la polémique française ces excentricités qui la déshonorent ; ne ramenons pas les iropes de Dumar*aÎ8 au carré des halles, laissons-les à l'Académie ; et enfin si nous avons eu l'honneur, si chèrement payé, de figurer, même un seul matin, parmi les vainqueurs d'une révolution qui nous a imposés pour chefs à une nation de 32 millions d'âmes, ne donnons pas aux vaincus le spectacle de nos querelles ; ne leur en envoyons pas même l'écho ; car ceux qui, comme moi, n'en font pas matière à critique littéraire, pourraient y trouver un sujet de moquerie. Et que deviendrait le respect qu'on doit aux révolutionnaires et aux révolutions 1

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