COMPAGNONS DE VERLAINE
Ce fut dans le courant de l'hiver, en 1884, que Paul Verlaine, à l'âge de quarante ans, réintégra Paris, qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort. Ayant échoué dans ses tentatives agronomiques et renoncé à cultiver la forêt des Ardennes, qui, pour toute récolte, donne aux poètes la rose de Titania; ayant aussi fermé les paupières du bel enfant Lucien Létinois, Raimbaud de sa maturité, dont l'image resplendit, comme à travers les gemmes d'un reliquaire, dans les poèmes de Bonheur, Verlaine jugea le moment opportun de reprendre le harnais littéraire. Il n'ignorait pas l'admiration enthousiaste que la plupart des lettrés manifestaient pour son œuvre bizarre et pénétrante, pour ces brèves odelettes, ces cris de douleur intime, ces confidences à mi-voix, qui, sans rhétorique ni verbiage, sans pompe ni fracas, sans « écriture artiste », sans la moindre emphase parnassienne, portaient au cœur, chantaient à l'unisson de la rêveuse jeunesse et
de l'éternelle Humanité. Néanmoins la réputation de Verlaine demeurait circonscrite, ne franchissait pas encore les groupes d'initiés. Les éditeurs catholiques Palmé, après la conversion du poète, avaient publié puis étouffé dévotement Sagesse, écrite à Malines pendant les loisirs que lui faisait sa prison. La Bonne Chanson, tirée à peu d'exemplaires par les soins d'Edmond Lepelletier, seul ami des jours mauvais, attestant de Verlaine la prodigieuse virtuosité, accréditait sa gloire et déjà lui donnait place à côté des plus adroits et des plus grands. Très habile, en dépit de son débraillement affecté, de son allure insouciante et d'une prédilection très sincère pour les liqueurs fortes, Verlaine attendait son heure, sachant qu'elle ne pouvait tarder, que, par un mouvement de bascule inévitable et certain, le goût des jeunes hommes ne tarderait pas à s'orienter vers un art plus véridique, plus ému que celui du Parnasse, dont la veine épuisée et moribonde ne se maintenait guère que dans les sonnets fastueux et coruscants de Hérédia. Verlaine donc soignait ses amitiés, ne gardait ni mépris ni rancune aux compagnons qui, suivant l'usage, l'avaient abandonné quand il faisait scandale et méritait la réprobation du Bourgeois. Paysan madré, sous une apparence de bohème indécrottable, poor Lélian < soignait » l'Académie en la personne peu reluisante de Coppée. Il ne gardait pas rancune à l'auteur du
Lys rouge, lui pardonnait Choulette, si bien que la protection d'Anatole France, amicale, souriante, efficace, lui faisait escorte jusqu'à son dernier jour.
Sa gloire éclata comme une aurore boréale, dans les cénacles de la rive gauche, quand parut, chez Vannier, une plaquette, d'ailleurs assez médiocre, les Poètes maudits. Ces poètes, Raimbaud, Corbière et Mallarmé, avec, pour compléter le brelan, Verlaine luimême, furent sacrés d'emblée inspirateurs et maîtres des générations nouvelles. Décadents, symbolistes verslibristes, un monde entier de poètes et de grotesques, d'artistes, vrais ou faux, se réclama de leur gloire. Leur influence épanouie en traînée de poudre éclata comme un feu d'artifice et, du soir au matin, métamorphosa la chose littéraire. Le nom de Verlaine fut porté aux étoiles. Ce ne furent plus désormais que rythmes chuchotes, sanglots d'automne! Le «charme du vers faux» éclata dans toute son horreur. Des jeunes hommes se rencontrèrent qui façonnaient des «chansons bien douces», comme, en 1820, ils eussent, auprès des lacs, assis une Elvire aux anglaises en repentirs, entre le cygne et la barque des méditations lamartiniennes.
Une école se groupa autour du Maître, habile à ramasser les miettes de sa renommée, à partager ses veilles de cafés en estaminets, enfin, quand venait tardivement l'heure, qui toujours sonne, du coucher, à
reconduire son ivresse jusqu'à l'hôtel borgne où ce dompteur de rythmes gîtait parmi les débardeurs et les Messieurs du Dimanche.
Car, dans la familiarité de Verlaine, ingurgitation des spiritueux, visites aux cabarets les moins respectables s'inscrivaient au premier rang des nécessités journalières. Tout en exploitant avec beaucoup d'industrie et d'à-propos le succès foudroyant qui se levait sur lui, Verlaine continuait à satisfaire ses goûts de crapule et d'ivrognerie. Il traînait, du Café François- Premier à r« Académie» de la rue Saint-Jacques, une séquelle de pierreuses en cheveux et d'éphèbes aux ongles noirs, qui ne rappelaient que fort approximativement le Bacchus de Léonard ou les jeunes hommes de Platon. Lui-même, sordide, avec, sous un chapeau crasseux, le cache-nez d'un allumeur de réverbère et la barbe de Vireloque, donnait à son escorte l'exemple du sans-gêne, de la malpropreté. Ce n'était affectation ni fanfaronnade, mais un très sincère appétit de l'ivrognerie abjecte et de la mauvaise compagnie. Au milieu de ce cortège, apparaissaient quelquefois des curieux, des enthousiastes, des étrangers que le désir de voir, d'entendre le poète séraphique, aux chants d'une si haute et pure mysticité, guidait vers les caboulots du Quartier Latin. Sans vergogne, Verlaine continuait à boire, se laissait inviter. Les petits verres succédaient aux chopines, à la grande stupeur des
« entrants >, que sidéraient un peu l'entourage et les façons de Verlaine.
Sur quel terreau la merveilleuse floraison venait-elle s'épanouir? Encore qu'il eût infiniment d'esjjrit, de malice et de charme, dans les rares moments où l'Alcool ne le possédait point, le poète de Green, instigateur d'Ubu, employait d'ordinaire le mot national à ponctuer son entretien. Cela faisait un éclat singulier, à travers le brouillard des pipes et la puanteur des breuvages, sur les cris, les gloussements, les pétarades et les cocoricos de cette fantastique ménagerie. A côté d'un vrai poète, Ernest Raynaud, d'esprits éminents, Jules Tellier, Charles Le Goffic, venait s'asseoir l'écume des bouges, des tavernes où l'on boit. Ici, le plus grand poète — après Baudelaire — du Dix-Neuvième Siècle, se harpaillait avec les filles à maçons du Clos- Bruneau ou du quartier Saint-Victor, tandis que Bibila-Purée, ex-séminariste et cireur de chaussures, échangeait des aperçus esthétiques ou autres avec le très noble comte Robert de Montesquiou, pasteur de chauves-souris en même temps que Mécène au rabais des littérateurs besogneux.
Parmi les individualités falotes qui s'agglutinaient à l'entourage de Verlaine, aux esthètes sans linge ainsi qu'aux biberons sans relâche assoiffés, un des types les plus cocasses fut, à coup sûr, Anatole Baju, auquel revient l'honneur d'avoir donné à ses amis et connais-
sances le nom de «Décadents». — «Nous autres, gentilshommes du Moyen Âge... » disait un fantoche de l'ancien Bobino ou du Petit-Laze. — * Nous autres, décadents, » affirma Baju, que la lecture du batave Huysmans avait émerveillé. Claudien, peut-être, ne se croyait pas en décadence de Virgile, mais Anatole s'affirmait décadent tout court dans une plaquette bimensuelle et jaune-serin, où sa littérature foisonnait. C'était, quant à lui, un petit homme, noir, mal bâti, l'air d'une figure en pain d'épices, vieillot en même temps qu'inachevé, la peau moite, le cheveu rare et gras, les genoux cagneux et le regard stupéfait, le nez en pied de marmite et la bouche déhiscente, jadis meunier, avant de professer, comme instituteur à la laïque de Saint-Denis ; sa préoccupation maîtresse, le dandysme, induisait Baju à vêtir les plus étranges hardes. On le rencontrait, harnaché d'un inexpressible caca d'oie, que rehaussait encore une bande large de satin vieil or ou de velours cerise. « Car, disait-il, pour obtenir des femmes la soumission d'esclave à laquelle nous avons droit, il convient de séduire leur imagination et de flatter leurs yeux. » Le ridicule factum de Barbey d'Aurevilly sur Brummel était son livre de chevet. Au surplus, quoique revenant du moulin, Baju croyait devoir à sa propre élégance de tramer Zola dans la boue et d'épancher, dans un périodique, le trop-plein de son génie. Ainsi Le
Décadent fut fondé. Verlaine lui souhaita la bienvenue ; il lui donna des vers, entre autres cette ballade : Louise Michel est très bien. Ernest Raynaud y collabora; quelques autres poètes encore, si bien que le nom resta et que La Décadence devint une congrégation poétique au même titre que La Pléiade, Le Parnasse ou L'École du Bon Sens. Depuis, les sectes ont pullulé à la façon des plaies d'Egypte ou des Hérésiarques dans Flaubert. Luministes, obscuristes, véristes, solistes, multilinguistes, unanimistes, contrapontistes, bandagistes et le reste ! Si bien que cela, aujourd'hui, manque tout à fait d'importance ; depuis qu'on en fait un emploi excessif, les étiquettes ne représentent plus aucune chose, comme, autour des cigares, les bagues en papier doré.
Mais, lorsque vivait Baju, cela gardait encore je ne sais quel intérêt. Le « dompteur de femmes » en trousse jaune a connu l'heureuse fortune de créer un mot. Gavarni inventa les « lorettes » ; Roqueplan, la « parisine » ; René de Pont-Jest, les «faiseuses d'anges». Or, le très infime et provincial maître d'école à Saint- Denis, le garçon de moulin, Baju, verra peut-être, contrepointes du sien, les noms de ces raffinés, en vedette naguère, pour ce qu'il a fourni aux disciples immédiats de Paul Verlaine, un sobriquet heureux, indélébile, indélébile d'autant plus qu'il ne signifie absolument rien et ne porte avec soi ni rime ni raison.
Rue de Rome. Le boulevard extérieur franchi, c'est encore une sorte de banlieue, un coin où le plâtras abonde, où quelques masures suburbaines, — vestiges des guinguettes qui l'emplirent autrefois, — pendent comme des loques aux immeubles de rapport, où quelque chose survit des antiques Batignolles au temps où ce quartier bourgeois et couche-tôt formait un village et non un arrondissement de Paris. Des sifflets de locomotives, le halètement des trains, le vacarme des gares, seuls déchirent le grand silence, la paix nocturne, indiquant la ville prochaine et son activité. En causant, nous gravissions les quatre étages d'une maison modeste, l'escalier assoupi, au gaz déjà baissé. Un coup de timbre; la porte s'ouvrait sur une antichambre exiguë et pleine d'ombre attenant à la salle où, chaque mardi, Stéphane Mallarmé recevait, le soir, la foule de ses admirateurs, ses familiers et ses amis. Nul objet d'art, sinon le portrait du Maître par Manet et quelques toiles de Whistler, ne décorait ce lieu où les hommes illustres
d'hier et d'aujourd'hui vinrent tous prendre place, goûter l'entretien du pur poète que spontanémefnt la Gloire visitait dans son obscurité. Francis Vielé-Griffin, Henri de Régnier, Moréas qui portait encore son nom de palikare et s'appelait, comme un bouffon d'opérette, Papadiamantopoulos; Félix Fénéon, sarcastique et melliflu ; Gustave Kahn, dont les Palais nomades préconisaient déjà un artiste neuf et puissant ; René Ghil, qui, poussant à l'extrême la doctrine de Mallarmé, s'efforçait d'obtenir avec des mots les effets de la musique et, ne redoutant pas le naufrage d'Icare, tentait de conquérir un nouveau domaine à la parole rythmée ; Auguste Dorchain, talent académique, sans doute un peu dépaysé parmi les outrances, les curiosités, les recherches inquiètes de ces novateurs, étaient les hôtes habituels de Mallarmé, s'asseyaient sous la lampe autour de la table où, sur l'humble toile cirée, un verre de grog aromatique et chaleureux attendait les visiteurs. Parfois, vers le tard et les groupes formés, une portière s'écartait, livrant passage à l'apparition, toujours soudaine et quelque peu mystérieuse, d'un hôte bienvenu.
A pas furtifs, le ton descendu volontairement au-dessous du diapason vulgaire, parlant d'une voix sourde, lente, compassée, avec des gestes précieux et des mines discrètes, svelte encore dans la mesquine redingote d'un coureur de cachets, fantomatique et ridicule ainsi qu'un personnage d'Edgar Poe, affectant
une allure patricienne que démentait, par instants, son besoin de mystifier, Auguste Villiers de l'Isle-Adam faisait, chez son ami, une entrée exempte de simplicité. L'auteur de VÈve Future, d^Akëdysséryl et du Nouveau Monde, malgré sa pompe, son emphase chateaubriannesque et l'ennui que dégage la fatigante solennité de tout prosateur qui donne l'impression de se regarder dans la glace à chaque phrase qu'il écrit, fut un des plus parfaits champions de 1'* écriture artiste >. Catholique de façade, légitimiste par besoin d'étonner « le bourgeois », Villiers n'est jamais si bouffon que lorsqu'il se drape en augure. Chez lui, Tribulat-Bonhomet déséquilibre à tout moment le «prophète du passé». Derrière l'émigré, le congréganiste, l'ultra, un Cabrion sans bonhomie et sans joie taille des basanes aux reliquaires où dorment les guenilles des vieux temps.
La grande intatuation, la manie inexorable et fondamentale de Villiers fut de croire à sa propre noblesse, d'en vouloir imposer la même créance aux moins épiphanes de ses interlocuteurs. Il en racontait volontiers la légende — plus ou moins apocryphe — dans les cafés de nuit. Héritier des royaumes de Chypre et de Jérusalem, à défaut des Lusignan éteints, il prétendait à leur trône et demandait sans rire aux puissances européennes de lui faire place in consilio et congregatione. La chose alla si loin que, peu après l'exposition de 1867, il sollicita de Napoléon III une audience
dans le but de faire appuyer ses droits par la diplomatie et les armes françaises. Déjà, il se voyait sur le trône de Rhodes, en grand costume de l'Ordre, comme Tartarin à bord du Tutu-panpan, en simarre de pourpre, la croix de Malte à l'épaule, drapé dans le manteau de velours noir, et, sauves toutefois les rengaines d'Halévy, pareil de tout point au ténor de la Reine de Chypre. Quels discours et quel état modèles ! Sans doute, on eût fait de la bonne musique chez ce prince de Monaco remontant aux croisades — sans recourir néanmoins à l'assistance de M. Raoul Gunsbourg. En effet, Villiers de l'Isle-Adam chérissait la musique, en percevait les délices, en comprenait la beauté. Le premier en France, avec Judith Gautier, Mendès et quelques autres intelligences de choix, il eut cet honneur insigne, — malgré le déni de justice honteusement infligé à Tannhâuser, — de s'adapter à la pensée olympienne de Richard Wagner. Il fut son hôte à Lausanne et, plus tard, dans cette résidence royale de Wahnfried où, comme le soleil à son déclin, le Maître « d'ans et d'honneurs chargé », vécut dans la gloire les dernières saisons de sa vieillesse. Plus tard, Villiers écrivit quelques pages dans la Revue Wagnérienne, ce livre d'or où la jeunesse artiste de 1880 se fit honneur de collaborer, en attendant que les radotages mercantiles du vieux Saint-Saëns, les injures de l'envie et de la haine l'eussent à jamais consacré.
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En même temps que Villiers, un couple étrange faisait l'étonnement des visiteurs assemblés chez Mallai'mé. Sanglé dans un frac de haute allure, peigné, lustré, verni, bagué de pierres précieuses, endiamanté comme une prêtresse de Vénus, le revers de soie éclaboussé d'un chrysanthème énorme ou d'un soleil démesuré. Oscar Wilde flanqué de son Euryale, Alfred Douglas, pontifiait discrètement, inquiet de l'ironie ambiante et moins sûr de ses effets que parmi les snobs de Londres, alors à ses genoux. En disciple fidèle, Alfred Douglas donnait la réplique à son directeur intellectuel, buvait ses paroles, ne le quittait point des yeux, « immobile et charmé » comme, au cap Sunium, le jeune Athénien de Laprade écoutant les discours embaumés, recevant la doctrine de Socrate.
Lord Douglas, à présent quinquagénaire ou peu s'en faut, apporte sa contribution à la montjoie exécrable d'ordures qu'amassent l'hypocrisie anglicane, la bigoterie et le mensonge sur les restes sacrés, la tombe et la mémoire du poète défunt. Jamais lord Douglas n'eut meilleure occasion de garder le silence, d'éviter le nom infamant de renégat.
Si diaprée et reluisante que fût la compagnie admise par Stéphane Mallarmé, chacun faisait silence pour entendre pieusement le maître de la maison : jamais causeur plus exquis, plus varié, plus fécond en trouvailles. Il orientait ses propos, avec un art invisible et
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discret, vers l'idéalité la plus haute, sans négliger pourtant de cueillir en chemin toutes les fleurs de sa riche fantaisie. En mots vivants, précis, diaphanes, exacts et lumineux, en phrases limpides comme le cristal, d'une voix un peu sourde et qui, par instants, faisait songer au timbre de Villiers, sans fatigue ni trêve, il déroulait, trésor infini, ses nobles paradoxes. Il formulait une sagesse rare, une philosophie élégante et dédaigneuse, en axiomes imprévus. Son éloquence, tout d'abord, surprenait par la clarté. Des vers abstrus, de la prose quelquefois alambiquée et rappelant, à travers les siècles, ce que l'on reprochait à Lycophron, le poète alexandrin, de tout ce mystère qui déconcerte, au premier abord, le lecteur peu familiarisé avec cet art profond, aucune trace ne demeurait dans la conversation de Mallarmé. Rien de plus net, de plus direct que son discours. Le poète « aux sept clefs >» de la Prose pour des Esseinf.es, d'Hérodiade, s'y révélait comme un héritier avantagé des Rivarol, des Chamfort, de ces maîtres qui faisaient tenir en un mot la substance d'un livre et poussèrent l'art de causer dans son intégrale perfection. C'était un petit homme assez trapu, avec une tête de faune et des yeux qu'emplissait la plus rare douceur. En veston gris, un éternel cigare aux doigts, il développait avec des gestes charmants et mesurés le thème qu'il avait choisi. De son intimité avec Mlle Beaugrand, dernière survivante de la danse classique,
il avait pris le goût des belles attitudes, le sens du rythme dans la pose et dans le mouvement. Il estimait à leur juste prix mimes, gymnasiarques et danseurs de ballet. Il avait fréquenté Paul Legrand, seul représentant de Varie muta depuis la mori; de Debureau. Et ce fut lui, sans doute, qui dirigea la curiosité de ses neveux, MM. Paul et Victor Margueritte, vers la pantomime où leur adolescence s'exerça. Sans gesticulation inopportune, sans quitter jamais le coin de sa cheminée où, dissertant plusieurs heures et toujours debout, il jouait chacune de ses phrases, n'interrompant la période enchanteresse que pour tendre la main à quelques retardataires ou pour faire accueil aux nouveaux venus, tel apparaissait le «divin Mallarmé». Toujours éteint et toujours rallumé, son cigare — vrai cigare de Schéhérazade — se prolongeait tout le long de la soirée et ne s'éteignait que passé minuit. On était ici entre poètes d'excellente compagnie, on ne disait point de vers, comme si, dans la serre chaude où fleurissaient les paroles du Maître, il eût été grossier de montrer n'importe quelles autres fleurs. Seul, Camille Saint- Saëns osait se mettre au piano pour jouer ses propres ouvrages devant l'immense poète de Tristan et de Parsifal.
Au Concert Lamoureux, vers la fin de sa vie, en 1897, peut-être, je rencontrai Stéphane Mallarmé, venu seul, lui aussi, pour goûter la musique loin des ama-
teurs et des fâcheux. La Neuvième Symphonie, excellemment conduite, s'achevait. Mallarmé sortit avec moi et, tous deux encore débordant de l'émotion sacrée, il me dit :
« Voilà, certes, le modèle des modèles, un type d'architecture musicale s'appliquant à tous les arts. L'ouvrage que nous venons d'entendre peut servir d'enseignement et d'exemple à quiconque rêve de créer, comme disait Baudelaire, un beau nouveau. »
J'ai retenu le précepte et la leçon. Mais parfois je l'applique de même à l'œuvre de Stéphane Mallarmé. Car lui aussi, le magicien irréprochable, sut donner «un sens plus pur aux mots de la tribu», frayer des routes nouvelles à tous ceux dont l'orgueil répugne à suivre les chemins fréquentés et les marches triviales. Par la magie impérieuse de son art, il donne aux termes les plus communs, aux vocables quotidiens, un éclat sans pareil, une coioiscation d'étoile. Dans ses vers, architecture exemplaire, les « mots de la tribu » brillent et se consument, pareils à ces métaux qui, dans l'éther pur ou quelques vapeurs mystérieuses, revêtent une sidérale incandescence et des brillants inusités. Du parloir obscur, de la maison bourgeoise, perdue aux lointains de Paris (Leconte de l'Isle, avec la sottise des faiseurs de mots, appelait Stéphane Mallarmé « le Sphynx des Batignolles »), un monument a surgi qui jusqu'à la consommation des âges, instruira, dans l'art
des belles formes autant que des nobles pensers, les jeunes hommes fidèles au culte sacré de l'Art du Rythme et de la Beauté.
Ce fut au Capitole, par un soir tout en fleurs du printemps de 1873, où montaient les parfums despotiques des lilas, des narcisses et des violettes, entassés pour le marché du lendemain, que je rencontrai pour la première fois, à Toulouse, Armand Silvestre, mon parrain littéraire et mon ami. On donnait, à l'Opéra de la Cité Palladienne, Dimitri, un ouvrage dont l'auteur des Sonnets païens avait écrit le poème et Victorin Joncières la musique. C'était, dans la formule encore intacte de Meyerbeer, un de ces vastes drames lyriques où se déroulent, parmi les chœurs, les duos, les quintettes et les gargouillades vocales des premiers sujets, toutes les pompes de ces compositions plus ou moins historiques dont le Prophète et la Juive offrent le type fastidieux. La chose, écoutée avec déférence, obtint un médiocre succès, encore que Tournié, gloire locale et ténor fulgurant, l'eût défendu avec intrépidité. Les quinquets éteints, les violons dans leurs étuis, compositeurs, musicien, librettiste et amis furent souper chez Ti voilier, où, présenté au bon Silvestre, j'eus tout loisir de lier conversation avec lui et de vaquer aux
préliminaires d'une amitié que la Mort seule a pu dénouer. Quelques mois auparavant, Silvestre avait signalé, dans le Moniteur universel, en termes plus que bienveillants, une ode que, du fond de ma Bigorre natale, j'avais adressée aux Jeux Floraux, ce qui me valut une églantine d'or chez les « mainteneurs > quelque peu surannés du Gay Sçavoir. J'avais alors dixsept ans, l'excuse de la jeunesse et l'amour d'autant plus exalté des beaux vers que je vivais dans un milieu incroyablement fermé à toutes les choses de l'esprit. Silvestre, dont je savais par cœur les sonores poèmes et que j'admirais, alors, sans nulle restriction critique, m'apparaissait comme un dieu. Or, c'était, en outre, le premier poète vivant auquel j'adressais la parole, un peu ému et, certes, plus intimidé que si j'eusse approché un roi.
L'aménité de son accueil m'eut bientôt délié de cette gêne ; après deux heures d'entretien, il m'avait conquis et donné l'impression très nette de ne pas lui avoir déplu.
C'était un homme assez jeune, d'aspect robuste, de taille élevée, encore que l'alourdissement de la trentecinquième année appesantît son allure et le mît déjà au nombre des barbons ; une tête régulière et charmante, aux yeux de topaze brûlée, à la barbe châtain, dont les souples anneaux encadraient une bouche voluptueuse et riante, le nez court, sans méplats, des êtres
faits pour abdiquer entre les mains d'Aphrodite victorieuse, l'ensemble d'un Faune au pourchas des Nymphes ou plutôt d'un Bacchus enivré par le chant du Dithyrambe et les odeurs éparses de l'amour.
«J'exalterai toujours dans sa gloire et sa force La beauté de Rosa prêtresse de Vénus. »
Et de fait, ce masque païen, lumineux et sensuel, apparaissait à nos regards enfantins comme celui d'un être d'exception fait pour, en vers nombreux et magnifiques, prôner la chair de la femme, cette « argile idéale » vers qui monte un éternel encens.
Les propos du Maître furent moins lyriques et surtout moins pompeux que les strophes qui chantaient dans mon esprit. Déjà, il préludait aux contes du Gil Blas, aux propos de haute graisse, aux gaillardes historiettes qui plus tard devaient faire sa fortune et sa popularité. Déjà, Toto Laripette, l'amiral Lekelpudubeck, tout l'effectif de ses contes, défilait dans une causerie infatigable et diaprée, avec un entrain, une bonne humeur, une fougue dont les bienséances du journal amortirent, par la suite, le primitif éclat.
Après quelques minutes de stupeur, voyant que le Maître descendait si aisément du trépied, et quittant le laurier augurai, racontait de grand cœur les plus graves folies, je m'abandonnai tout entier au charme de se
propos, si pleins de verve et de jeunesse. II aimait Virgile, certes, et retrouvait les grâces de Tibulle ou d'Anacréon; mais il ne goûtait pas moins Rabelais, Béroalde et tous les vieux conteurs en goguettes du terroir ancestral. Aucune gauloiserie, à sa belle humeur, ne paraissait trop forte. L'odeur même de Tabarin ne l'effarouchait pas. Il admettait non seulement l'impudeur, mais l'incongruité.
Ce fut Armand Silvestre qui m'ouvrit les portes de Paris. Ce fut lui qui me conduisit chez Banville; en outre, il me présenta au Dîner de l'Homme qui bêche^ où les poètes édités chez Lemerre se réunissaient amicalement tous les mois. Ce fut guidé par lui que je publiai mon premier volume de vers et fis mes premiers pas dans une carrière vers laquelle sans doute, je ne me fusse jamais orienté sans lui.
Son existence, laborieuse au point d'en mourir (il est tombé, foudroyé, à soixante ans, par une maladie de cœur identique à celle de Balzac), fut, comme celle de tous les grands travailleurs, exempte d'incidents ou d'aventures. Il se levait à quatre heures du matin, écrivait jusqu'à midi. Contes, romans, livrets d'opéra, poèmes de circonstance, critique d'art, il amoncelait feuillets sur
feuillets, éperonné par d'immenses besoins d'argent, par la nécessité de pourvoir à l'entretien de plusieurs ménages superposés. L'amour de la femme aiguillonnait son zèle, maintenait sous pression la machine toujours active, toujours en labeur de son riche cerveau.
Une sorte de fatalité le poussait, l'éperonnait, pareil au cavalier de cette caricature antique dont la monture, impossible à nommer, conduit vers les abîmes son imprudent chevaucheur. Alphonse Daudet, expliquant un jour comment il avait perdu de vue, après une longue intimité, Armand Silvestre, disait cela dans des termes plus vifs encore, montrant le poète mené en quelque sorte à l'abattoir par sa tâche sans répit, à la suite d'une étoile qui précisément n'était pas celle de Canalis, chez Mme de Mortsauf.
Pendant une longue suite de jours, le malheureux n'a pas connu un instant de répit, la halte bienfaisante, l'heure donnée à la rêverie. Il n'a pas eu le temps de « fumer sous les lilas » au mois d'avril, emmuré dans la nécessité de gagner cent mille francs par an, comme dans un bagne sans évasion possible, ni repos, ni merci. Pour lui, toutes les semaines furent sans dimanche, tous les étés sans vacances, toutes les nuits, peut-on dire, sans sommeil.
Au dessert, vers la fin du repas, il s'endormait le nez dans son assiette, flappi, tanné, dodelinant de la tête,
jetant, çà et là, quelque parole destinée à faire illusion, à montrer qu'il ne dormait point.
Rêvait-il, en ces moments, le beau, l'harmonieux poète d'autrefois, à la métempsychose de Galathée ou d'Euryante, aux nymphes virgiliennes s'enfuyant sous les saules, découvrant leur nudité?
ALFRED JARRy
La représentation à bureaux fermés d^Ubu Roi fut un événement digne de mémoire, une date qui fit époque dans l'histoire du symbolisme. Lugné-Poe, si avantageusement connu depuis, comme espion de police, menait, alors, à grand tapage et non sans perspicacité, les représentations intermittentes de V Œuvre. Sans autre ressource que son industrie et l'art de faire payer cher aux amateurs cossus la mise en lumière de leurs élucubrations dramatiques, il réalisait parfois d'intéressantes choses; il faisait au théâtre Antoine une concurrence où les novateurs aussi bien que les fruits secs trouvaient leur compte. Il avait des principes; il ne contrevenait dans aucun cas à la règle qu'il s'était faite de ne jamais payer ses collaborateurs et de ne jamais savoir ses rôles. Au demeurant, le meilleur fils du monde, avec la tête d'un Napoléon devenu pion de lycée ou clergyman. Un duel célèbre où Catulle Mendès (brave et maladroit comme pas un) avait eu le tort de prendre part en qualité d'adversaire, avait été l'occasion pour lui d'une réclame avantageuse et
gratuite. Ayant flairé dans Ubu l'éventualité d'un scandale profitable, avec beaucoup de soin et de conscience, il monta ce dialogue fou, cette atellane de marionnettes à qui l'on ne pouvait, sans grande complaisance, donner le nom de comédie, et s'en remit, quant au reste, à la badauderie accueillante du public.
Le soir de la première, les couloirs trépidaient, l'assistance était houleuse, comme aux plus beaux jours du Romantisme. C'était, toute proportion gardée, une bataille d^Hernani entre les jeunes écoles, décadentes, symbolistes et la critique bourgeoise, incarnée avec une lourdeur satisfaisante dans la graisse du vieux Sarcey. Poètes chevelus, esthètes crasseux et grandiloques, le ban et l'arrière-ban de la littérature nouvelle discutait, gesticulait, échangeait des médisances et des commérages de portier. La rédaction du Mercure de France, au grand complet, apportait dans ce hourvari une tenue élégante et plus discrète. Henri Bauër, intelligence ouverte à n'importe quelle manifestation d'art, avec une teinte légère de snobisme, le désir excessif de « monter dans le dernier bateau >, mettait au service des jeunes l'autorité de son nom et la sagacité d'une critique indépendante. Venait ensuite la plèbe des poètes, des journalistes, sans compter les juifs inévitables à qui le théâtre semble appartenir à l'exclusion des autres peuples terraqués cependant; l'atmosphère était lourde, un
certain malaise inquiétait cette foule parée et tumultueuse. Les confrères de l'auteur, manifestement, craignaient qu'il ne se révélât un génie et ne montât sur leurs épaules, prêts à l'adulation la plus basse comme aux plus féroces reniements, d'après l'orientation de la défaite ou du succès.
La toile se leva. Lugné-Poe avait très ingénieusement choisi ses protagonistes. C'étaient M. Firmin Gémier, à qui ses défauts, son exagération, le travers qu'il a de « jouer province » et de faire un sort à chacun de ses effets, servaient, ici, à miracle, avec, pour la réplique, cette malheureuse Louise France, morte d*alcool et de misère, sans avoir donné la mesure de la géniale comédienne qu'elle était.
Quand, avec la tête piriforme et le jupon ballonné du père Ubu, Gémier ouvrit la scène par le mot essentiel du parlage français, enrichi d'une consonne, après un temps d'hésitation, le rire se déchaîna, cordial et bon enfant. La partie était gagnée ou peu s'en faut. La cocasserie énorme de Gémier dans chacune de ses répliques, sa manière d'apostropher la mère Ubu: «Comme vous êtes laide, ce soir, mère Ubul Est-ce parce que nous attendons du monde? >, le menu détaillé par Louise France, « côtelettes de rastron >, et le reste ne firent qu'attirer la belle humeur. Et quand, le spectacle achevé, son principal interprète vint proclamer le nom d'Alfred Jarry, en trois heures d'hor-
loge, celui-ci était, par la décumane porte, entré dans la célébrité.
Un Breton de l'espèce noire, à tête ronde à cheveux bruns luisants et plats, trapu et court de jambes, tels qu'on en voit dans toute la péninsule armoricaine, exception faite des cantons maritimes, Vannes, Quimper, etc., colonisés par les celtes gigantesques à la peau blanche, au poil blond et aux yeux bleus. Sa face brune, aux regards imprudents et mélancoliques, bourgeonnait comme un printemps. Il donnait pour excuse de cette infirmité les poisons qu'il était censé avoir bus afin d'éluder le service militaire. Il se disait aussi d'origine hongroise, prétendant que le nom de Jarry est plus commun sur les rives du Danube qu'aux bords de la Rance ou de la Vilaine. Car, en ce temps de puérile infatuation, chacun affectait des origines bizarres ou des mœurs non conformistes. Avant de donner la gloire à leur nom plébéien, les émules de Jarry s'affublaient drôlement de pseudonymes nobiliaires, entre autres Maurice Flandre, qui se faisait appeler « Chevalier du Plessys >, et tant d'autres qui, de leurs vanités bourgeoises, auraient pu former un armoriai et faire la figue au père Ménétrier.
La brève existence de Jarry fut, pourrait-on dire, une longue et paradoxale gageure contre la plus désolante pauvreté. Cependant que les faux indigents de la littérature, tels que Verlaine ou Léon Bloy, — ce
dernier surtout, — sans cesser, un moment, de crier misère, acceptaient de toutes mains les plus gras subsides et ne manquaient jamais d'argent, — Alfred Jarry connut les affres de la misère, manqua, parfois, de pain. Soutenir dans des conditions pareilles le personnage d'un éphèbe de Shakespeare, d'un Mercutio, d'un Parolles, visités par la reine Mab ou les elfes d'Obéron, implique une singulière force d'âme, le sentiment le plus vif de sa propre dignité, une grandeur, sans pose ni réclame, qui se rencontre peu souvent chez les professionnels de la régularité bourgeoise et des vertus en gants gris-perle.
Tout cela, pêle-mêle avec une bohème cocasse et douloureuse, avec l'ivrognerie opiniâtre et sale du Breton. Les quelques subsides que valaient à Jarry ses droits d'auteur, sa collaboration à la Revue blanche des frères Nathanson, qui discernèrent avec un tact très sûr le mérite littéraire de cet adolescent dépenaillé, se transformaient en liqueurs fortes dont l'auteur d'Ubu abreuva jusqu'au dernier jour la tuberculose qui dévorait sa vie. Il habitait au sixième, un galetas de la rue du Four ou de l'Échaudé-Saint- Germain, dans le voisinage du Mercure des parfaits amis que Monsieur et Madame Alfred Vallette furent pour son isolement et sa jeunesse. Quand il se montrait aux décamérons du Mercure, à ces brillants mardis qu'animaient la fantaisie et la verve éblouissante de
Rachilde, sale, miteux, sans linge, les pieds dans des chaussons de lisière où pointaient ses orteils, la maîtresse de la maison entourait de tant de grâces et de prévenances le malingreux, qui, dans ce Paris d'hier, traînait encore les loques médiévales de Gringoire ou de Villon, que chacun à son tour lui faisait fête, Alfred Jarry brillait de tout son éclat dans le salon de Rachilde et les symposium du Mercure hospitalier. Son esprit gamin, sa voix mauvaise et désaccordée, son accent nasillard et traînant s'harmonisaient à son allure. Il semblait avoir adopté, choisi, son costume hétéroclite et composé, comme une figure de théâtre, son personnage extravagant.
Lorsqu'il ne sortait point, n'ayant ni amis, ni liquoristes à qui rendre visite, il se confinait dans son grenier. Deux hiboux lui faisaient société qu'il nourrissait de basses viandes et pour lesquels, du matin au soir, il jouait de la flûte, ou bien du flageolet. Cette musique, d'après lui, enchantait les nocturnes oiseaux qu'il se flattait d'apprivoiser. Après quelques mois de ce régime, les pauvres bêtes allèrent charmer les bêtes puantes au séjour des morts dans les Champs Élysées. Un système de panier, mis en mouvement, comme les seaux d'un puits, mettait Alfred Jarry en communication avec son portier. Par cette voie, il recevait son courrier, ainsi que la maigre pitance dont il vivait tant bien que mal ; sa porte fermée aux visites, il réa-
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lisait à Paris un idéal de solitude que bien peu de gens ont connu. Il vivait ayant habitué à ces comportements le concierge qui le servait à ses moments perdus, ayant aussi imposé silence, par une retraite absolue, aux curiosités gobe-mouches des voisins.
Un jour on le trouva mort sur son pauvre lit, après une excessive imbibition de liqueur fermentée. 11 n'avait, sans doute, pas souffert. Son âme légère et vagabonde s'était déliée aisément de sa maigre dépouille, comme dans l'épitaphe d'Hadrien: Animula vagula, blandula.
C'est un grand art que de mourir à propos, d'ignorer quelle amertume attend l'homme de lettres, le < Brillant amuseur > qui se survit. Alfred Jarry a quitté la scène du monde au moment opportun. La surprise dJUbu roi n'est pas une de ces bonnes fortunes que le hasard renouvelle. Et déjà, malgré quelques parties, d'un indéniable talent, malgré la saveur d'une proie nourrie et pleine de suc, les envieux pouvaient sans trop d'invraisemblance traiter Ubu de « mystification » et son auteur de «talent surfait >.
Le meilleur de son œuvre, ce que, pour tout bagage, Alfred Jarry emporte au temple de Mémoire, cet Ubu grossissement hyperbolique de la muflerie ambiante, Ubu archétype de la scélératesse propre aux honnêtes gens, avec sa * brouette à phinances » et « le petit bout de bois pour les oreilles >, ne fut d'abord qu'une plaisanterie, une farce d'écolier. Au collège de Rennes,
Alfred Jarry avait pour maître un certain M. Hébée ou Ébée, illustre pour la ténacité de ses rancunes et la noirceur de sa méchanceté.
Plusieurs générations d'écoliers (car le bonhomme était plus que mûr) se transmettaient ses dires mémorables, dont ils avaient formé une sorte d'anthologie. Alfred, à qui sa famille avait, pour une fête, donné la carcasse et les marionnettes d'un guignol, s'avisa de mettre en dialogue les propos du père Hébée, qui devint peu après le père Ubu, et qui restera sous ce nom dans la mémoire des hommes, parmi les types éternels de Polichinelle, de Pierrot et d'Arlequin.
La farine du garçon pâtissier bergamasque a pour jamais rendu blafard le visage lunaire de Pierrot; les ongles noirs et tachés d'encre du pet-de-loup bretonnant ont donné le type ne varietur des griffes malfaisantes et du nez vulturin qui, parmi la caricature humaine telle que Mayeux ou le sinistre Robert Macaire, désignent aux curiosités de l'artiste la silhouette d'Ubu roi.
La division en compartiments des habitacles modernes, l'exiguïté des locaux où nous sommes tenus de vivre et de mourir, accommodés en petits plis comme dans un tiroir, nuit grandement au prestige des faiseurs de miracles, visionnaires et autres personnes en relation avec le monde sublunaire des esprits, fantômes, revenants, erdgeists, moines bourrus ou dames blanches. Le sorcier, l'enchanteur, le nécromant opèrent dans une ambiance mal adaptée à la pratique de leur art. Il faut à leur clientèle une foi tenace, une crédulité vigoureuse, puisque le prosaïsme du décor n'enlève rien au thaumaturge de sa mystérieuse autorité. Les cultes en chambre, les apôtres d'en face, le dieu au fond de la cour assemblent des fidèles nombreux et bigarrés. Le sentiment religieux est, en effet, si tenace qu'il résiste même aux contrastes les plus bouffons. Un dominicain passant à un Chinois sa correspondance et roulant avec lui sur les omnibus d'antan eût effaré l'homme du treizième siècle. Mais comme la foule se passe d'harmonie et de cadence dans le pittoresque
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elle fait bon accueil à ces disparates. L'excommunication majeure envoyée à Robert le Pieux sous pli recommandé ne l'eût pas fait sourire.
Donc, les sourciers modernes, pour se manifester à leurs contemporains, n'ont le clair-obscur où le Faust de Rembrandt aperçoit le microcosme, ni l'aride bruyère, aux environs de Fores, ni l'antre de Sidrothel babouiné par Hogarth. Et, cependant, parmi les adeptes croyant à l'influence de l'homme sur les forces qu'il ignore, certains parlent de leurs « sciences maudites » avec un tel sérieux, ils se livrent aux expériences de magie et d'occultisme si délibérément que nul ne les pourrait approcher sans être ému de sympathie ou de curiosité. Les époptes de salon, mages pour vieilles dames, consolateurs de filles laides, tous les forains de l'Occultisme ne possèdent rien de commun avec les savants profonds tels que Guaita, Gabriel Encausse et le docte poète Victor-Emile Michelet, qui, lui du moins, sauvera par la gloire du verbe les longs travaux de l'Initié.
Né aux environs de 1855 au château d'Alterville, dans la Lorraine, alors allemande, Stanislas de Guaita descendait, — le nom l'indique, — d'une maison italienne transplantée en Lorraine. Ainsi les Arrighetti, les Birague, les Pisani. Cette double origine se manifestait clairement dans son masque. Le visage, dominateur et fin, au nez droit, au menton volontaire, aux
lèvres éloquentes et charnues, rappelait par son élégance impérieuse tels bustes de Lucca délia Robbia, de Ghiberti, de Donatello. Mais le teint nacré, les yeux humides, la peau soyeuse et le diadème pesant de cheveux blonds attestaient le sang indo-européen, le descendant des Ases. Bientôt, cette face d'une rare beauté s'alourdit, s'infiltra de graisse. Les dents tombèrent et le cou disparut. Mais l'angle du front, noblement ouvert, et les yeux, pleins de lumière, avaient gardé quelque chose du merveilleux éphèbe dont Rachilde (Le Mordu) fixa la vision passagère: ce Guaita de la vingtième année, mince dans un harnais bleuturquoise, avec le charme et l'aisance patriciens qui faisaient de lui un causeur plein de séductions.
En ces jours lointains, Guaita — Stani, comme le nommaient ses familiers — n'avait pas encore vêtu le lin blanc de l'épopte, la robe et le chaperon écarlate du martiniste. Curieux, toutefois, de chimie, — et même d'alchimie! — attiré par les toxiques, dont il faisait depuis longtemps déjà une consommation immodérée, il marmitonnait toutes sortes d'électuaires et d'onguents. Mais il s'abstenait de théurgie; il ne pratiquait nul miracle sinon d'écrire de beaux vers. Rosa Mystica, La Muse Noire, publiées chez Lemerre en 1880 et 1885, suffisent à montrer quel poète Guaita eût pu devenir si la mer ténébreuse de la Kabbale et du martinisme n'avait englouti son labeur, sa volonté.
Au Luxembourg, accoudés sur les balustres, devant le Persée de Benvenuto, sous les marronniers géométriques de l'Observatoire, un groupe de jeunes gens, épris d'art et de beaux vers, échangeaient des propos qui gardent encore dans quelques mémoires l'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Joseph Gayda, un humble et doux garçon emporté vers la trentaine et mort tuberculeux; Edmond Haraucourt, déjà poète officiel, prébende, courant les salons, trouvant des sinécures dans son carnet de bal; Jean Moréas, qui ne tirait pas une mince vanité de ne s'intéresser déjà à aucune chose, furent des habitués de ces entretiens péripatétiques ; puis, une sorte de Lucrèce paysan, Fernand Icres, gasconnant d'une voix rauque et formidable, crachant son dernier poumon dans les vers luxurieux et sauvages où vibraient éperdument les ardeurs suprêmes de sa machine détraquée:
Deux ans d'amour mièvre et mignarde
N'ont pu chasser la campagnarde
Des souvenirs de mon passé,
Et je vieillis sans que je puisse
Oublier son flanc et sa cuisse,
Dans le soleil, près du fossé.
...Sang-dieu! Je le respire encor
Le goût de sa bave salée
Et l'odeur de corne brûlée
Qu'exhalaient ses rudes crins d'or.
Sur le mode parnassien, fort décrié depuis, Guaita magnifiait les dieux antiques, l'orgueil de vivre, le devoir étemel d'être superbe et d'être beau.
Bientôt, il s'écarta de nous. Le poète se faisait magicien. Il avait trouvé sa forêt de Brocéliande, sa grotte de Manrèze, sa retraite au désert; il avait pris contact avec les esprits élémentaires. Promu à la dignité de pontife, d'hiérophante, il groupait autour de lui tous les adeptes de bonne volonté. Mais, si le poète avait abjuré au profit du devin, l'artiste, dans cette métamorphose, ne perdait rien de sa maîtrise ni de son talent. Eliphas Lévi, Fabre d'Olivet, derrière eux les époptes, les astrologues, les rêveurs de tous les temps et de tous les pays, depuis les kabbalistes juifs jusqu'au marquis de Saint- Yves, en passant par Gorrhes, Kreutzer, Bombast et Corneille Agrippa, offraient à l'esprit encyclopédique du jeune théosophe une pâture sans limites. L'érudition de Guaita était immense. De même ses facultés de travail. Les initiés du moyen âge, les < souffleurs > du seizième siècle furent, en vérité, ses frères spirituels. Comme eux il aurait pu manier l'athanor de l'alchimiste, le microcosme du devin, le pentacle du sorcier.
Le jeudi au soir, avenue Trudaine. Un rez-de-chaussée assez bas de plafond et d'un éclairage parcimonieux. En effet, le maître de la maison ne commençait à vivre qu'aux lumières et ne voyait le jour que dans les
grandes occasions. L'appartement qu'il occupait avait précédemment eu pour tenancier un doucheur qui faisait de l'hydrothérapie à l'usage des nerveux. Une histoire assez trouble de femme disparue ou morte en couches avait hâté la liquidation de l'établissement. Or, Guaita n'avait pas été médiocrement séduit par les apparitions que faisait la dame dans sa chambre d'enfant. N'habite pas qui veut une maison hantée! Paul Adam, Gabriel Encausse, Albert Jounet, le Parsifal de Carcassonne, l'abbé Roca, toutes les gloires du mysticisme contemporain, venaient s'asseoir et causer. Josephin Péladan avait reçu là une hospitalité prodigue, utilisant la science du maître jusqu'au temps que sa pouacrerie eût décidé Guaita à l'aérer un peu. Lady Caithness, en qui s'était réincarné l'esprit de Marie Stuart, débobinait volontiers son exécution, l'échafaud de Fotheringay et concluait en disant : « Quel malheur fut le mien d'avoir une sœur comme cette infâme Elisabeth ! Mais j'étais belle. Sa laideur ne me pardonnait pas, tandis que la huguenote poursuivait de son fanatisme la fille de Guise, appui du catholicisme et de la papauté ! >
Il y aurait affectation à taire les comportements de Guaita et l'hygiène meurtrière qui a mis à le tuer un peu plus de vingt années. A dix-neuf ans, une fille du Quartier Latin lui révéla par hasard, à propos d'une quelconque névralgie, les délices de la morphine et ses pernicieux attraits. Comme tous les besoins surajoutés
par l'industrie humaine à la vie ordinaire des passions, la luxure des herbes vénéneuses croît en proportion de l'usage. C'est un amour qui est fort. A l'inverse des normales amours, il ignore aussi bien la satiété que la fatigue. Quincey l'a magnifié dans un dithyrambe impérissable: 0 just, subtle and mighty opium! Guaita, quant à lui, ne voulut jamais guérir, ni même essayer une cure; en effet, le poison, d'après les doctrines occultistes, aidait son esprit à s'évader. Grâce à la seringue de Pravaz, il sortait plus à l'aise sur le plan astral.
Manibus date lilia plenis! L'honneur des occultistes, ceux du moins qui, pareils à Guaita, ne vivent point de leur métier, sera d'avoir tenté, comme Apollonius de Thyane et les profonds chercheurs du moyen âge, à réunir dans une ample synthèse les sciences et la foi. Un tel effort vaut mieux que le but proposé. Mais la grandeur," la noblesse de l'homme se mesurent à sa Chimère. Un tel effort consacre pour la gloire. Car c'est le fait d'une âme peu commune que d'avoir tenté une si fière aventure, d'avoir osé entreprendre, à l'heure où les dieux meurent, où les oracles ont cessé, de conquérir pour la bestiale humanité la Toison d'Or de l'idéal Bonheur.
Le 10 juin 1895, vers quatre heures après midi, fut trouvé aux latrines publiques de la place Maubert le corps gisant d'un inconnu. Mort foudroyante ou syncope? L'homme respirait encore — et c'était tout. Mandés pour le constat, les agents fouillèrent, tout d'abord, avec minutie, les vêtements de cet inconnu; en suite de quoi, s'apercevant qu'il donnait quelques signes de vie encore, ils songèrent à lui donner des soins. Un fiacre le transporta d'urgence à la Pitié.
Deux flacons, recueillis dans ses poches et contenant quelques gouttes d'une liqueur amère, ainsi qu'une seringue de Pravaz, donnaient la plus grande vraisemblance à l'hypothèse d'un suicide avorté.
Admis à l'hôpital, sans que rien ne dévoilât son identité, l'agonisant de la place Maubert expirait deux jours après. Il n'était point sorti de sa torpeur, en dépit des révulsifs les plus énergiques. Il mourut donc, n'ayant pu fournir, avant l'heure suprême, quelque précision que ce fût, touchant sa personne, sa famille ou son pays.
L'amphithéâtre, la hideuse table de dissection attendaient sa dépouille, parmi cette foule de cadavres innommés que la Gueuserie offre, comme un tribut légitime, à la Science, car, même après sa mort, le pauvre sert à préparer du bien-être aux heureux.
Par bonheur, M. Jean Court, secrétaire de police pour le quartier Saint-Jacques, en même temps que rédacteur au Mercure de France, apprenait l'horrible fait divers. Le signalement déduit par les subalternes qui, dès la vespasienne de la place Maubart, avaient donné les premiers soins au moribond, quelques indices dont le plus caractéristique, sans doute, fut l'outillage de morphinomanie trouvé sur le défunt, éveillèrent le soupçon de Jean Court. Celui qui venait de finir ainsi, d'une fin tragique, nauséabonde et mystérieuse, de trouver la mort d'Héliogabale, au ras du trottoir, entre le marché des Carmes et l'hôpital, ne serait-ce pas un confrère, poète de tempérament et publiciste par nécessité, connu pour se tuer de morphine et d'autres bizarres excitants ?
M. Jean Court ne s'était pas trompé. Couché déjà sur le marbre sinistre, — car il arrivait juste à temps, il eut vite fait de reconnaître un compagnon de sa jeunesse que l'isolement, la bohème et le désordre intellectuel avaient conduit en ce funèbre lieu. « Poésie, ce sont là de tes coups ! > Les restes qui gisaient dans la salle de dissection étaient ceux d'Edouard Dubusj fondateur du Mercure de France^ avec Henri de Régnier,
Vielé-Griffin, Jules Renard, moi-même et quelques autres ; de Dubus qui, depuis quelque temps, avait pris place au soleil et dont, avec éloges, on citait, dans les jeunes cénacles, un précieux recueil de vers : Quand les violons sont partis... Mais ce n'est pas aux chapelles esthéiiques seulement que s'était fait connaître le laborieux jeune homme (il avait trente ans à peine). D'abord, dans la Rue, ensuite, dans le Journal du Peuple — le Journal du Peuple de Vallès — Edouard Dubus avait donné des chroniques, au diapason frivole de ce temps, qui rappelaient, sans plagiat ni servitude, les meilleures de Chapheron, d'Aurélien Scholl et de Monselet. Séverine avait pris en amitié ce grand garçon, fantasque, rieur, à la face lunaire de Pierrot, brave d'ailleurs, et gai, qui s'annonçait comme un journaliste de talent, à une époque où l'art d'écrire était encore tenu en quelque estime dans les papiers publics.
C'était un long individu, maigre et dégingandé, qui gardait l'apparence d'un collégien, poussé trop vite « en dépendeur d'andouilles », comme disait Béroalde, avec son visage rond et blême, ses glauques yeux, ronds aussi, et le rire enfantin d'une bouche moqueuse oii la raillerie et la bonté se contredisaient d'une façon charmante.
De bonne heure, entré dans le monde spécial où devait couler sa brève existence, il avait fait son apprentissage de la vie entre le Chat Noir, les Hydropathes
et les bureaux de rédaction. Après une enfance morose, dans une ville du Nord (il était d'Amiens), dans un lycée aux dortoirs lugubres, aux préaux glacés, où peutêtre il avait subi les premières atteintes de la tuberculose qui, déjà, incurvait ses épaules, dévorait ses poumons, il avait gagné Paris, à sa majorité, riche du modeste avoir paternel, n'ayant jamais connu le bien-être du foyer ni reçu d'une femme cette fleur d'éducation qui parfume la vie et lui donne, jusqu'au dernier jour, à la fois plus de vigueur et de beauté. Par une bizarrerie assez peu fréquente, sa mère avait, contre ce rêveur inoffensif et débonnaire, une haine furieuse, une animosité qui ne désarma point, même devant la mort. Quand les amis intimes d'Edouard Dubus notifièrent à cette Médée la disparition de son enfant et les effroyables circonstances qui l'avaient accompagnée, elle se borna, pour toute réponse, à leur envoyer une somme précaire, destinée aux funérailles, sans un mot de tendresse ni même de banal regret. Ces drames de famille ne dépassent guère les petites villes balzaciennes où leur plate horreur se déroule dans l'oisiveté des existences provinciales ; car le grand air de Paris ne permet guère aux passions mauvaises de recuire ainsi leur fiel et de sécréter leur venin (les Rogron, la logeuse du Curé de Tours*) les Paloque de Zola, sont des monstres, des reptiles froids à l'image de *) Balzac, Le Curé de Tours- — Dans la même Collection.
leur milieu) ; parfois, quand une question d'argent ou de rivalité sexuelle surchauffe les haines, jusqu'alors négatives ou perfides, une catastrophe éclate: la Gazette des Tribunaux ajoute aux Causes célèbres un feuillet de plus.
Edouard Dubus, toujours loin de la maison héréditaire, depuis que son père avait fermé les yeux, parlait discrètement des amertumes qui empoisonnèrent son enfance ; néanmoins l'on sentait la blessure ouverte, dans son cœur naïf et doux. Et quelques-uns peuvent se rappeler encore l'avoir vu pleurer comme un enfant, certain soir qu'un benêt récita devant lui ce terrible quatrain de Baudelaire qui sert d'exorde à Bénédiction :
Lorsque par un arrêt des puissances suprêmes, Le poète paraît dans ce monde ennuyé, Sa mère, épouvantée et pleine de blasphèmes, Crispe les poings vers Dieu qui la prend en pitié...
Ce manque de direction intime, de culture familiale, de tutelle maternelle avait laissé chez Dubus un fond surprenant de crédulité ou, pour mieux dire, de badauderie. Avec infiniment d'esprit et du meilleur, il donnait dans tous les panneaux offerts aux gobe-mouches. En outre, le besoin de paraître neuf, de se singulariser, le poussait à des excentricités fâcheuses:
Qui pourrais-je imiter pour être original ?
Et, parfois, il imitait, sans choisir ses modèles, pourvu que le harnais lui semblât voyant et l'attitude paradoxale. Guaita lui révéla d'abord l'Occultisme, ce qui n'aurait pas eu de terribles dangers. Par malheur, dans un zèle de prosélytisme, fréquent chez les buveurs de poisons, il lui conféra, de même, l'initiation aux paradis artificiels. Déjà, l'infortuné garçon buvait, par esprit grégaire, de l'absinthe comme tel poète en renom ; du vin, comme telle autre gloire ; il soignait sa phtisie à coups de petits verres. Quand l'opium combina sa magie à celle de l'alcool, quand, sur le désarroi d'une machine périclitante, l'Occultisme apporta de nouveaux phantasmes, ce fut bientôt fait du poète délicieux. L'être séduisant, de belle humeur, de fantaisie et de rêve, composé d'Ariel et de Pierrot, qui semblait créé pour chanter la Romance à Madame ou bien murmurer, dans la nacre d'un clair de lune peint par Willette ou par Watteau, le couplet de la Reine Mab, quand, suivant l'usage d'alors, il ne prenait point la bedaine de Sarcey comme papegault, persuadé que toute « fumisterie » est nécessairement spirituelle, Edouard Dubus ne tardait pas à tomber dans le marasme qu'entraîne, tôt ou tard, cette morne luxure des poisons où roule notre siècle de douleurs.
Il traîna pendant quelques hivers encore, prit part, sans grande conviction, à la mascarade boulangiste. Longtemps, il disparaissait, ne mettait personne dans le
secret de ses absences. Il ne voulait pas se montrer malade, appauvri, diminué par la souffrance. 11 avait cette pudeur intellectuelle de refuser la compassion, de ne paraître qu'en beauté parmi ses compagnons d'art et de travail. Puis il survenait tout à coup, « sauvage et familier comme une hirondelle » (c'est un mot, sauf erreur, de Gautier, sur Gérard de Nerval), toujours vivant, plein d'imagination, de drôlerie et de trouvailles, débobinant, avec le plus grand sang-froid, quelque énormilé, de sa voix un peu nasillarde, un peu voilée et sur laquelle, déjà, son affreux mal avait mis la pédale sourde. Mais sa maigreur se faisait transparente, laissait deviner le squelette, cependant que, derrière son masque de Pierrot ingénu, goguenard et pince-sans-rire, apparaissait, dans une grimace dernière, la tête de la Mort.
Elle vint foudroyante, soudaine, ignominieuse et cruelle. Du moins, il ne souffrit ni dans sa chair ni dans son cœur. Il entra bercé par un premier sommeil dans le repos qui ne finit point, sans la conscience douloureuse d'être seul et de se voir abandonné. Les fées maudites de l'intempérance, dans leurs bras endormeurs, assoupirent l'agonie et le dernier rêve du poète que sa mère avait renié. « La vie est un mal dont le somme repose toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède. » Vous le possédez, aujourd'hui, ce remède efficace, ami que nous pleurâmes. Ce n'est Tailhade, Le Symbolisme. 2152/24. 7
plus l'ivresse des plantes ensorceleuses, mais le dormir sans fin qui vous délasse à jamais d'avoir été ; pourtant, le souvenir de votre âme exquise et les vers de vos primes saisons rajeuniront sans fin votre souvenir dans l'esprit et le cœur de ceux qui vous survivent et qui vous ont aimé.