MADAME
Celui qui aime a quelque chose de plus sacré que celui qui est aimé, car il est possédé d'un dieu.
Plàtoh.
J E voudrais évoquer en mots harmonieux, Rythmés comme les pas de cette enchanteresse, Ses cheveux de rayons, le bleu pur de ses yeux. Et la fleur de sa chair au parfum plein dUvresse.
C'est une nuit de fête, au bruit d'un bal mondain, Qu'elle m'est apparue en son indifférence, Altière et souriant avec grâce et dédain.
Tandis qu'on lui faisait très bas la révérence.
Je sentis, quand je vins m'incliner à mon tour, De son corsage ouvert s'exhaler une extase ; Et j'eus les sens noyés comme en un flot d'amour Au long bruissement de sa traîne de gaze.
Sans rougir de mon trouble, oh ! sans le daigner voir. Elle ouvrit l'éventail devant sa gorge nue, Et s'en fut lentement ; et j'aimai sans espoir La déesse passant tranquille dans sa nue.
Je la cherche partout, je n'ose lui parler ; Je la vois, je la suis, je ne sais rien lui dire ; Mais parfois son regard s'amuse à me troubler Et sa fierté parfois se plaît à mon délire.
Son charme est pénétrant comme l'odeur des bois, Sa grâce est la lueur qui tremble sur la feuille, Le cristal de la source a le son de sa voix.
Son rire a la saveur de la fraise qu'on cueille.
Je ne suis pas jaloux, je ne demande rien Des voluptés dont vit et meurt l'ivresse humaine; Tout est chaste et sacré, tout semble aérien. Dans les paradis bleus où sa blancheur me mène*
ii8 PORTRAITS SANS MODE. ES.
A quoi bon désirer l'œillet de ses cheveux?
Ses gants peuvent tomber, sans que je les dérobe ; J'ai bien d'autres trésors venant d'elle ! Je veux Ne pas même effleurer les volants de sa robe.
Que sa lèvre fleurisse, et je ne me plaindrai Ni des baisers absents ni du plaisir rebelle ;
Entre ses fins cils d^or mon ciel est encadré :
Ne suis-je pas heureux par cela qu'elle est belle ?
Sa beauté m'appartient du droit du mieux aimant. Qu'elle en convienne ou non, il ne m'importe guères! Sa beauté musicale est un noble instrument Qui ne saurait vibrer entre des mains vulgaires.
Seul,'j*y peux éveiller l'accord qui m'est si cher; Seul, je peux en goûter la suprême harmonie ; Seul, y mêlant le rêve aux gloires de la chair. J'en diviniserai la caresse infinie.
Jadis, cœur maladif, esprit sombre et boudeur, J'étais Penfant qui soufire et qu'il faut qu'on endorme; Je me sens aujourd'hui renaître en sa splendeur. Mon âme nostalgique a sa beauté pour forme :
Telle, au lever du jour, légère, en longs élans, L'alouette au chant clair se perd parmi la flamme ; Telle, au fond de ses yeux si doux et si brûlants. Si brûlants et si purs, monte et se perd mon âme,
mm
iN ous Eous étions connus écoliers, dès l'entance, El nous étions amis. Je pris donc sa défense Contre tous, écoutant mon cœur, non ma raison.
Enfin je pus aller le voir dans sa prison.
Dés le seuil, son regard m'entra jusque dans l'âme, Et ne me quitta, plus : regard morne, sans flamme. Mais dur, âpre, perçant comme un fer aiguisé. Très pâle, il avait l'air énergique et brisé. Je lui tendis la main, comme j'avais coutume;
Un sourire éclaira sa profonde amertume^
Puis Tombre sur son front retomba brusquement.
Il resta devant moi, sans voix, sans mouvement,
Fouillant mon cœur des yeux. Sous ce regard farouche,
Mais navrant, je voulus en vain ouvrir la bouche.
Et, mon émotion m'étouffant, je pleurai.
Alors son masque froid, hautain, désespéré.
S'adoucit, se voila ; ses cils bruns se mouillèrent,
Silencieusement de gros pleurs lents coulèrent ;
Il murmura : c Merci ! t du fond du cœur, très bas,
Et parmi les sanglots s'affaissa dans mes bras.
Après un long instant de convulsive étreinte Il recula d'un pas, puis d'une voix éteinte : « Je vais te dire tout, fit-il avec effort. # Il me semble parfois que je suis déjà mort; Et cependant, vois-tu, je souffre des tortures Horribles. Tu coimais, hélas ! mes aventures. Tu sais comment j'aimais cette femme, et comment Même encore je l'aime : avec acharnement, Avec rage et délire! O destin ironique.
En amour autrefois j'étais si platonique!
Mais aussitôt mordu par son regard, je fus Bouleversé dans l'âme. Obstacles et refus.
Je ne craignis plus rien désormais. Oh ! du reste,
Je compris, dès l'abord, que cet amour funeste,
Elle le partageait ; et que le même espoir
Qui m'embrasait le cœur, brûlait dans son œil noir.
J'étais follement gai, j'étais follement triste;
Pourtant, quoique grisé comme un séminariste
Qui se verrait du jour au lendemain soldat,
Je résistai, jusqu'à ce qu'eUe hasardât
Dans un bal, au milieu d'une valse effrontée
Et molle, où je Tavais à moi décolletée.
Un serrement de main brûlant comme un baiser.
Je sentis dans mon être un vertige passer.
Je chancelai, j'eus peur de crier ; mon ivresse
L'enivra : la nuit même elle était ma maîtresse.
Elle était mariée, elle était mère; mais J'avais oublié tout, et croyais ne jamais Me souvenir. D'abord elle fut la plus folle.
Elle s'agenouillait, comme aux pieds d'une idole, A mes pieds, devant moi, me contemplait longtemps. L'œil fixe, le front pâle et les seins haletants. Muette, et retenant le souffle de sa bouche.
Tandis qu'à coups pressés battait son cœur farouche. Puis elle se jetait dans mes bras, m'étouffait
De caresses, riait, pleurait, se décoiffait, Se regardait, avec un beau rire sonore.
Dans le miroir penché, s'abandonnait encore.
Et laissait sur ses flancs déborder ses cheveux, En m'étreignant soudain par un élan nerveux.
En désordre, ardemment, nue et toute-puissante, Elle roulait sur moi sa gorge éblouissante.
Elle avait sur la lèvre un parfum, que jamais Je ne pouvais sentir sans me pâmer; j^aimais A la folie aussi l'odeur de sa dentelle.
Une odeur délicate, excitante : enfin d'elle J'adorais tout, jusqu'à la sauvage impudeur De ses baisers et son insatiable ardeur.
Je ne sais plus combien de mois ainsi passèrent. Peu à peu cependant ses fureurs se lassèrent; Elle me rudoya, me parla longuement De ses remords, de ses souffrances, du tourment Que lui donnait sans cesse un amour adultère. De son passé, de ses enfants et de leur père : f Les pauvres petits cœurs d'anges ! Le généreux f Et noble époux ! C'était lâche^ c^était affreux ! • Elle pleurait, mêlant des paroles amères A ses larmes. J'avais d'effroyables colères
Et je renfermais tout en moi péniblement.
Enfin je dus bien voir que de son triste amant Elle était fatiguée, et que, par un caprice Cruel, elle trouvait je ne sais quel délice A racheter sa faute en me sacrifiant A mon tour, moi jaloux, au mari confiant.
Un dernier jour, après une horrible querelle Où je fus sur le point de me jeter sur elle, Je lui dis qu'il fallait en finir, qu'entre nous C'en était fait. Et puis je me mis à genoux^ La priant de rester, de se laisser encore Idolâtrer, criant : t Je te veux! je t'adore! i Pleurant, rampant, baisant la trace de ses pas. Elle promit tout, mais elle ne revmt pas.
Je restai quatre jours écrasé de tortures.
Sans sommeil, sans oubli. Ses caresses impures Avaient brûlé mon sang et l'avaient corrompu. J'ai voulu fuir, laisser là tout ; je n'ai pas pu. J'étais comme traqué par des meutes féroces, J'étais jaloux. J'avais des visions atroces : Ils s'aimaient, elle était à lui, mieux que jadis A moi ; c'était l'enfer devant le paradis.
Si j'avais pu pleurer encor ! Plus une larme !
Je n'y tins pas. Je devins fou, je pris une arme
Et sortis. J'allais droit chez elle. Les valets
M'ouvrirent. Pourquoi donc? qu'est-ce que )e voulais?
J'avais vu le mari deux fois, mais sa figure
Ne m'apparaissait plus nettement. Je le jure.
Quoique m'étant armé, je ne comprenais pas
Que je dusse frapper. J'avais soif, j'étais las;
Il fallait voir cet homme et j'étais venu vite
Pour cela, sans savoir quelle serait la suite.
J'avançais malgré moi dans un rêve pesant
Et sombre, comme un soir d'orage teint de sang.
Il entra. Je fus calme une longue minute ; Oui, je l'examinai froidement et sans lutte Intérieure, avec les curiosités D'un blessé, qui voudrait voir de tous les côtés Le cruel projectile extrait de sa blessure.
Soudain ce fut en moi comme une âpre morsure : Il me sembla grand, fier; je me trouvai commun Près de lui. Puis, écoute, il portait son parfum, Ce parfum délicat, doux et chargé d'ivresse.
Qui naguère émanait du corps de ma maîtresse. Un torrent furieux de sang rouge et brûlant Ecuma dans mon coeur, avec le bruit croulant
UNE CONFESSION. lap
D'une digue rompue au dedans de moi-même.
Tiens!... »
Il s'interrompit, passa sur son front blême, Où perlait la sueur froide, ses doigts tremblants, Baissa les yeux, laissa tomber ses bras ballants. Et demeura muet, accablé^ La nuit noire Paraissait envahir lourdement sa mémoire.
Enfin il releva la tète, haletant, Plein d'ombre, plein d'horreur ; puis tout à coup sentant Sa raison qui sombrait, comme en Taveugle houle Un naufragé vainci^ soudain s'enfonce et coule. Il s'approcha de moi, le visage égaré, L'œil hagard, sec, rougi pourtant d'avoir pleuré, Saisit mon bras avec une angoisse suprême, Et voulant en finir d'un coup, malgré lui-même. Dit d'un ton sourd, par la folie accentué :
f Je ne sais plus comment j'ai fait, je Tai tué ! >