‹ Positions et propositions; art et littératureChapitre 20 sur 25 · AUTRE FRAGMENT SUR SAINT JOSEPH · texte numérisé non relu

AUTRE FRAGMENT SUR SAINT JOSEPH

Cher ami,

...Vous me demandez de développer les quelques idées sur saint Joseph dont vos amicales questions de l'autre jour m'ont révélé tout à coup la présence dans un coin obscur de mon esprit où elles ont depuis repris leur sommeil bizarre. Mais développer logiquement une idée, faire ressortir agréablement la conclusion de l'antécédent comme les articles d'une longue-vue, c'est de quoi on n'est pas capable chez moi tous les jours. Mon esprit se met par moments à ne plus procéder que par bonds soudains et disparitions instantanées. C'est au lecteur à se débrouiller avec ce lapin éperdu qui se cogne à tous les meubles, qu'il tâche moyen au bon moment de l'attraper par la patte ou par les oreilles, avant qu'il réintègre le chapeau du prestidigitateur ! Ou si vous ainiez mieux, quand je frappe dans mes mains, je ne sais quels acteurs à demi accoutrés tous à la

fois vont répondre à mon appel pour prendre leur place dans la pièce inopinée dont je suis le désemparé régisseur. Plutôt que de construire un scénario, je préfère vous introduire vous-même au milieu de mon personnel et vous laisser le soin d'en tirer ce que vous pourrez.

La première image qui se présente est cette tête de guerrier grec archaïque que j'ai trouvée dans le catalogue d'un commissaire-priseur de New- York. Ce qu'elle a de saisissant est son caractère intensément particulier, l'accent de personnalité presque effrayant de ce visage, et en même temps son aspect superhumain, une figure à la fois dans le sens concret et dans le sens géométrique, la réunion en un seul théorème vivant des propositions réciproques les plus délicates d'Euclide et de Pythagore, une face à la fois passionnée et infrangible. Le rapport par exemple entre le nez qui est le degré de référence magistral au milieu de la face et les deux arcades sourcillières ciselées comme des courbes algébriques est une matière d'intérêt inépuisable et presque d'effroi. On dirait que la matière humaine a été complètement réduite et qu'elle est entièrement soumise à l'esprit et à la volonté. La figure est l'expression, l'opération, l'œuvre directe de l'esprit au lieu d'en être la traduction réfractaire et hasardeuse.

Le second tableau est d'un caractère bien différent. C'est une petite vignette orientale. A

l'entrée du désert on voit un groupe composé d'un homme, d'un enfant, d'un âne et d'un chameau. L'homme est en train d'attacher ces animaux au tronc d'un palmier desséché avant de continuer sa route avec son fils ad interiora deserti. Et déjà vous devancez mon interprétation en suggérant que l'âne bien entendu signifie l'imagination et le chameau la mémoire. Car au point où nous sommes arrivés ces deux modestes animaux de bât ont épuisé leur utilité. L'âne plein de trompettes dont l'organe prodigieux est comme la voix même de la passion et du désespoir, l'âne qui ne se nourrit que de foin sec et de paille creuse et dont les vastes oreilles fourrées de millions de poils s'intéressent, aussi mobiles que celles de Midas, à toutes les modifications de l'atmosphère et à tous les frissons de l'inspiration, l'âne, convenable monture des prophètes, les faux aussi bien que les vrais, c'est l'imagination elle-même, cette faculté aux grands yeux de velours. Et tant qu'au chameau avec son double sac sur le dos et sa machinerie intérieure de citernes et d'estomacs, qu'avons-nous besoin désormais de cet alambic à quatre pattes ? Et, si j'étais à la place de l'enfant lui-même, ce suspect Isaac que nous avons intérieurement engendré à notre image de notre propre contemplation, je ne serais pas autrement rassuré. A quoi bon entrer au désert, gagner, comme, dit l'Exode, les intérieurs successifs du désert, si c'est pour y amener

nous-mêmes avec nous ? Quelle plus détestable compagnie ! Ne sommes-nous pas sûrs de trouver là-bas à notre disposition ce bouc avec les cornes enchevêtrées dans les ronces qui sera de notre part à l'Eternel un sacrifice approprié ?

Et de nouveau la tête du guerrier de la Grande Grèce a reparu sur l'écran. Mais cette fois ce qui attire mon attention, c'est le casque dont il est coifi'é. Pourquoi nous représentons-nous toujours saint Joseph sous les traits d'une espèce de concierge endommagé dont la molle calvitie appelle moins l'auréole que le bonnet grec ? Et pourquoi l'auréole même aurait-elle toujours la forme de cette tarte lumineuse ? Pourquoi la Grâce ne viendrait-elle pas sommer de mille manières le soldat du Christ et lui ajuster un heaume approprié à sa vocation ? Et pourquoi ne me figurerais-je pas autour de la pensée de saint Joseph justement cette espèce d'enveloppe de fer, cette inflexible coifie, surmontée d'une volute triomphale, qui participe à cette indestructibilité mathématique dont ses traits tout à l'heure obtenaient la composition ? Et à notre esprit à l'instant se présente cette considération : saint Joseph, avant tout, ce fut VObservateur de la Loi. C'est à l'abri de la Loi chez lui que se sont développées les possibilités de la vie intérieure.

Je ne suis pas venu dissoudre, mais remplir, a dit Notre-Seigneur. Or, qui de nous peut se

vanter de remplir parfaitement les Commandements, avec la même foi et la même attention qu'il ferait par exemple pour l'ordonnance d'un médecin ? de leur fournir exactement le contenu qu'ils ont le droit de requérir non seulement négativement en nous abstenant de faire le contraire de ce qu'ils nous demandent, mais positivement en en faisant le motif intérieurement assimilé de notre comportement extérieur. C'est ainsi que Notre-Seigneur nous apprend que le commandement Non mœchaberis nous interdit non seulement l'adultère et la fornication, mais toute espèce de mauvaise pensée, et quoi d'obstructif à la mauvaise pensée si ce n'est la bonne ? Qui apporte à notre consigne chrétienne , cette pureté, ce scrupide, cet intérêt, cette intensité et cette naïveté dans l'exécution, cette espèce d'adhésion et de pression sur elle du cœur et de l'esprit qui effectivement la remplissent et lui donnent sens, forme, efficacité et vertu ? qui peut se vanter d'avoir fait monter l'obéissance au niveau de la prescription et d'avoir proprement colorié ce dessin sec dont on nous a remis les linéaments ? Toutes ces spécifications minutieuses et détaillées de VExode et du Lévitique sur les vêtements, sur les purifications, sur le nombre de pas que l'on peut faire le jour de Sabbat, comme plus tard les lois de l'Eglise sur le jeûne, sur le niariage, sur l'interdiction du beurre pendant le carême ou d'y manger du poisson en même temps que de la

viande, les Quatre-Temps (tombant toujours au plus mauvais moment), tout cela formait une espèce de restriction artistique à notre liberté, un canevas musical, im appel menu mais délicat à notre attention et à notre force de caractère, ime invitation à préférer la Loi de Dieu à celle de la chair, un cheveu entre Lui et nous aussi fin que l'esprit. Iota unum^ nous dit l'Evangile, apex unus. Non pas seulement le i qui est la plus simple de toutes les lettres, sans auciin retour sur elle-même, l'index dirigé vers le ciel, mais le point qui lui est exactement superposé, cette étoile au-dessus de l'aiguille aimantée. Et pourtant tous ces commandements faciles et salutaires que Dieu nous a donnés non pas pour Lui mais pour nous, ces commandements dont il nous est dit que nous devons les remplir jusqu'à les déborder (1), comme nous les avons tristement salopés, avant que le Saint-Père avec ime indulgence affligée les ait réduits au minimum afin de nous en épargner la transgression ! avec quelle mauvaise humeur, quelle grinche, quelle lenteur, quel regard désespéré vers l'échappatoire, nous nous prêtons à ceux que l'on a laissés ! conune nous agirions différemment si ces prescriptions au lieu d'être celles d'un Dieu Très Sage et Très Bon provenaient du masseur ou de la somnambule ! loin que leur facilité nous

(1) Tu mandasti mandata tua custodiri nimis (Ps. cxviii, 4).

soit une aide à les remplir, elle nous les a rendus méprisables. Mais Joseph, qui est par excellence celui qui garde, qui regarde et qui conserve, celui qui d'un cœur excellent a reçu tout le grain du semeur sans en perdre aucune parcelle, Joseph qui est l'homme juste par excellence, il se répète à lui-même les admonitions pressées comme des aiguilles de feu du grand Psaume cxviii : J'ai enseveli tes paroles au fond de mon cœur, Seigneur, Seigneur, enseigne-moi tes justifications. Dans tes commandements je m'exercerai, dans tes justifications je méditerai. Mon âme a eu soif de désirer tes justifications en tout temps. J'ai adhéré. J'ai couru. Donne-moi l'intelligence et je scruterai Ta loi. Tes jugements sont pleins de saveur. Tes justifications en moi sont conmie de la musique. Il est bon que tu m'humilies pour que j'apprenne. Mes yeux se sont usés à étudier les mots de Ta bouche parce qu'ils ne sont rien autre chose que vérité. Ah, que Tes paroles sont douces ! transperce ma chair (1) de ta crainte ! plus que le miel à ma bouche ! J'ai ouvert la bouche et j'ai attrait en moi . l'esprit. Tu es tout près de moi. Seigneur, et Ton élocution est comme le feu. Le principe de Tes paroles est la Vérité. Sept fois le jour je veux célébrer Tes louanges. La paix de tous les côtés appar-

(1) Le texte latin dit : mes chairs — toutes les espèces de chair qu'il y a en moi — toutes les manières que j'ai d'être chair.

tient à ceux qui t'aiment, le scandale n'existe pas pour eux. J'ai exposé toutes mes voies à ton regard. Mandata tua et encore mandata tua ! Mandata tua. Mandata tua, Lex tua. Lex tua. Lex tua, Judicia tua.

Ainsi parle le Patron de la Bonne Mort.

Washington, 4 février 1932.

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