Il ne faudrait pas conclure qu’il y avait en Italie un
L’art de la musique moderne est donc né avec la réforme religieuse, et par elle, comme la peinlure dans les Pays-Bas hollandais. C’est une origine bien indépendante des encouragements de l’autorité*, et l’on ne voit pas, dans la suite de son histoire, que la musique leur ait du beaucoup de ses progrès et de son éclat. Faisons un rapide examen de cette histoire dans les deux pays où la musique fut le plus et le mieux cultivée , l’Italie et l’Allemagne. Venue longtemps après les autres beaux* arts, la musique atteignit son extrême hauteur justement alors que l’Italie, l’Espagne, les Flandres et la France, égale mens épuisées, n’avaient plus un seul successeur de Raphaël, de Velâzquez, de Rubens, de Rembrandt, et de Poussin. C'est à cette époque effacée pour les arts plastiques qu’elle prit le plus complet et le plus magnillque développement; c’est le dix-huitième siècle qui fut son siècle d’or; c’est à lui qu’appartiennent, en Italie, Marcello, les Scarlatti, Porpora, Pergolèse, Cimarosa, qui mourait quand Rossini venait de naître; en Allemagne, llændel, Bach,
art de la musique antérieur à Palcstrina de cette circonstance que des tableaux plus anciens, tels que la Sainte Cécile de Raphaël ou les Concerts d’anges de Fra Angelico, oiïrent les images d’assez nombreux instruments de musi(iue. On trouve aussi de nos jours beaucoup d’instruments divers parmi les nations de l’Orient, chez les Arabes, les Persans, les Indous, les Chinois, lùi peut-on conclure que ces peuples possèdent une musique par>enue à l’état d’art véritable? Assurément non.
Gluck, Haydn, Mozart, dont Beethoven fut l’imitateur avant de donner l’essor à son génie personnel. De même qu’en naissant dans l’année où mourait Michel-Ange, Galilée avait annoncé à Tltalie que la science allait succéder à l’art, ce merveilleux épanouissement de la musique, au midi et au nord, venait consoler le genre humain du déclin général de la peinture.
Faisons d’ahord un aveu, car il faut toujours chercher la vérité et la justice avant la satisfaction que l’on trouve à se donner raison. J’avoue donc que l’on rencontre en Italie, pour la musique, la preuve qu’une institution de l’Etat, bien établie et bien dirigée, peut avoir des résultats utiles et durables. (c Si, parmi les écoles de peinture dont se glorifie la Péninsule italique, celle de Naples n’a que le dernier rang, en revanche, dans la culture de l’art musical, Naples l’emporte sur tout le reste de l’Italie. On pourrait même dire que la musique italienne, entre Palestrina et Rossini, tous deux des États romains, est la musique napolitaine. Dans la salle d’assemblée du Conservatoire de Naples on conserve avec orgueil et respect une lourde écritoire en plomb qui a servi successivement à tous les maestri célèbres, depuis le milieu du dix-septième siècle jusqu’à nos jours. En voici la longue liste chronologique : Alessandro Scarlatti, son fils Domenico et son petit-fils Giuseppe, Porpora, Léo, Durante, Leonardo Vinci, Pergolèse, Jomelli, Piccini (le rival de Gluck), Sacchini, Paisiello, Cimarosa, Guglielmi,
Fioravanti, Zingarelli, Mercadante, auxquels il faut ajouter Bellini et Donizetti , car si Tun est né à Catane, en Sicile, et l’autre à Bergame, en Lombardie, ils sont tous deux élèves du Conservatoire de Naples. »
Cela prouve que l’institution ne fut pas faussée par des caprices de cour, et que, par exemple, le marquis de Tanucci, qui gouverna les Deux-Siciles pendant presque un demi-siècle (de 1735 à 1780), sous Charles III et Ferdinand lY, eut le bon esprit de laisser la plus grande latitude, la plus complète indépendance à ces illustres professeurs napolitains. Mais tous les musiciens de l’Italie ne sont point compris parmi ceux-là. A Venise , le patricien Marcello n’eut aucun besoin de leçons gratuites; Salieri, de Legnano, dut aller vivre à Vienne; Sarti, de Faenza, à Saint-Pétersbourg; Spontini et Chérubin!, de Florence, à Paris, et Rossini, le plus célèbre de tous, le plus fécond, le plus populaire, a-t-il reçu, dans sa laborieuse jeunesse, le moindre secours, le moindre encouragement? Fils de pauvres musiciens ambulants qui le menaient de foire en foire, il n’eut ni les moyens ni le loisir d’acquérir une véritable éducation. Quelques leçons que lui donna charitablement l’abbé Matteï, de Bologne, voilà l’unique appui d’une main amie qu’il ait trouvée tendu à son génie naissant. Ce fut seul, bien seul , qu’il écrivit, dès quatorze ans, Demetrio e PoUhio^ à vingt ans Tancrecli^ à vingt-quatre ans Otello et Barbier de Séville trente-six ans Guil-
laume Tell, C’était le chant du cygne de Pesaro, mort ainsi pour l’art aussi jeune que Mozart et Raphaël.
Quant à l’Allemagne, qui vit naître la musique au temps de Luther et qui en a porté si haut la science, si haut les modèles en tous genres, elle nous fournit, sans nulle exception comme le Conservatoire de Naples, la preuve que nous ont déjà donnée pour les arts du dessin toutes les contrées de l’Europe où ils furent cultivés avec succès. Ce n’est pas seulement l’absence de tout encouragement et de tout secours qu’elle va nous montrer à l’égard de ses musiciens les plus fameux : c’est l’indifférence, l’abandon et le dédain. Lorsqu’on songe à la supériorité que l’Allemagne s’est acquise dans l’art de la musique, à la gloire immense que lui ont donnée ses grands compositeurs, on est vraiment surpris, on est indigné de l’ingratitude dont elle a payé les plus illustres de ses enfants. Voyez leur sort : Pour échapper à l’obscurité et à la misère, Ilændel est contraint de quitter son pays, d’aller écrire d’abord des opéras en Italie, puis ses sublimes oratorios en Angleterre, qui l’adopte, l’enrichit et le glorifie. Gluck doit l’imiter, Gluck le pauvre enfant d’un garde-chasse, qui apprend un peu de musique au lutrin de son village, et s’enrôle d’abord dans un orchestre ambulant ^ il compose aussi pour l’Italie, puis pour la France, qui l’adopte également et à laquelle il laisse ses grands chefs-d’œuvre. Si Bach et Haydn peuvent vivre en travaillant dans leur pa-
trie, c’est que, simples et dénués d’ambition, l’un se contente d’être toute sa vie organiste de la petite église Saint-Thomas à Leipzig, et l’autre, fils d’un charron de Rohrau, de rester valet de chambre du prince Esterhazy. llændel, Bach, Gluck et Haydn ne doivent qu’à eux-mêmes leur talent original et leur célébrité tardive. Quant à Beethoven, que dans sa jeunesse le désespoir avait conduit presque jusqu’au suicide, retiré dans une triste maison d’un faubourg de Vienne, il n’a, pour soutenir sa sombre et solitaire vieillesse, que le secours d’un étranger, le prince russe Gallitzine, qui lui commande et lui paye d’avance ses derniers ouvrages. AVeber va mqurir à Londres, si pauvre qu’il ne laisse pas à sa famille de quoi l’enterrer. Mendelssohn n’échappe à la détresse de ses devanciers qu’à la faveur de son patrimoine, et Meyevbeer, riche aussi de naissance, doit pourtant imiter Gluck, et porter ses œuvres, qui font le tour du monde, d’abord à Venise, puis à Paris.
Pour être le plus célèbre et le plus grand, Mozart n’en partage pas moins la commune destinée. Quel professeur eut-il ? pas d’autre que son père, second maître de chapelle du prince archevêque de Salzbourg. Et quelle fortune? rien de plus, pendant de longues années , qu’un traitement annuel de 12 florins et demi comme suppléant de son père. Voilà de belles ressources et de beaux encouragements 1 Bien lui prit d’être un enfant-prodige pour trouver à vivre, en courant rAliemagne, la France, l’Italie,
pour s’y donner en spectacle dans des concerts, soit en donnant des leçons à 20 kreutzers le cachet. J’ai vu, dans une maison de campagne près de Vienne, la chambre ou, déjà malade, déjà condamné à une mort précoce comme son génie, il écrivit le dernier de ses opéras. Die Zauherflote [La Flûte enchantée), C’est une mansarde sous les toits, garnie d’un lit de camp, d’une chaise en paille et d’une table en sapin ; c’est une chambre de domestique. Et lorsqu’un obscur baron, le logeant là par charité, se croyait généreux envers cet hôte dont le nom glorieux honore aujourd’hui la maison qu’il habita, il n’ignorait pas que Mozart enfant avait ravi d’admiration la cour de France *, que, jeune homme, il avait répondu aux flatteurs compliments de l’empereur Joseph II par de dignes et fières paroles; qu’il était partout connu, partout célèbre, partout respecté. Cependant il hébergeait l’auteur de don Giovanni parmi ses valets, comme avait fait l’archevêque de Salzbourg , comme faisait de l’auteur des Saisons le prince Esterhazy. Et lorsque, peu de temps après, usé par les veilles et l’incessant labeur, Mozart, à trente-six ans, plus jeune que Raphaël, s’éteignait dans la misère , dans l’abandon , dans la douleur d’obtenir trop tard une petite place de maître de la chapelle impériale qui l’eût fait vivre et lui eût donné l’indépendance, ses dépouilles mortelles furent emportées au milieu d’une telle solitude que vainement, depuis lors, ou a cherché la place où elles furent inhumées. Maintenant, à Vienne, on
s’évertue à les retrouver poi\r élever sur cette fosse sans pierre quelque splendide mausolée, et Salzbourg lui a dressé une statue de bronze sur la place publique, comme Halle à Ilændel, Leipzig à Bach, Bonn à Beethoven et Dresde à Weber.
Nous avons parcouru le cycle entier des beauxarts pour l’objet qui nous occupe. Il est temps de tirer une conclusion de ces longues prémisses.
La vue d’une exposition à Paris, annuelle ou bisannuelle, fait naître deux réflexions générales, l’une de juste fierté, l’autre de non moins juste modestie. (c La première est un retour sur nousmêmes quand nous étendons nos regards sur l’Italie, l’Espagne et les Flandres d’à présent. Les Italiens, les Flamands, les Espagnols ont été nos maîtres; ils ne sont plus môme nos rivaux. Tandis que nous n’avons à nous plaindre que d’une exubérance de sève et d’activité créatrice, eux, tombés au dernier degré de la décadence, ont cessé de pro-duire, et nous pouvons opposer notre fécondité, peut-être excessive, à leur déplorable stérilité ^ La seconde réflexion générale est encore un retour sur nous-mêmes quand nous étendons nos regards autour de nous, non plus sur le présent, mais sur le passé, quand nous comparons l’art de notre siècle à
1. Il est à peine nécessaire de dire que je range les artistes de la Belgique parmi les nôtres, comme je placerais ses écrivains dans notre littérature.
l’art des grands siècles. C’est le revers de la médaille. Que voyons -nous aujourd’hui ? Une foule de productions moyennes, estimables, dignes d’intérêt, dignes d’éloges^ point ou presque point d’œuvres fortes, grandes, capitales, dignes d’admiration, dignes d’enthousiasme. Beaucoup de talent, peu de génie; beaucoup de succès, peu de gloire. On dirait, à voir combien le don de produire se rapetisse en s’élargissant, que le domaine de l’intelligence est comme le territoire d’une province, où la propriété s’amoindrit en raison directe de ce qu’elle se divise et se morcelle; on dirait qu’il n’y a, dans l’esprit humain pris en masse, comme dans un terrain mesuré, qu’une quantité donnée de sucs alimentaires et productifs, de sorte qu’à la place de hautes futaies pousse un bois taillis, et qu’il vient seulement vingt arbustes pour un chêne.
Devant ce double résultat, la diminution de l’art et Taugmentalion des artistes, se pose naturellement une double question : Faut-il encourager l’art? Oui, dirons-nous unanimement, nous qui 'comprenons sa puissance et sa grandeur, qui lui vouons un culte pur et désintéressé, qui l’aimons de cet amour dont Fénelon voulait qu’on aimât Dieu, sans crainte de châtiment, sans espoir de récompense. Faut-il encourager les artistes? Ici je demande à distinguer. Oui , ceux que la nature a faits ou que l’éducation peut faire artistes*, ceux qui trouvent sur-le-champ et d’instinct une bonne voie^ ceux qui ne s’en écartent que par excès de qualité
ou par quelque erreur du moment , et que l’Age, la réflexion, un bon conseil peut-être, peuvent y ramener. Ceux-là, oui, il faut leur tendre la main, les flatter d’une voix amie, louer hautement leur mérite, corriger leurs écarts avec autant de mesure que de sincérité, les traiter enfin comme ces athlètes des grands jeux que les cris des spectateurs soutiennent et conduisent jusqu’au but où le prix les attend 5 il faut les encourager. Mais ceux qui, n’ayant pas reçu du ciel l'influence secrète^ manient gauchement la brosse ou l’ébauchoir; ceux que leurs parents ont mis dans un atelier comme ils les eussent mis au séminaire, sans vocation, sans goût, sans aptitude-, ceux qui prennent le nom d’artistes et ne le mériteront jamais, desquels on dira, quand ils seront à l’Age où mourut llaphaël : « C’est un jeune homme qui promet, w et dont la vie s’usera dans l’obscurité, dans le besoin, dans le dégoût et la haine de leur état, ceux-là, je le dis hautement, il faut les décourager. Autrement on les trompe, on les égare, on les perd. Enlevez-les à fart, qui n’attend rien d’eux et dont ils n’attendent rien ^ rendezles à d’autres carrières où les succès sont plus faciles et plus communs j ayez le courage de leur dire :
Soyez plutôt maçon, si c’est votre métier *.
Écoutons sur ce point une voix plus puissante,
1 . « Mais dites-moi, monsieur Cliallc, pourquoi êtes-vous peintre? Il y a tant d’autres états dans la société où la
une voix qui sort de l’antiquité grecque, du grand siècle d’Athènes, et, de ce temps si fertile en bon goût, nous apporte une leçon de sage sévérité. C’est celle de Périclès s’adressant aux émules d’Ictinus, ' de Phidias et de Polygnote. Voici le discours qu’on lui prête :
c( O vous qui attendez que j’entreprenne de (( grands travaux, préparez-vous avec ardeur, et (( n’ayez pas une confiance inactive. Les guerres « semées par les guerres touchent à leur fin-, puis- (( sent les dieux nous envoyer une paix qui sera (( plus glorieuse pour notre patrie que les victoires « ensanglantées! Ceux d’entre vous qui seront ju- « gés capables de bâtir, de sculpter ou de peindre « des œuvres dignes d’admiration auront une vie « assurée et même des gains considérables. Mais K ceux dont la main est peu expérimentée et à qui « Minerve n’a point souri , en vérité ils feraient « mieux aujourd’hui de cultiver la terre ou de s’é- (c tablir fabricants de poteries dans le Céramique.
(( Jamais ils n’auront part aux travaux-, jamais,
(( par Jupiter, je ne leur livrerai, pour qu’ils les (( gâtent, les marbres du Pantélique et les matières « précieuses que je fais venir de tous les pays pour (( orner la ville-, non, quand même ils me seraient
médiocrité même est utile. Il faut que ce soit un sort qu’on ait jeté sur vous quand vous étiez encore au berceau. 11 y a trente ans que vous faites le métier, et vous ne vous doutez pas de ce que c’est, et vous mourrez sans vous en douter. » (Diderot, Salon de 17G3.)
« proches par le sang , quand le grand prôtre de « Neptune -Êrecthée les protégerait, quand Aspa- « sie suppliante tendrait vers moi ses beaux bras. « Un général ne place point aux postes périlleux « un soldat lâche et débile-, je serais non moins (( blâmable si je confiais les richesses et la renom- « mée de notre patrie à des artistes sans habileté. « Les Lacédémoniens précipitent dans un gouffre « les enfants difformes, afin de ne point nourrir U des citoyens inutiles : ainsi je veux ôter l’espé- « rance aux sculpteurs et aux peintres qui n’ont « pas le sens de ce qui est beau, car si l’État les {( employait, ils n’apporteraient que du dommage. (( Il n’est pas juste que l’intérêt d’un seul soit pré- « féré à la gloire de tous. Que diraient les Athé- (( niens aux autres Grecs qui viendront bientôt « contempler leur ville lorsqu’elle sera parée de (( mille chefs-d’œuvre , s’il fallait leur montrer en (( môme temps des taches honteuses et des édifices « qu’il vaudrait mieux n’avoir point achevés? Ef- « forcez-vous donc de ne produire que des œuvres « nobles, irréprochables, et d’une beauté qui sache « ne point vieillir. »
{Discours inédit de Véricîès, cité par M. Beulé.)
A nos modernes Périclès, à ceux qui ont dans les mains le gouvernement des arts, c’est-à-dire l’encouragement et la récompense des artistes, je voudrais pouvoir adresser ce conseil
« Mettez les éléments des arts à la portée de
tout le monde, comme les éléments de l’instruction littéraire et scientifique. Vous avez des écoles gratuites pour la lecture, l’écriture et le calcul; bien. Ayez aussi des écoles gratuites pour le dessin linéaire et à l’usage des artisans. Si les unes ne font ni poètes, ni historiens, ni astronomes, les autres ne feront ni peintres, ni statuaires, ni architectes-, mais elles ne les empêcheront point de se faire. Ayez encore des conservatoires de musique pour que vos théâtres lyriques y prennent des chanteurs et vos orchestres des joueurs .d’instruments; mais n’essayez pas d’y faire éclore des compositeurs. Sans écoles et sans conservatoires, les poètes, les historiens, les astronomes, les peintres, les statuaires, les architectes et les compositeurs se formeront tout seuls, comme ils se sont formés partout et dans tous les temps, même dans le nôtre. — Ouvrez de loin en loin des expositions, c’est bien. Fondez partout des musées, c’est mieux encore. Par les unes l’émulation s’éveille et s’entretient,' elles sont d’ailleurs comme l’état de situation des arts qu’une nation se dresse périodiquement à ellemême. Par les autres sont offerts les vrais modèles, devant qui se révèlent les vraies vocations, et, pour contrôler les expositions, il n’y a que les musées, puisque, pour diriger les disciples, il n’y a que les maîtres. En outre, dans les expositions, et plus encore dans les musées, l’extrême variété des écoles, des genres, des styles, des manières, protège le visiteur attentif et curieux contre l’imitation
servile où l’entraînent les leçons d’un professeur unique, et lui permet de garder, en étudiant le passé, les tendances du présent, en etudiant les maîtres dans leurs œuvres , sa propre personnalité. — Mettez au concours les ouvrages publics, les ouvrages de la cojnmune^ comme firent les Florentins du quinzième siècle pour les portes de leur Baptistère, concours où le jeune Gbiberti fut déclaré vainqueur par ses propres rivaux, Donatello et Brunelleschi , et qui valut à Florence ces admirables dessins en bronze que Michel -Ange disait « dignes des portes du paradis -, » mais, hors de là, ne faites aucune commande d’œuvres d’art, ces commandes que fuyait Poussin jusqu’à Rome, et Puget jusqu’à Marseille. On ne doit rien attendre d'un artiste à qui n’appartiennent ni son sujet, ni la manière de le traiter, ni le temps qu’il y doit mettre. On coupe ainsi les ailes a son génie. L'artiste est sans originalité dès qu'il est sans indépendance et sans passion. 11 ressemble à ces peintres byzantins à propos desquels s'exprimaient ainsi les pères du second concile de Aicée (en 787), celui même qui jeta le premier l’anathème sur l’hérésie des- iconoclastes : «Comment pourrait-on accuser « les peintres? L’artiste n’invente rien; c’est par « les antiques traditions qu’on le dirige ; sa main « ne fait qu’exécuter. Il est notoire que l’invention « et la composition des tableaux appartiennent aux « pères qui les consacrent. A jPh)prement parler, c< ce sont eux qui les font. » (Traduction d’Lme-
ric-David.) C’était alors la servitude de l’art sous le dogme *, peu différente est, de nos jours, la servitude de l’art sous la commande.
Mais quand l’artiste s’est révélé, mais quand son œuvre est faite, alors épuisez, je le veux bien, toute la générosité que doit mettre une nation à rémunérer les hommes et les travaux dont elle doit s’honorer. Cet argent que vous perdez en facilités nuisibles, en vains encouragements, en stériles commandes, dépensez-le à payer splendidement les ouvrages d’élite. Et quant aux hommes qui font la gloire de leur pays, qui nous donnent les plus douces et les plus pures jouissances de la vie, qui nous révèlent le heau^ qui permettent à l’âme humaine de le saisir, de le comprendre, de s’en repaître, de s’en rassasier, de savourer sa véritable ambroisie sur la terre, qui est l’admiration, pour ceux-là nulle récompense n’est au-dessus de leurs services, pas plus qu’au-dessus de notre gratitude. Pierre le Grand a créé en Piussie, sous le nom de tchine, une hiérarchie générale, où se trouvent compris et rangés tous les serviteurs de l’État et tous les grades qu’on peut acquérir dans les diverses carrières des emplois publics. Si une telle organisation existait chez nous, je demande pourquoi M. Ingres n’aurait pas le rang de maréchal de France comme Turenne, et Rossini comme Maurice de Saxe? Est-ce qu’un excellent' tableau, un excellent opéra ne valent pas une bataille gagnée ? Ils sont bien l’œuvre de leurs auteurs, tandis qu’une victoire est due quelquefois à un subalterne,
à la bravoure des soldats, à la fortune. Pour moi, Phidias n’est pas moins grand qu'Alexandre le Grande pour moi, le Jupiter d’Olympie, la Minerve d’Athènes et les frontons du Parthénon égalent bien les victoires du Granique , d’issus et d’Arbelles; et si j’avais à citer les deux plus illustres rivaux du seizième siècle , ce n’est pas Charles- Quint et François 1" que je nommerais, mais Raphaël et Michel-Ange.
En un mot, et pour tout résumer, je dirais aux ordonnateurs des beaux-arts : Imitez les Grecs; comme eux ne faites rien avant, faites beaucoup après; comme eux n’encouragez pas, récompensez.
Paris. — Imj)riraerie de P. -A, DOÜRDIER et C*«, 30, rue Mazarine.
POST-SCRIPTUffl
Pressé par la subite clôture de l’Exposition , et voulant ne point perdre l’à-propos que cette solennité donnait aux questions soulevées par son retour périodique, je me suis un peu hâté de publier l’opuscule qui a pour titre : Comment faut-il encourager les arts? Bientôt, aux observations qui m’ont été faites, aussi bien pour approuver que pour combattre mes idées, j’ai reconnu que, sur un sujet grave, et d’autant plus délicat qu’il touche aux intérêts des artistes vivants, — les commandes, — je ne m’étais pas bien fait comprendre. Evidemment c’est par ma faute : je me suis mal expliqué. Il me paraît donc nécessaire de revenir sur cette question , et d’en faire l’objet d’un j)osl-scriptum à la brochure.
Je n’ai point à m’occuper des commandes particulières. Si quelqu’un, roi, noble, bourgeois ou manant, s’adresse à un architecte, à un peintre, à
un statuaire, pour se faire construire une demeure, pour Forner, pour laisser son image à sa famille sur la toile ou dans le marbre, cela se passe entre lui et l’artiste, qui se soumettra plus ou moins aux exigences du commettant^ qui peut-être imposera les siennes. En un mot, cela ne regarde que les deux contractants. Si la veuve d’Henri IV, Flta- Menne Marie de Médicis, prend la louable fantaisie de faire peindre, dans une galerie de son palais du Luxembourg, les principaux événements de sa royale histoire ^ si elle décide de confier cette tâche au plus grand peintre de l’époque, bien qu’il soit étranger à l’Italie^ si Rubens l’accepte; s’il prépare et fait agréer ses esquisses ; s’il appelle à l’exécution de ce grand travail ses meilleurs élèves, Jacques Jordaëns, Abraham Diepenbeck, Théodore Van- Thulden, Just Van-Egmont, Corneille Schut, Simon de Vos; s’il achève avec autant de bonheur que de rapidité ce vaste poëme en vingt et un chants qui fait aujourd’hui l’un des principaux ornements de notre musée du Louvre; eh bien! j’admirerai la fécondité de l’artiste, et j’admirerai non moins son habileté , pour avoir su donner par le pinceau tant d’intérêt et de grandeur à la vie de cette reine altière, opiniâtre et fausse, qui, épouse, se fit détester de son époux; mère, se fit détester de son fils; régente, se fit détester du royaume , et qui n’a laissé après elle ni la mémoire d’une action d’éclat, ni seulement celle d’une bonne action. Encore sera-t-il peut-être permis, même en face de ces
splendides flatteries, de regretter que Rubens n’ait point occupé le temps qu’il leur a donné à des sujets de son propre choix 5 peut-être sera-t-il permis, sans sortir du Louvre, de préférer à cette longue suite d’immenses et menteuses allégories les petites toiles qui se nomment la Vierge aux Innocents^ la Fuite de Loth et la Kermesse flamande.
rSous n’avons à traiter que des commandes faites par l’État.
Ceux qui les approuvent sous toutes les formes et dans tous les cas ne manqueront point de citer, au profit de leur opinion, les heureuses commandes que les papes Jules 11, Léon X, Clément Yll et Paul III fireiit dans le Vatican aux deux illustres rivaux Raphaël et Michel- Ange. Nous pourrions répondre qu’elles rentrent dans la classe des commandes particulières, comme l’iiistoire de Marie de Médicis, et que, bien que ces pontifes n’aient eu qu’une possession viagère du palais de la papauté, ils ont pu, leur vie durant, le faire orner comme et par qui l’envie leur en est venue. Mais nous accei)tons ces exemples et nous devons les accepter, car on ne saurait, dans le débat qui nous occupe, en invoquer de plus hauts et de plus concluants. Oui , il est bien vrai qu’en I0O8, sur la suggestion de Bramante, Jules II appela de Florence à Rome, j)our l’employer aux décorations du Vatican, le jeune Raphaël, qui, ayant fait à dix-huit ans le Sposalizio était, à vingt-cinq, le premier des peintres de l’Italie: il est vrai ({u’il lui confia l’iin
des panneaux de la grande salle où le divin jeune homme peignit la Dispute du saint Sacrement ^ \ il est vrai que, ravi d’admiration devant cette fresque prodigieuse, Jules II fit effacer brutalement toutes les autres fresques, commencées ou finies, et que Raphaël , auquel il confia dès lors l’œuvre entière des Stanze^ ne put obtenir grâce que pour une voûte de la première salle qu’avait peinte son maître le Pérugin.
Mais, dites-moi, je vous prie, si Raphaël, suivant le mot d’un poëte, a fait de Rome la Grèce de r Évangile^ n’a-t-il pas, de sa propre autorité, et dans le palais même des papes, glorifié la Grèce à l’égal de l’Évangile? En face de cette Dispute du saint Sacrement^ qu’on peut nommer la Théologie^ n’a-t-il pas mis un sujet qu’on peut nommer la Philosophie^ celui de V Ecole d’Athènes? IN’a-t-il pas introduit, dans la première, des figures toutes laïques, telles que Dante, Duns Scot, et jusqu’au précurseur de Luther, Jérôme Savonarole, brûlé comme hérétique par ordre d’un pnpe , l’infâme Alexandre Rorgia? et, dans la seconde, où l’on voit les vieux maîtres de l’humanité pour les sciences et les arts, groupés sous la présidence d’Aristote et de Platon, n’a-t-il point fait l’apothéose de cette antiquité grecque « que le monde appelle profane, mais qui pour l’artiste est sacrée? » (Charles Blanc.)
1 . On nomme ainsi une image symbolique du concile de Plaisance, qui a fixé le dogme de l’Eucharistie.
La salle suivante n’a-t-elle pas pour principale décoration le Parnasse^ où, parmi les poëtes des trois grands siècles précédents, Homère, Saplio et Pindare, Virgile, Horace et Ovide, Dante, Pétrarque et Boccace, et entouré du chœur des neuf muses, stat diviis Apollo? Et s’il place dans celle salle la figure symbolique de la Théologie, n’y place-t-il pas aussi les figures de la Philosophie^ de la Poésie et de la Jurisprudence? Comment croire que des sujets si païens fussent uniquement dictés par les papes? que l’artiste , libre penseur comme son maître, ne les avait pas choisis ou suggérés? Comment croire que si Jules H ou Léon X les ont réellement commandés à Raphaël, Raphaël n’avait pas dès lors assez d’influence et d’autorité morale pour se les faire commander ?
Quant à Michel-Ange, la démonstration sera encore plus complète, car au lieu d’inductions, nous avons des preuves, et l’histoire elle-même se charge de répondre. Personne n’ignore que, lorsqu’en 1507 Jules II confia à Michel-Ange, jusque-là seulement statuaire et dessinateur, les peintures du plafond de la chapelle Sixtine, l’artiste florentin n’accepta cette tâche qu’à la condition d’avoir pour la remplir la plus entière indépendance. Personne n’ignore qu’il s’enfermait seul dans la chapelle, dont il s’était fait remettre les clefs, et n’y laissait pénétrer personne, pas même scs broyeurs -, qu’il portait cette passion de la solitude jusqu’au point de fabriquer lui-même tous ses outils, tous ses ustensiles, et (juc, par
exemple, pour travailler la nuit, il s’élait fait une espèce de casque en carton au sommet duquel il ajustait une chandelle en suif de chèvre, ayant ainsi les mains libres et portant avec lui sa lumière; qu’enfin, lorsque l’architecte Bramante introduisit furtivement son neveu Raphaël dans la Sixtine, nul ne savait encore ce qu’y faisait Michel-Ange. C’est donc bien lui, et lui seul, qui avait choisi et composé ses sujets, la Création du monde ^ la Création d'Eve^ les patriarches, les prophètes, les sibylles, et toutes ces figures énergiques , terribles , gracieuses ou grotesques qui ont fait dire à madame de Staël que si Raphaël est le peintre de l’Évangile, Michel-Ange est le peintre du Vieux Testament. ' Venons à la grande fresque du Jugement dernier^ qui occupe toute la muraille au fond de la Sixtine, ouvrage postérieur de trente ans aux peintures de la voûte, et dont le caractère est aussi différent que l’était devenu , dans cet intervalle , le caractère même de l’artiste. Personne n’ignore qu’après le sac de Rome, en 1527, et la prise de Florence, en 1529, tout rempli de la lecture du Dante, et l’imagination encore frappée des horreurs dont il avait été le témoin et presque la victime , Michel- Ange , pour épancher dans une œuvre d’art la mélancolie sauvage dont son âme était alors atteinte, se préparait à traiter un sujet aussi bien approprié à la nature de son vaste et sombre génie que le dénoûment final du drame de l’humanité. Personne n’ignore qu’informé des études auxquelles il se
livrait solitairement et sans relâche, le pape Paul III se rendit chez l’artiste, au milieu d’un cortège de dix cardinaux, et qu’avec cette solennité inaccoutumée dans les arts, il le pria d’exécuter à la Sixtine le grand travail dont il avait préparé les cartons sous Clément YIL Une preuve manifeste que Michel-Ange, non-seulement choisit ce sujet, mais qu’ensuite il le traita comme il lui plut, c’est qu’il semble avoir à dessein négligé tous les symboles religieux, toutes les croyances de la tradition catho ^ lique, tels que les auréoles, les nimbes, les ailes étendues, les enseignes diverses admises par l’art comme par la foi -, c’est que les anges qui sonnent de la trompeUe pour éveiller les morts paresseux et ceux qui exécutent les arrêts du Christ ne sont que des hommes, des athlètes combattants, et que le Christ lui-même n’est plus le doux Rédempteur des hommes, l’Agneau, l’humble fils de Marie, mais un Jupiter tonnant, aussi farouche que ses anges, qui ne s’émeut pas même aux pleurs de sa mère, et qui siège là en juge inexorable et terrible ; c’est (jue l’austère disciple de Savonarole, poëte de plusieurs façons et de plusieurs styles, a écrit une satire burlesque dans un coin de son tableau, et s’est vengé par des épigrammes indestructibles de ceux qu’il ne pouvait ni réformer ni vaincre, ces grands dignitaires de l’Église qui déshonoraient la pourpre romaine, ces membres ou clients de la puissante famille qui dépouillait sa patrie de la liberté; c'est que le camérier du pape, trouvant la
fresque de Michel- Ange plus propre à une taverne qu’à la chapelle du souverain pontife, voulait la faire effacer, et qu’un peu plus tard, le timoré Paul IV fit voiler par Daniel de Volterre des nudités fort innocentes, ce qui attira au disciple sacrilège de Michel-Ange, avec des vers piquants de Salvator Rosa, le surnom ridicule du bracchettone (le culottier). Il est donc évident que ces prétendues commandes des papes à Raphaël et à Michel-Ange ne sont rien de plus, en réalité, que des ouvrages appartenant en propre à ces grands artistes, ouvrages qui ont été recueillis dans le palais des papes, comme ceux-ci ont recueilli depuis lors dans leur musée du Vatican la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme,
Laissons donc l’histoire du passé, et parlons du temps actuel.
L’État peut demander aux artistes deux sortes d’ouvrages : ceux que j’ai nommés, comme à Florence, travaux de la commune^ qui sont d’utilité ou de décoration publiques, et ceux que l’on acquiert avec les fonds destinés à l’encouragement des heaux-aiis.
Pour les premiers, il ne faut pas perdre de vue que si un tableau, une statue, sont bien l’œuvre individuelle d’un seul artiste, qui en demeure seul responsable, tant de personnes doivent concourir, au moins par le choix et l’adoption des plans, à l’érection d’un monument public et à son ornementation, que le pays entier est, en quelque sorte, corn-
plice de ses défauts. « Un monument public de mauvais goût, dit Vasari, élevé dans un temps où il existe d’habiles artistes, est une injure faite à la nation et au siècle qui le voient élever, un sujet éternel de honte pour ceux qui l’ordonnent. » Voilà pourquoi je voudrais que tous les travaux de la commune fussent mis au concours. Il n’est pas d’autre moyen, pour un pays et une époque, d’échapper à cette lourde responsabilité d’une « honte éternelle » dont les menace Vasari. J’ai cité en exemple le concours ouvert par les Florentins, vers 1400, pour les portes de leur Baptistère, où le jeune Lorenzb Ghiberti fut proclamé vainqueur, même par ses illustres concurrents Donatello et Brunelleschi. Ces portes d’airain furent l’ouvrage de toute sa vie, puisqu’il y travailla quarante ans comme sculpteur, ciseleur et fondeur. Mais le quinzième siècle est bien loin de nous, dira-t-on, et Florence n’est point Paris. Soit. Prenons un autre exemple, ici même, et le plus récent possible. Pour l’érection de la nouvelle salle de théâtre destinée à l’Opéra, l’on a ouvert un concours, et ce travail de la commune est confié maintenant à M. Garnier. Ce jeune archi- ^ tecte a réuni, je crois, Tunanimité des suffrages parmi les membres du jury, et même la voix unanime de ses concurrents, qui, tous, lui auraient ^ donné le second rang, comme les généraux grecs à Thémistocle après la bataille de Salamine. C’était le placer au premier. Eh bien ! sans le concours ouvert, croit-on que M. Garnier eût été choisi? Il était.
comme Ghiberti, trop jeune encore et trop peu connu pour attirer les regards de l’autorité compétente. Elle eût pris un autre architecte plus célèbre et moins digne. On voit, par ce simple rapprochement, à quatre siècles et demi d’intervalle, toute futilité, toute la nécessité des concours.
Reste l’emploi des fonds confiés par la nation à l’État pour l’encouragement des beaux-arts. C’est ici qu’est le vif de la question.
Il y a deux manières de faire cet emploi.
Voici la première, telle que je l’ai vu pratiquer sous les gouvernements antérieurs, et je suppose que rien n’a changé, si ce n’est l’intitulé des actes :
Un peintre se présentait en solliciteur aux bureaux des Beaux-Arts. Il était chaudement appuyé par un pair de France, un député et un conseiller d’État. «Monsieur, lui disait-on, de si puissantes recommandations nous décident en votre faveur, et nous allons vous confier un important travail. Vous allez nous faire une Sainte Famille.., Ne vous récriez pas. Il est bien vrai que, depuis Raphaël , ce sujet est devenu fort difficile à traiter, et nous convenons même que tous les sujets d’histoire religieuse, par ce temps d’incrédulité, ne sont ni fort à l’étude ni fort à la mode. Mais que voulez-vous? puisque l’on construit des églises neuves, il est clair qu’on ne peut les orner de peintures vieilles, et nous sommes bien aises de laisser croire que nos peintres ne sont pas moins chrétiens que nos architectes. — Votre tableau aura quatre mètres de haut sur trois
(le large ; c’est précisément l’espace qu’il doit occuper entre la porte de la sacristie et la chapelle de Sainte-Agnès. Donc vous peindrez, vos personnages de grandeur naturelle. — Il faudra nous faire la remise de ce tableau d’ici au 20 juin prochain, car il doit figurer à sa place pour la fête de saint Jean, patron de l’église. — Vous recevrez 2,000 francs d’avance, et 3,000 francs à la livraison^ en tout , 5,000 francs. — Ces clauses seront consignées dans un contrat.»
Cela est une commande.
Voici la seconde manière :
Un des chefs de la division des Beaux-Arts ( le ministre pourrait même , comme le pape Paul III, faire cette démarche en personne) se présente dans l’atelier d’un peintre : a Monsieur, lui dit-il après les saluts échangés, nous avons appris par le témoignage de nombreux amateurs et de plusieurs de vos confrères eux-mêmes, enfin par une espèce de bruit public qui n’est jamais menteur en ces matières, que vous avez terminé un tableau capable de faire honneur à l’école actuelle de notre pays. Je viens vous prier d’accorder la préférence à l’Etat, qui se propose de l’acquérir. Nous ne vous demandons pas quel en est le sujet-, vous seul avez eu le droit de le choisir. S’il appartient à la peinture sacrée , à la peinture de haut style, tant mieux! nous en serons charmés, car le succès en ce genre devient de plus en plus rare à notre époque. Mais s’il apjiartient à la mythologie, à l’histoire, à l’anecdote,
ù la fantaisie, nous l’accepterons tout aussi volontiers, puisque mille exemples fameux, pris à toutes les écoles, nous ont prouvé qu’un artiste peut, sur Je tels sujets, épuiser tous les mérites et toutes les beautés de l’art de peindre. S’il est même simplement une scène familière, nous ne ferons pas les dédaigneux : Gérard Dow, Terburg, Metzu n’ont pas fait autre chose, et il n’est plus permis à personne, fût-on Louis XIV, d’appeler magots les petits personnages de Téniers ou d’Ostade. Et si votre tableau n’est rien de plus qu’un paysage, qu’il soit encore le bienvenu : Claude et Ruysdaël ont conquis au paysage son rang parmi les grandes œuvres de l’art. — Nous ne vous demandons pas non plus quelle est la dimension de votre cadre. Grand, moyen ou petit, il trouvera facilement sa place, une [)lace digne de lui et de vous, dans nos collections nationales. — Nous ne vous demandons pas davantage quelle dimension vous avez donnée à vos figures. Sont -elles de grandeur naturelle? eh bien, nous savons que, depuis la Transfiguration jusqu’à la Ronde de nuit, une foule de chefs-d’œuvre ont eu les mêmes proportions. Sont-elles,'au contraire, beaucoup plus petites que nature ? nous savons encore que Raphaël se montre aussi grand dans la Vision dEzéchiel que dans la Transfiguration , et Rembrandt dans le Ménage du menuisier que dans la Ronde de nuit ; et nous n’ignorons pas que Poussin se sentait plus à l’aise pour peindre en figurines les Bergers d' Arcadie (\\xe. pour peindre en grandeur
colossale le Martyre de saint Érasme > — Enfin nous nous garderons Lien de vous demander quel temps vous avez mis à terminer ce tableau. Qu’il vous ait coûté seulement seize jours de travail, comme la fameuse Sainte Famille au saint Georges que Rubens a faite pour la chapelle de son tombeau dans l’église Saint-Jacques d’Anvers, ou qu’il vous ait plu de mettre quarante ans à l’achever, comme M. Ingres sa Source, cela ne nous regarde point, et le temps ne fait rien à l’affaire. — Nous vous proposons de placer ce tableau dans le musée du Luxembourg en attendant qu’il prenne sa place définitive dans le musée du Louvre, et nous vous offrons une rémunération de 20,000 francs. »
Ceci est une acquisition.
Maintenant, je demande avec confiance : quel est de ces deux modes le meilleur et le préférable? Ne voit-on pas que, dans le premier — la commande — l’artiste n’est pas honoré, n’est pas libre-, qu’il n’est pas lui-même? On lui impose un sujet étranger à ses études, antipathique à ses goûts, et. Dieu sait! peut-être réprouvé par sa conscience. On lui impose des proportions qui l’obligent à changer et à forcer les habitudes de son talent. On lui impose enfin une échéance à jour fixe pour la livraison qui le condamne à travailler vite, en tout temps, même quand l’inspiration lui fait défaut, quand une maladie, un chagrin, une affaire, d’autres occupations, devraient l’éloigner de celle-là. Et de plus, le prix du travail est fixé d’avance, de façon que l’artiste
n’a pas même le stimulant banal d’un bénéfice à espérer. Qu’il fasse bien, qu’il fasse- mal, sa rétribution sera la même. Aussi , que peut-on attendre d’une œuvre faite dans de telles conditions ? Tout au plus que, l’artiste ne fasse pas assez mal pour déshonorer son nom et se fermer la porte à d’autres commandes. Je crois que, dans le style pittoresque des ateliers, on nomme ces travaux à faire pour l’Etat : \q j)ot-au-feu. Ils peuvent, en effet, donner à vivre au jour le jour à des médiocrités qui subissent cette triste ressource -, mais jamais l’artiste véritable ne les fera pour son plaisir et pour son honneur. Que peut donc, de grâce, gagner l’art à de tels encouragements.^ Quels progrès^ quel éclat peut-il en attendre ?
Au contraire, dans l’autre mode — l’acquisition — le peintre a pris un sujet sorti naturellement de ses études, suggéré par son goût, rêvé et caressé par son imagination, le sujet enfin dont l’apparition lui est venue peut-être comme viendrait une révélation. Il a pris aussi la dimension qui convient à son genre d’esprit, et même è son genre de vue. Il a consacré à cette œuvre de prédilection les moments ou souffle la muse , comme a dit le poëte, c’est-à-dire les heures de ferveur et d’enthousiasme, alors que l’artiste a la conscience que toute sa force d’inspiration et de talent est pleinement à son service. On fuit auprès de lui une démarche qui l’iionore et le touche-, on lui offre une rémunération (jui flatte son juste orgueil autant
qu’elle satisfait son intérêt. Enün l’on présente à son ouvrage l’attrayante perspective d’une place distinguée, enviée, à laquelle peu d’ouvrages peuvent prétendre. Et cet exemple, bientôt connu de tous, apprendra aux autres artistes que s’ils parviennent, à force d’études variées, de soins assidus, de travail opiniâtre, à créer une œuvre de conscience et de talent, de génie s’il est possible, ils seront assurés de trouver dans l’État un acquéreur généreux, et, pour leur œuvre, la plus noble récompense qu’ils puissent ambitionner, cette place au Musée qui doit à jamais conserver le nom de son auteur, parmi ceux des maîtres, dans les grandes archives de l’art.
N’est -ce pas revenir, sous une forme tout actuelle et pratique, au conseil que je donnais d’après les Grecs d’autrefois ? N’est-ce pas proposer de ne rien faire avant, de faire beaucoup après? N’estce pas dire encore : a N’encouragez pas, récompensez ? )) *
Louis ViAUDOT.
Paris,
Imprimerie de P, A. Bourdikh et 0**^, rue Mazariiie, 30.
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GETTY RESEARCH INSTITUTE