L’UNE DES FLEURS
La bergère des chansons, — celle qui, quinze ans à peine, cause avec le rossignolet des bois pendant que les agneaux et les brebis broutent l’herbe de la châtaigneraie, — se leva du tertre où elle étaitassise, en voyant venir un noble chasseur qui dévalait la colline; et, si jeunette, si jolie, elle avait deux fleurs. L’une, qui était une rose, elle l’avait dans la main. Le gentilhomme chassant dans le pays lui tint de très ardents discours ; elle en fut tout émue. Jamais on ne lui avait dit, avec de telles tendres paroles, qu’elle surpas-
sait en blancheur la blancheur des citronnelles de l’orée, et que ses yeux étaient bleus comme les bluets des champs. Elle fut agitée d’un si vif tremblement, qu’elle laissa tomber la fleur. Laquelle? Celle qu’elle avait dans la main; elle la ramassa très vite. Et le jeune seigneur ne cessait pas de lui parler, la trouvant à son gré. Même il la prit par la taille, la baisa dans le cou, la baisa dans les cheveux, en la conduisant vers le fond du bois, où l’herbe est plus épaisse, où l’ombre est plus profonde. Or, la petite bergère était pleine à la fois d’épouvante et de plaisir. Le soir, quand elle revint à la ferme du val, avec tout son troupeau derrière elle, inquiète et ravie, elle avait perdu la fleur. Laquelle? la rose qu’elle eut dans la main? Non pas; l’autre.