‹ Pour dire devant le mondeChapitre 47 sur 82 · LE RAÏ · texte numérisé non relu

LE RAÏ

VU, il a traversé la chambre, pas très gros, n’importe, effrayant. Où est-il? Elles se lèvent, elles veulent fuir. C’est un pêle-mêle de robes effrayées, un envolement de petits cris. Un rat est très capable de glisser sous les jupes et de vous grimper aux jambes! Madame de Stainville affirme qu’elle l’a senti passer entre ses talons. « Je crois qn’il a sauté sur ma chaise ! » s’écrie la comtesse de Gèvres a demi pâmée. Madame de Cboiseul conseille d’appeler le chat. « Aïe ! il me mord ! » dit Madame d’Arty. — Où donc? » demande l’abbé. Et lady Sarah Lenox, toute tremblante, a perdu la tête au point d’ouvrir son corsage pour voir si le rat ne s’y est pas caché entre les deux seins de neige et de roses. Et la peur s’accroît toujours, c’est un brouhaha de déroute, un tumulte de panique. « Croyez-vous qu’il soit venimeux, l’abbé? » Seule la marquise de Lignolles est restée assise, imperturbable. C’est une personne courageuse, qui, avant d’adorer Micbu,

n’a pas craint, à ce que l’on raconte, d’affronter la tendresse brutale de deux grands valets, l’un Allemand , l’autre Champenois. Elle se baisse sans hâte et, tirant de dessous sa jupe, par la queue, le rat qui s’était pris dans une souricière de dentelles : « Voilà bien du bruit pour une si petite bestiole, et il me semble, dit-elle, que nous en avons vu bien d’autres. »

LA CHANSON DU JEUNE HIVER

Musette a quitté Mariette,

Tata revient de Luchon ;

Lejeune hiver qui grelotte Dit, les mains dans son manchon :

U Grâce à moi^ le muguet gèle Dans les prés où jasait l’eau ; Mais je fais fleurir Angèle Et se rouvrir Piccolo!

Les fleurs sous mon ciel morose Sont plus belles qu’à Tiflis;

Car j’ai pour lys et pour rose Jeanne Rose et Marthe Lys.

Sur les galets durs des plages Couraient depuis floréal Les chers petits pieds volages De Réjane et de Rhéal.

Encore que l’on se dévête Pour ces jeux désapprouvés^ Berthe pêchait la crevette, Hélas! avec des crevés.

Près des alpestres auberges,

Sous le pin qui comme un jonc Ploie, Hortense, aux neiges vierges Disait, rêveuse : « Et moi donc ! »

Georgina, pour faire pièce Au vieux général mandchou Qui lui dit tout haut : Ma nièce, Et, plus bas, lui dit : Mon chou,

LA CHANSON DU JEUNE HIVER

Présentait d’un air honnête A ce héros avachi Un vicomte, clarinette De l’orchestre de Vichy!

Et celles qu’à trois cents lieues N’emportaient pas les express Vers les pics ou les eaux bleues De Bagnère ou d’Inverness,

Narguant les amours anciennes, Dans leurs boudoirs camaïeux Souriaient, Parisiennes,

A d’exotiques Mayeux!

Pour d’affreux Mexicains maigres S’ouvraient des bras potelés;

Oh! ces blanches à ces nègres.

Le soir et l’aube accouplés !

Adèle au teint polychrome ;

Sous le fard n’eût pas rougi

De lever à rHippodrome Le roi des îles Fidji.

Avant que je reparusse, Bréda s’offrait à Siam; Cora s’écriait : « O Russe, Quando te aspiciam ! »

Et n’importe quel bancroche.

Pourvu qu’il vînt de Moscou, Put obtenir que Ninoche Lui mît les deux bras au cou !

Mais, loin de nos Rosalindes, Après quelque dernier don.

Le Rajah part pour les Indes, Le boïard fuit vers le Don ;

Du cirque de Gavarnie Aux gigantesques gradins, Nina, Ninette et Ninie Retournent vers vous, gandins!

LA CHANSON DU JEUNE HIVER

Laissant la cime et les nues, La grève et les galets nus, Elles songent, revenues.

Messieurs, à vos revenus.

Et, tandis que dans Talcôve Où la blancheur des nénés Près du bras est un peu fauve.

Indulgents, vous pardonnez

Aux Nanas Iscariotes,

On entend, sous le drap fin.

Les sommiers, ces patriotes, Soupirer dans l’ombre : « Enfin ! »

LES JAMBES HONNÊTES

C’était dans le cabinet de ce directeur de théâtre qui a repris tant de féeries qu’enfîn il ne trouve plus de féeries à reprendre, et qui un jour, comme quelqu’un lui reprochait — oh ! le chimérique reproche ! — de ne pas monter des pièces en vers, répondit en tapant deux fois sur le maillot de sa plus grasse pensionnaire : « Dites donc, est-ce que ça ne rime pas, ces cuisses-là? »

A peine introduite, Bertillot — irréprochable entre les épouses bourgeoises ! poussant le sentiment de ses devoirs jusqu’à

l’adoration d’un quinquagénaire ventru et chauve et jusqu’à la confiture de coings, orgueil des repas de famille — s’écria d’une voix suppliante :

— Monsieur, le bonheur de ma vie est entre vos mains.

— Hein? fit le directeur.

— Mon mari a un défaut. Monsieur! il parle en rêvant. Eh bien! toute la nuit dernière, — ah! pourquoi avais-je eu la curiosité de connaître l’opérette-féerie que l’on joue sur votre théâtre! — toute la nuit dernière, dans les agitations d’un sommeil coupable, il n’a cessé de penser à M“® Constance Chaput, oui, à cette grosse fille qui remplit, au troisième tableau, le rôle de la Reine du Carnaval, et qui profite d’un costume de bal masqué pour ne cacher que son visage. Dans quels termes il s’adressait à elle! Je sens que je rougis rien qu’à m’en souvenir. Vous n’exigerez pas que je les répète, et il vous suffira de savoir que M. Bertillot, — dont les

LES JAMBES HONNÊTES

mœurs, Monsieur, avaient été jusqu’à ce jour d’une austérité exemplaire, — est totalement affolé, hélas! par les jambes de cette demoiselle.

— Eh! eh! elle n’est point mal bâtie, en effet, la grosse Constance.

— Elle n’est pas la seule, dit !’épouse irréprochable en se détournant à demi, deux pivoines sous la voilette.

— Je n’en doute pas. Madame, répondit le directeur, galamment. Mais, jusqu’à présent, je ne vois pas...

— Ce que vous pouvez pour moi? Tout.

Et elle ajouta, avec un air de se jeter par la fenêtre :

— Laissez-moi jouer, ce soir, le rôle de Constance Chaput!

— Vous voulez, vous. Madame?...

— Je le veux! et rien n’est moins impossible, puisque la Reine du Carnaval, qui n’a pas une parole à prononcer, se borne à se tenir debout sur une table en buvant du

champagne, et puisque de tout l’acte elle ne quitte pas son masque.

— Mais, le diable m’emporte si je comprends...

— Mon intention? Écoutez-moi. Ce soir M. Bertillot viendra certainement au théâtre, tout seul, pour revoir les jambes de M“° Chaput, et, cette nuit, dans ses rêves, il leur parlera encore, à ces jambes. Alors je l’éveillerai, je lui dirai : « Ce n’était pas elle, c’était moi ! » Et il faudra bien qu’il reconnaisse la bêtise des hommes qui se montent la tête à cause des étoffes de toutes les couleurs, du fard, de la lumière électrique, et qui ne font attention aux jambes qu’à cause du maillot.

— Une bonne farce ! dit le directeur en riant d’un gros rire, et, ma foi...

— Vous consentez?

— Pour vous être agréable. Madame.

Tel fut le concours de circonstances grâce auquel M™® Bertillot, — la plus irréprochable des bourgeoises! — but du champagne, de-

LES JAMBES HONNÊTES

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bout, sur une table, un pied en l’air, et, dans un enveloppement d’oripeaux, au milieu des ohé! ohé! d’une foule carnavalesque, montra à quinze cents personnes des jambes que son miroir lui-même n’avait jamais vues, car, tous les soirs, en retirant ses bas, elle avait l’honnête coutume de tenir sa chemise pudiquement baissée.

Le rideau tombé, elle se rhabilla à la hâte, se jeta dans une voiture, fut de retour, avant son mari, au domicile conjugal. Oh ! comme elle allait triompher, tout à l’heure ! comme elle se moquerait de lui ! Sûrement, ce serait une excellente leçon; il ne s’aviserait plus de lui dire quand ils iraient au théâtre ensemble ; « Passe-moi donc la lorgnette, ma bonne ! »

M. Bertillot rentra enfin; avant qu’elle eût dit une parole, il vint se mettre à genoux devant sa femme.

— Qu’y a-t-il donc? demanda-t-elle.

— Il y a, dit-il, la tête basse, d’un ton de repentir, que je suis bien coupable et que

j’implore mon pardon. J’ai eu de mauvaises pensées, ma bonne, à cause d’une figurante; tu sais, dans la féerie. Mais je te jure bien que cela ne m’arrivera plus.

— Ab ! bah? dit-elle, étonnée.

— Jamais plus ! il faut croire que j’étais fou. Le chambertin, peut-être, que nous avions bu à dîner. Mais, ajouta-t-il d’un air piteux, je l’ai revue, ce soir, et si tu savais les jambes qu’elle a!...

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