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LE BON BUVEUR

de baisers et de caresses , comme des gens qui n’ont pas la tête à eux. Et le lendemain matin, — vraiment, je commençais à avoir soif, — ils étaient encore si ivres que l’on eut toutes les peines du monde à leur faire comprendre l’inconvenance qu’il y aurait eu, de ma part, à les laisser se coucher, tous les deux, dans le même lit.

LE BOUQUET

La seule femme qui vaille d’être chérie venait de s’accouder à la croisée et regardait le jardin. Elle n’avait pas même eu le temps de mettre un peignoir, tant le désir de voir le parterre humide d’aurore et les pelouses blanches de rosée l’avait hâtée vers la fenêtre ; ce qui tremblait autour d’elle, c’était une transparence de batiste, pâle, vague, vaine, envolée; une chemise? oui, peut-être; ou bien la vaporisation en diaphane brume de tous les parfums de son corps.

Où était l’amant? sous la fenêtre, comme

il convient; ce qui ne veut pas dire que, tout à l’heure, dans la chambre close, il n’eût pas été admis à une proximité plus intime.

— Si vous étiez, dit-il, aussi miséricordieuse que vous êtes exquise et que vous fûtes tendre, savez-vous ce que vous feriez, Cœlie?

— Que ferais-je? demanda-t-elle.

— Vous viendriez avec moi dans le jardin et dans les champs; je vous cueillerais des fleurs qui formeraient, assemblées et liées, le plus beau des bouquets.

— Vous ai-je jamais refusé quelque chose, même le matin? dit-elle.

Un instant après, appuyée au bras de l’ami, et lui, penché vers elle, respirant près de la nuque la douce odeur fauve des profonds cheveux, ils cheminaient le long d’une allée; mais elle avait mis un peignoir, à peu près sérieux, presque un vêtement. Ce qu’il serait impossible d’exprimer, c’est la joie des oiseaux et l’ivresse des rayons et l’extase épa-

LE BOUQUET

nouie des roses, à cause de ces amoureux qui passaient.

Quand, au delà de la petite porte, ils furent sur le point d’entrer dans le bois :

— Ma chère âme, dit-il, qu’il me serait délicieux de baiser le joli œillet pâle et rose, à peine éclos, compliqué, de votre oreille gauche !

— Suis-Je une tigresse? baisez-le, dit-elle.

Il le baisa.

A peine avaient-ils dépassé l’orée du bois d’acacias que l’amant reprit :

— Le crime le plus grand que vous pourriez commettre ce serait de détourner de mes lèvres la rose de votre bouche.

— Eh! Monsieur, suis-je une criminelle?

Cette rose, voyez, je ne la détourne point.

Il la cueillit.

Un peu plus loin (l’ombre déjà des jeunes feuilles étant sur eux comme une caresse protectrice), il osa dire :

— Si je voulais effleurer du souffle le lys

de votre sein, gageons, cruelle, que vous ferr meriez avec indignation votre corsage entr’ouvert par le vent?

— Que vous avez tort de me juger si barbare! je ne vois pas du tout pourquoi votre haleine n’achèverait point ce qu’a commencé la brise.

Il ne se borna pas à effleurer du souffle le lys qu’on lui offrait.

Cependant elle dit, assez grave :

— Il faut avouer. Monsieur, que vous vous montrez peu fidèle à vos engagements. Vous aviez promis de cueillir des fleurs pour m’en faire un bouquet.

— J’ai tenu ma parole! N’ai-je pas baisé l’œillet...

— De mon oreille ?

— ...Et la rose...

— De ma bouche?

— ... Et le lys...

— De mon sein ?

Elle pouffait de rire.

LE BOUQUET

— Trois baisers ne sont pas un bouquet, dit Cœlie : il faudrait lier ensemble les fleurs.

— C’est à quoi je songeais, précisément; j’allais vous demander un des chers et parfumés cheveux dont s’auréole votre front.

— Ils sont trop longs ! A quoi vous servirait un tel fil d’or pour trois fleurettes seulement?

— En effet, vous avez raison ; mais je pense,

dit-il...

Il la regardait, elle rougissait.

— Je pense, dit-il...

— Vous pensez?

— Qu’il en est de plus courts, chère âme!

— Ah ! c’est possible, dit-elle en détournant la tête.

Et ils entrèrent plus profondément dans la solitude mystérieuse du bois d’acacias.

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