CHAPITRE VII. — HERACLITE D'ePHÈSE
Distinguons donc les deux questions et abordons d'abord la seconde. Éd. Zeller, après .avoir constaté que les principes d'Heraclite devraient lui faire lier la vie de l'âme à celle du corps, admet néanmoins que l'Éphésien a cru : à la préexistence des âmes qui entrent dans les corps parce qu'elles ont besoin de changement et qu'elles se lassent de demeurer dans le même état; à leur survivance comme démons lorsqu'elles se sont rendues dignes de cette élévation; enfin, pour le commun des âmes, il aurait partagé l'opinion vulgaire.
Teichmùller, au contraire, se refuse à reconnaître la doctrine de l'immortalité de l'âme chez Heraclite. Il y a longtemps au reste que la question est controversée, car, tandis que S. Hippolyte voit la résurrection clairement enseignée par un texte de l'Ephésien, Théodoret lui fait absorber les âmes après la mort par le Logos universel.
Avant de discuter les textes, sur lesquels Teichmiïller ne s'est pas étendu et qui, il faut le dire, sont à première vue favorables à l'opinion de Zeller, il ne sera pas hors de propos de mentionner d'après Maspéro (Hist. ahc. etc., p. 39-42) quelles étaient en fait sur ce point les croyances égyptiennes.
Gomme nous l'avons indiqué déjà, le khou lumineux préexiste; c'est une véritable divinité. Avant d'entrer dans le corps, il abandonne son enveloppe éclatante et se glisse dans une autre substance moins excellente, bien que divine encore. Cette seconde enveloppe est proprement l'âme (ba). Après la mort, l'intelligence se sépare de l'âme et redevient démon. L'âme est jugée devant Osiris; coupable, elle est condamnée aux châtiments que lui inflige le khou qu'elle n'a pas écouté pendant sa vie, et mène pendant des siècles une existence maudite, qui se termine enfin au néant. L'âme juste, au contraire, a à subir de nouvelles et longues épreuves dont elle triomphera pour s'élever de plus en plus dans les rangs des divinités; à la fin, elle devient toute intelligence, voit Dieu face à face et s'abîme en lui.
Dans cette conception, l'existence terrestre n'est qu'un stage dans une série d'existences successives, mais essentiellement différentes, série dont, à vrai dire, le commencement et la fin sont inconnus. Il n'est guère à supposer d'ailleurs que la véritable croyance égyptienne, telle qu'elle nous a été récemment révélée, ait été connue d'Heraclite, car les Grecs se sont généralement mépris sur le sens des formes symboliques que revêt le khou
après la mort et ont attribué aux Égyptiens le dogme de la métempsycose. Quant à la distinction dans l'homme d'une psyché et d'un daimone, elle n'a jamais été chez les Grecs aussi tranchée qu'elle parait l'avoir été sur les bords du Nil, et elle peut, toutes les fois qu'elle apparaît chez eux, se rattacher au fonds des croyances de leur race. En tout cas, on en trouve des traces chez Heraclite (fr. 68, 78).
Mais la doctrine égyptienne est intéressante au moins en ce qu'elle offre un compromis entre la croyance instinctive à l'immortalité de l'âme et le dogme panthéiste de l'anéantissement de l'individu ou de son absorption au sein de la divinité. Nous avons évidemment à rechercher si un tel compromis n'est pas supposable chez Heraclite.
10. Il faut partir de ce point incontestable que l'Éphésien croit absolument, comme les Égyptiens, l'univers rempli de dieux et de daimones, qu'il les aperçoit jusque dans la flamme de son foyer. (Aristot. de part, anim., I, 5.)
A moins de faire d'Heraclite un pur monothéiste, ce qui est insoutenable, il faut bien admettre que ces daimones sont des personnes et non pas seulement des parcelles indistinctes de l'élément diviu. Mais il ne leur attribue sans doute pas une éternité peu conciliable avec le flux perpétuel des choses. Pour lui, l'embrasement périodique universel doit probablement mettre fin à toutes les existences particulières, et, pour une classe au moins de divinités, il s'exprime formellement comme suit (fr. 62) : « Les immortels sont mortels et les mortels, immortels (*); la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »
J'ai admis plus haut que ce fragment établissait, chez Heraclite, la croyance à la doctrine égyptienne de l'incarnation du daimone; il est difficile, en fait, d'en donner une interprétation plus pb lisible, et l'on est, dès lors, tenté de pousser plus loin l'assimilation des dogmes. Mais il est essentiel de remarquer que chez Heraclite on n'aperçoit aucune trace d'opposition entre le daimone, prôexi stant et survivant, et l'àme. L'un devient l'autre, personnellement et matériellement, en tant du moins que le maintien d'une identité quelconque est compatible avec la doctrine du tlux perpétuel des
(«) La traduction Zeller-Boutroux (II, p. 169): « Les hommes sont des dieux mortels, les dieux sont des hommes immortels », est certainement insoutenable.