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CHAPITRE XI. — MÉLISSOS DE SAMOS

apparaître; nul ne songe à rompre avec la tradition; chacun s'y rattache au contraire, ne fût-ce que par un point, comme Empédocle par la métempsycose.

Dans ce milieu sont apparus les Éléates, en fait comme une secte particulière, non pas comme une école vraiment nouvelle; ils ont soulevé de graves questions, réfuté des préjugés invétérés, substitué aux hypothèses sur le concret le raisonnement sur l'abstrait. Le contre-coup est décisif; la masse pythagorienne se jette à son tour dans l'abstrait, et s'attache forcément dès lors aux notions mathématiques que le Maître a enseignées. C'est sous cette forme que s'élaborent les germes de la doctrine des Idées ; c'est de là qu'elle viendra fleurir à Athènes.

Platon a la pleine conscience de cette évolution, et c'est pourquoi il salue comme précurseurs les Éléates au même titre que les pythagoriens. Concilier le monisme des uns et le pluralisme des autres, voilà le problème qu'il trouve toujours pendant et dont il tente à son tour de chercher la solution. Mais si, chemin faisant, il rencontre Mélissos, à peine lui accorde-t-il quelque attention; c'est que celui-là s'est rnû dans un tout autre ordre d'idées, c'est qu'il a déjà singulièrement dépassé le terrain sur lequel la conciliation pouvait être essayée.

Depuis la ruine de Milet, l'essor intellectuel était au contraire singulièrement ralenti dans les colonies hellènes de l'Asie ; là c'est l'école d'Heraclite qui domine désormais et, raffinant sur l'inconstance des choses, elle tombe jusqu'à la niaiserie. En face de cette doctrine, le monisme idéaliste devait fatalement surgir; c'était l'antithèse appelée et préparée; il n'a pas d'autre sens ni d'ailleurs d'autre portée. Les deux dogmes se concilient immédiatement, sans amener de progrès intellectuel vers un point de vue supérieur.

Si l'on reprend en détail la comparaison des thèses de Mélissos avec celles de Parménide, il est facile de reconnaître l'influence de l'héraclitisme sur les premières. Quand l'Éléate avait nié qu'une chose qui n'est pas puisse devenir une chose qui est, le Samien nie qu'une chose qui n'est pas blanche puisse devenir une chose qui est blanche. C'est la réplique forcée à l'héraclitisant qui disait: Cette chose est et n'est pas blanche.

2. Mais Parménide parlait de l'univers concret ; de quoi parle au juste Mélissos et quelle valeur ont ses thèses? Il est facile de répondre que ses arguments ont été constamment appliqués depuis

deux mille ans à l'idée de Dieu ; il a, le premier, parcouru le cercle limité où la philosophie religieuse a tourné depuis, en cherchant vainement à l'agrandir, et où le spiritualisme s'est usé comme le panthéisme. Éternel, infini, un, immuable, voilà en effet les affirmations de la raison, quand elle croit pouvoir affirmer; au delà elle se heurte à des obstacles infranchissables. Comment donc un penseur tel que nous apparaît Mélissos est-il, d'ordinaire, classé à un rang inférieur? Comment ne lui reconnait-on pas l'importance majeure que ses thèses ont, historiquement, acquise en philosophie ?

11 y a à cela une double raison : la première est que son mode d'argumenter est emprunté aux Ëléates et que son originalité se trouve masquée par cette forme étrangère, quoiqu'il l'adapte à de nouvelles questions; la seconde est qu'Aristote le malmène dans ses appréciations et va jusqu'à dire qu'il conçoit l'être comme matériel. On a donc cherché, pour justifier l'opinion du Stagirite, à rabaisser Mélissos en critiquant la portée de ses thèses et la valeur de ses raisonnements.

Il était cependant facile de reconnaître le motif déterminant de l'attitude d'Aristote : Mélissos s'écarte de Parménide par l'affirmation de l'infinitude de l'être ; or une telle affirmation se trouve en contradiction avec les thèses propres du Stagirite; celui-ci est en effet demeuré sous l'influence de l'idée pythagorienne, que la perfection est un attribut du limité.

Mais, pour apprécier justement le Samien et peser les critiques qui lui ont été adressées, nous ne sommes même pas obligés de nous placer au point de vue que j'ai indiqué plus haut, la considération de l'idée de Dieu; nous pouvons rester sur le terrain que nous indique Aristote, sauf à envisager l'univers phénoménal comme doit le faire la science moderne.

Pour elle, comme pour Mélissos, le monde n'est qu'une illusion ; l'analyse le réduit à un ensemble de mouvements de formes étendues, mais l'existence de l'espace et du temps ne nous est assurée que subjectivement; le résidu qu'a laissé subsister l'analyse scientifique peut donc n'avoir aucune valeur objective et n'être qu'une forme commode pour la recherche.

Mais cette conception même du monde, où le mouvement prédomine, n'est-elle pas absolument contradictoire de l'immutabilité affirmée par Mélissos? Aucunement; tous les mouvements, quel que soit leur mode, sont des transformations qui s'accomplissent d'après la loi d'une équivalence, et le but de la science est précisé-

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