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CHAPITRE XII. — ANAXAGORE DE CLAZOMÈNE

même temps le plus régulier, c'est-à-dire la révolution diurne. Mais, tandis que l'Éphésien, pour expliquer les apparences célestes, revient à des hypothèses grossières et surannées, à l'autre pôle du monde hellène, Parménide déclare que la révolution générale ne peut être qu'une illusion, que l'univers est nécessairement immobile; cette doctrine gagne du terrain et elle va trouver des partisans jusque sur les côtes de l'Ionie, puisqu'à Samos Mélissos va se l'approprier en l'étendant même à tous les phénomènes, eh niant par conséquent absolument la possibilité du problème posé.

Fallait-il donc définitivement abandonner la position d'Anaximandre et d'Anaximène? Il fallait au moins la transformer; un nouveau concept s'est désormais introduit, avec lequel un mathématicien au moins doit compter et qui ne permet plus de maintenir la thèse milésienne. L'espace est infini et, comme on n'est point encore arrivé à le concevoir sans matière, comme la notion du vide absolu n'est encore qu'un fantôme sans consistance, il s'ensuit que l'univers doit être conçu comme infini, malgré les dénégations de Parménide ; il est dès lors impossible de se le représenter, ainsi que le faisaient les Milésiens, comme animé, dans son ensemble, d'un mouvement de rotation autour de l'axe du monde.

Pour reprendre le problème d'Anaximandre, il fallait donc commencer par avouer que cette rotation était limitée et distinguer la partie de l'univers qui y est soumise de l'infini qui reste immobile. Le mouvement révolutif n'est donc pas inhérent à la matière; il apparaît dès lors comme dû à une cause distincte de celle-ci.

Anaxagore donne à cette cause le nom de vûjç (*); il imagine qu'à un moment déterminé, elle a commencé à mettre en branle un petit noyau central ; de là son action s'est étendue progressivement et a successivement organisé une partie de plus en plus grande de la matière inerte; mais, puisque le champ sur lequel cette action peut s'exercer est infini, elle continue à gagner toujours du terrain, et l'on ne peut assigner une limite où elle doive s'arrêter.

(0 De l'ordre d'idées que j'expose, dérive naturellement le caractère mécanique de la cosmogonie cTAnaxagore, caractère que lui reprochera Platon ; je crois inutile, comme j'ai dit, d'insister sur l'ordre d'idées tout différent par lequel le Clazoménien a été conduit à attribuer l'intelligence à sa cause motrice; il suffit de remarquer que cette conséquence dérivait naturellement de la façon dont ses divers précurseurs avaient entendu la thèse hylozoïste.

Cette conception nous montre pour la première fois la notion de l'infini rigoureusement employée dans son véritable sens mathématique. Le monde est une grandeur qui croit indéfiniment et peut dépasser toute limite assignable, de même que la série des nombres. Nous reconnaissons là la pensée d'un vrai géomètre et nous pouvons nous attendre à le retrouver aussi rigoureux et aussi éloigné des idées vulgaires, quand il s'agira non plus de l'infiniment grand, mais bien de l'infiniment petit. Revenons donc sur celte autre face de la question de la matière et demandons-nous d'abord si Anaxagore pouvait conserver la thèse moniste, et aussi à quelles difficultés il avait à parer en produisant une thèse pluraliste.

5. Il semble difficile que, du moment où il distinguait de la matière la cause du mouvement et où, en même temps, il considérait celle-ci comme produisant à peu près exclusivement une rotation d'où résultait secondairement l'organisation du monde, Anaxagore ait pu avoir la pensée de maintenir l'unité de la matière; celle-ci devait lui apparaître comme un mélange mécanique, dont le mouvement révolutif séparait les divers éléments. C'est bien ainsi en fait qu'il se représente l'organisation du monde.

Mais ses idées cosmogoniques n'en sont pas moins, par la force même des choses, tout à fait analogues à celles des Milésiens, puisque le problème général était le même, soit pour eux, soit pour lui; or, les maîtres sur les traces desquels il marchait, tout en affirmant l'unité de la matière, n'avaient pas suffisamment approfondi une question encore nouvelle, et les expressions qu'ils avaient employées pouvaient souvent, pour Anaximandre en particulier, s'entendre d'un mélange mécanique actionné par la révolution générale, plutôt que d'une masse susceptible de se transformer dynamiquement sous cette même action ; si Anaximène avait bien posé la question sur ce terrain, Heraclite fut, peut-être, le premier dynamiste absolument conséquent avec lui-même, mais il avait dû précisément concevoir tout autrement la cause des mouvements.

Anaxagore pouvait donc croire possible de reprendre la vraie tradition milésienne, en adoptant pour la matière un concept précis et scientifique; mais il devait écarter l'hypothèse du mélange d'un certain nombre déterminé d'éléments non transformables les uns dans les autres — hypothèse qui fut celle d'Empédocle — car, en entrant dans celte voie, qui pouvait

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