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CHAPITRE V. — XÉNOPHANE DE COLOPHOX

qu'un autre, Xénophane a donné 'en détail la formule de ses opinions ; il n'est point prouvé qu'il les ait coordonnées dans une œuvre spéciale, dans un testament de sa pensée.

Si d'ailleurs ceux surtout de ses vers où éclatait le plus la singularité de ses croyances, se répandirent rapidement et jouirent d'une assez longue popularité, qu'atteste, entre autres témoignages, un passage d'Empédocle (v. 237-239), Xénophane, en tant que penseur, resta isolé. Il ne forma pas plus de disciples qu'il n'avait eu de maîtres.

7. Au reste, il n'a rien d'un chef d'école. La dominante de son caractère ressemble beaucoup à ce qu'on appelle humour chez les modernes. Je l'ai plus haut qualifié de sceptique; l'expression est inexacte en ce qu'elle implique un système réfléchi et conscient. Xénophane est bien plutôt un douteur et un railleur; sa moquerie, tantôt acérée, tantôt enjouée, vise les antiques traditions et les vieilles coutumes, se retourne contre les dogmes nouveaux et les mœurs contemporaines; finalement, elle s'atteint elle-même. On dirait que, par sa voix, l'Ionie expirante renie les croyances de son héroïque jeunesse et exhale ses derniers souffles en cherchant, sans grand espoir, à dégager des contradictions du présent la formule des temps futurs.

Dans l'antique métropole que le désastre n'atteindra pas, qui y trouvera au contraire une occasion de gloire et de puissance, dans Athènes, Solon, Pisistrate recueillent pieusement les chants homériques, et, à côté d'eux, tous ceux auxquels la tradition prête une antiquité reculée. Des vers attribués à Orphée, à Linus, à Musée, s'y fabriquent et y trouvent crédit. Épiménide, lequel d'ailleurs refait pour son compte la théogonie d'Hésiode, semble avoir donné le signal d'une rénovation religieuse qui constituera, pour longtemps encore, un des principaux éléments de vitalité de la cité de Minerve.

Sur les rives italiques, où Xénophane expatrié a trouvé un refuge, il voit Pythagore tenter à sa façon une réforme dans le même sens, mêler aux vieilles superstitions des rites nouveaux, aux traditions hellènes des croyances barbares.

Ici et là, combien de sujets pour la mordante ironie du Golophonien! Elle n'y faillira pas, elle va viser Homère comme Hésiode (fr. 7), Épiménide (Diog. L., I, 111) comme Pythagore (fr. 18). Assez des vieilles légendes fabuleuses, des mythes vénérés (fr. 21)!

Plus de divination (18), mais aussi pas de métempsycose! Au fond, les attaques touchent la religion populaire, car si l'on y sent une jalousie de poète qui veut sortir du cycle épuisé et prétend ouvrir à la Muse de nouveaux horizons, si l'on y reconnaît aussi la protestation d'un vivace sentiment moral en face de contes indécents et grossiers, on n'y peut dénier la répulsion qu'excitent chez le penseur les attributs anthropomorphiques des divinités idolâtrées. « Les dieux thraces ont les cheveux rouges et les yeux bleus, les dieux éthiopiens sont noirs et camus. » (Clém. d'Alex., Strom., VII, p. 711 b. Voir aussi fr. 6.)

Sur cette voie, Xénophane ne s'arrêtera pas à l'extérieur des légendes, il s'attaquera aux racines mêmes des croyances. « Dire que les dieux ont été engendrés, c'est dire qu'ils peuvent mourir, c'est dire qu'ils ne sont pas, c'est la plus grande impiété. » (Aristote, RhéL, II, 23.)

Nous voyons là surgir pour la première fois cette opposition de l'être et du devenir, qui va pour longtemps défrayer la philosophie. Mais nous la voyons en même temps s'appuyer sur un principe avoué par le premier physiologue : « Tout ce qui est né doit périr. »

Xénophane va-t-il opposer une formule personnelle aux antiques croyances? Oui, certes; ce qu'il va dire au reste n'est pas de science certaine, ce n'est qu'une opinion; car il n'y a pas de science pour l'homme, quoi qu'on en dise (fr. 14; allusion à Pylhagore?). Mais enfin, s'il y a un dieu, il doit être éternel; d'ailleurs il n'y en peut avoir qu'un; il n'y a qu'une puissance suprême qui gouverne toutes choses (fr. 1, 2, 3).

Cependant ce dieu unique, auquel, par un reste bien pardonnable d'anthropomorphisme, le poète de Colophon laisse les sens et la pensée de l'homme, est-ce bien en réalité un dieu nouveau qu'il chante et dont il serait le premier prophète? Non : car tous les témoignages de l'antiquité sont d'accord là-dessus, oe dieu, c'est l'Univers lui-même. Platon a donc droit de dire (Sopkift., 242 d) que cette doctrine est antérieure à Xénophane. On ne peut, en effet, méconnaître le ciel dont Anaximandre a déjà proclamé la vie; c'est là le dieu qu'adopte le Colophonien, mais il le fait Bien, d'une part en lui attribuant l'éternité dans le passé et dans l'avenir, d'autre part en se refusant à voir dans les apparences do la révolution, diurne le signe principal de la vie de l'Univers. Il nie celte révolution et ne peut concevoir l'ensemble des choses que comme immobile (fr. 4).

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