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CHAPITRE V. — XÉNOPHANE DE COLOPHON

avait suivi l'opinion de son maître, c'est-à-dire soutenu que Xénophane ne s'était pus prononcé entre la limitation ou l'infînitude, entre le repos ou le mouvement.

Diels (*), en dernier lieu, a montré que l'opinion de Zeller ne peut être maintenue en ce qui concerne Théophrasle. La comparaison des doxographes établit sans conteste que l'historien des Physiciens a représenté l'univers de Xénophane comme limité, sphérique et' immobile.

Mais comment, dans ces conditions, expliquer le passage de Simplicius? De fait, la chose est très simple. Le commentateur n'avait nullement à sa disposition l'ouvrage historique de Théophraste; il le cite d'après Alexandre d'Aphrodisias, qui suit fidèlement le disciple d'Aristote et réfute Nicolas de Damas. Mais en même temps Simplicius a entre les mains le traité De Mclisso, qu'il attribue à Théophraste ou qu'il croit au moins représenter la doctrine de ce dernier. Il s'imagine donc qu'Alexandre défigure cette doctrine et il essaie de la rétablir avec des interpolations empruntées au traité De Melisso. Les vers de Xénophane qu'il cite proviennent d'ailleurs certainement de Théophraste par Alexandre, et, quoi qu'il en dise, les deux premiers (fr. 4) sont absolument contraires à sa thèse, tandis qu'ils justifient parfaitement celle de Théophraste et d'Alexandre en ce qui concerne l'immobilité.

Mais il ressort de là même et de la contradiction soulevée par Nicolas de Damas, que, pour la limitation et la sphéricité de l'univers, Théophraste n'avait pu, au contraire, trouver un texte de Xénophane qui justifiât sa thèse, mais seulement une expression très vague, comme « semblable dans toutes ses parties » ou bien « égal de tous côlés », où il avait cru voir l'indication de la forme sphérique, et par suite de la limitation.

Gomment cependant a-t-il pu soutenir sa thèse et entraîner, dès lors, par une suite nécessaire, l'invention ultérieure des antinomies?

En premier lieu, Théophraste croit, comme Aristote, que le monde est sphérique et limité. Il est donc porté, dès que cette opinion n'est point spéciale à son école, à augmenter le nombre de ses partisans. D'autre part, il est imbu de l'idée que Xénophane a eu pour disciple Parménide, lequel a soutenu la sphéricité de l'univers et séparé le domaine de la vérité de celui de l'opinion.

(!) Doxographi grœci, p. 108, 113, 140.

C'est à ce second point que Théophraste doit surtout s'attacher, comme caractéristique de l'école éléalique; il en fait l'application aux doctrines du fondateur présumé de cette école, oubliant volontairement que ce dernier a au contraire présenté le domaine de l'opinion comme s'étendant à toutes choses (fr. 14). Il néglige donc, dans la question des attributs de l'univers, tout ce qui se rapporte aux opinions physiques de Xénophane, comme il le ferait à bon droit s'il s'agissait de Parménide. Dès lors, il lui est facile de tourner en faveur de sa thèse le sens ambigu de quelques expressions poétiques du Colophonien, comme -celles que nous avons indiquées; ces expressions, cependant, ne peuvent avoir un sens autre que celui du fragment 2; c'est une négation de l'anthropomorphisme grossier qui attribuait aux dieux des organes spéciaux pour les sens et la pensée.

L'erreur de Théophraste est évidemment considérable, et sa constatation prouve assez que la critique moderne ne doit nullement désarmer en présence des témoignages les plus anciens pour l'histoire de la philosophie. Toutefois, une fois reconnue, cette erreur doit permettre de conclure que Xénophane n'avait nullement posé abstraitement l'infinitude comme un attribut nécessaire de l'Un; c'était pour lui une croyance instinctive et confuse, liée à sa conception concrète du monde.

Il n'est guère douteux que la prétendue antinomie du repos et du mouvement n'ait une origine semblable à celle de la limitation et de l'infinitude; on aura voulu concilier l'immobilité nettement affirmée pour l'ensemble avec les mouvements et changements particuliers, que Xénophane prodigue pour l'explication des phénomènes; on a tenté cette conciliation par le même procédé que pour la première antinomie, en reprenant des arguments que les sophistes avaient rebattus, mais qui, au plus tôt, remontent à l'époque de Zenon.

En somme, Xénophane n'est pas plus un philosophe dogmatique qu'il n'est un physicien véritable. Cependant on ne peut nier, au point de vue philosophique, qu'il n'ait, en un certain sens, frayé la voie à Parménide, quelle que soit la distance qui les sépare au point de vue cosmologique. Pour concevoir son Dieu, le Colophonien avait fait un effort d'abstraction considérable; il n'en fallait plus qu'un second, etj'idéalisme pouvait naître.

CHAriTRE V. — XÉNOPHANE DE COLOPHON (d). 439

DOXOGRAPHIE DE XENOPHANE

i. Théophr., fr. 5 (Simpl. in physic, 5 b). — Théophraste dit que Xénophane de Colophon, le maître de Parménide, suppose un seul principe ou considère l'être total comme un, ni limité, ni infini, ni en mouvement, ni en repos. Théophraste convient au reste que la mention de cette opinion appartient plutôt à une autre histoire qu'à celle qui concerne la nature ; car, au dire de Xénophane, cet un universel, c'est le dieu. Il montre qu'il est unique, parce qu'il est plus, puissant que tout; car s'il y a plusieurs êtres, dit-il, il faut que la puissance soit également partagée entre eux; or dieu, c'est ce qu'il y a de plus excellent et de supérieur à tout en puissance. Il est inengendré, parce que ce qui naît doit naître soit du semblable soit du dissemblable; mais le semblable, dit-il, ne peut avoir ce rôle par rapport au semblable; car il n'y a pas plus de raison pour que l'un, plutôt que Vautre, engendre ou soit engendré; si d'autre part l'être naissait du dissemblable, il naîtrait de ce qui n'est pas; c'est ainsi qu'il prouve la non-génération et l'éternité. L'un n'est ni infini ni limité, parce que, d'une part, l'infini c'est le non-être, puisqu'il n'a ni commencement, ni milieu, ni fin; que, de l'autre, ce sont les objets en pluralité qui se limitent réciproquement. Il supprime de même le mouvement et le repos; car l'immobile c'est le non-être, qui ne devient rien d'autre, et que rien d'autre ne devient; le mouvement, au contraire, appartient à la pluralité, car alors il y a changement de l'un en l'autre. Aussi, quand il dit que l'être reste dans le même état et ne se meut pas (voir fr. 4), il faut entendre cela, non pas du repos opposé au mouvement, mais de l'état stable sans mouvement ni repos. Nicolas de Damas, dans son traité Sur les Dieux, le mentionne comme ayant dit que le principe est infini et immobile. D'après Alexandre, il V aurait dit limité et de forme sphérique. Mais on a vu clairement comment il prouve la non-infinitude et la non-limitation; la limitation et la forme sphérique sont indiquées lorsqu'il dit que l'être est semblable de tous côtés; il dit encore qu'il pense toutes choses (voir fr. 3).

2. Théophr., fr. 5 a (Galien sur Hippocr.). — Divers exégètes ont faussement parlé de Xénophane ; ainsi Sabinus qui dit à peu

Ii<) l'on; l/illsToii;i-: DÉ l.A SCIENCE HELLÈNE.

près textuellement: « Je dis que L'homme n'est pas entièrement air, comme le veut Anaximène, ou eau, suivant Thaïes, ou terre, comme le dit Xénophane chez un certain auteur. » On ne trouve nulle part une telle assertion de Xénophane; mais il est bien clair, par le texte même de Sabinus, que, s'il a péché, c'est volontairement et non pas par ignorance, car autrement, au lieu de parler comme il l'a fait, il aurait dit ai juste dans quel livre se trouve cette assertion. D'ailleurs Théophraste aurait rapporté cette opinion de Xénophane dans l'abrégé des Opinions des physiciens. Il vous est facile de lire les livres où Théophraste a fait cet abrégé, si cette histoire vous intéresse.

3. TiiÉoi-iin., fr. 16 (Aétius, II, 20). — Théophraste, dans les Vliusicicns, a dit que, suivant Xénophane, le soleil est formé par la réunion d'étincelles provenant des exhalaisons humides.

4. Piiilosophumena, 14. — (1) Xénophane de Colophon, fils d'Orthomène, vécut jusqu'aux temps de Cyrus. Il a proclamé le premier l'incompréhensibilité de toutes choses, disant : (voir fr. 14).

— (2) Il dit que rien ne se produit, ni ne se détruit, ni ne se meut; que l'univers est un et en dehors du changement; que le dieu est éternel, unique, semblable de toutes parts, limité, sphérique, doué de sentiment dans toutes ses parties. — (3) Le soleil se forme chaque jour de petites étincelles qui se réunissent; la terre est infinie et n'est pas enveloppée par l'air ni par le ciel; il y a des soleils et des lunes en nombre infini ; enfin tout vient de la terre.

— (4) Il attribue la salure de la mer aux nombreux mélanges qui y découlent; Métrodore donne pour raison qu'elle filtrerait à divers la terre. — (5) Xénophane croit d'ailleurs qu'il y a eu mélange de la terre et de la mer et que c'est le temps qui a amené la séparation; il en donne pour preuve qu'en pleine terre et dans les montagnes on trouve des coquillages, que dans les cairi

de Syracuse on a rencontré des empreintes d'un poisson et de phoques, à Paros une empreinte d'aphye (anchois?) au milieu d'une pierre, à Malte des plaques de toutes sortes de choses de mer. — (G) Cela vient, dit-il, de ce qu'autrefois tout était boue, et- que, quand cette boue s'est desséchée, les empreinte^ se sont conservées. Lorsque la terre s'enfonce dans la mer et se transforme en boue, la race humaine disparait, puis il y a une nouvelle genèse; ce Changement arrive dans tous les inondes.

5. Ps.-Plut. (Strom., A). — Xénophane de Colophon, entrant dans une voie particulière, s'écarta de tous les précédente et

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