CHAPITRE VI. — ANAXIMÈNE
bien avoir suivi, pour la sphère solide, les traces de ce dernier. L'analogie est marquée par la comparaison faite, de part et d'autre, de la substance de cette sphère avec la glace (xpuçraXXoetSâç), et, quoique cette analogie puisse paraître accidentelle, le rapprochement des deux opinions permet de les éclairer l'une par l'autre.
La façon dont le Milésien expliquait la formation de la grêle (14) et de la neige, ne peut nous laisser aucun doute sur la manière dont il se représentait l'origine du « crystal » de son ciel solide. C'était pour lui de l'air condensé et arrivé à la congélation après avoir passé par l'état liquide, mais partiellement seulement, sans quoi le corps solidifié eût été opaque, comme la neige. Cependant, comment cette condensation a-t-elle pu se produire, alors qu'il semble que le tourbillon général doive entraîner la dilatation à mesure qu'on s'éloigne du centre? Comment cette congélation, d'autre part, peut-elle subsister, lorsqu'en tant de points de la surface sont allumés les inextinguibles feux des étoiles?
Anaximène n'avait certainement pu se dérober à cette double question, mais, pour savoir comment il y répondait, nous sommes réduits aux conjectures. Cependant, pour le premier point, il semble qu'une seule solution était possible et qu'elle se trouvait précisément dans la croyance à la limitation de l'espace. Si les corps de nature terreuse qui se forment par la condensation à l'intérieur du tourbillon, sont rejetés au centre ou vers le centre, l'air, arrêté dans son mouvement centrifuge par suite de la limitation de l'univers, se condensera nécessairement vers la partie extrême du tourbillon et formera ainsi une voûte solide.
Cette solidification, due dès lors non pas au froid, mais bien à la pression, ne donnera pas de la glace (xpjjsTaXXov), mais un corps analogue (xpttsrfl&Xoei&lç), dont on peut comprendre l'existence à côté des feux stellaires. Cependant il faut expliquer comment ceuxci s'alimentent. Anaximène admettait, au moins pour le soleil, la lune et les planètes, que l'origine en était dans les vapeurs humides s'élevant de la terre et se dilatant de plus en plus. Il conçoit donc, comme l'avait fait Anaximandre avant lui, et probablement aussi Thaïes, un échange continuel de matières du ciel à la terre (pluie, grêle, neige) et de la terre au ciel (vapeurs aériformes susceptibles d'arriver à l'incandescence). Le mouvement ascensionnel doit se continuer jusqu'à la limite du monde. Mais, quand la solidification s'y opère, tout l'air ne reste pas emprisonné dans le « crystal »; une partie se dégage en se dilatant et c'est ainsi que peuvent
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s'alimenter et se perpétuer les feux des étoiles, partie aux dépens de la voûte solide, sans cesse renouvelée, partie avec le nouvel élément qui leur est incessamment apporté de la terre.
Si conjecturale que puisse être cette restitution de la théorie d'Anaximène, elle se prête en tout cas parfaitement aux données qui nous sont fournies sur celle d'Empédocle, si du moins Ton corrige l'absurde leçon des Placita, qui fait congeler l'air par le feu (*).
D'après les détails les plus complets que nous possédions, dans le mélange homogène du Sphéros, c'est d'abord l'éther (air supérieur) qui se dégage, puis le feu (c'est-à-dire pour Empédocle l'air lumineux) qui, ne trouvant plus de place, presse contre la voûte solide que forme l'éther. Ce n'est qu'ensuite et par l'effet «lu mouvement révolutif (qu'Empédocle suppose entretenu par cette pression et non pas éternel comme l'avait fait Anaximène), qu'an centre du tourbillon, la terre se sépare de Feau, et que celle-ci abandonne à son tour l'air sombre qui va occuper tout l'hémisphère que laisse libre l'air lumineux.
En faisant abstraction des particularités propres au système d'Empédocle, nous retrouvons là les éléments conjecturaux de la théorie d'Anaximène sur le point que nous étudions : la limitation de l'univers, le mouvement centrifuge, la pression et la solidification qui en résultent à la partie extrême du monde.
(>. Il me reste à rapprocher encore Anaximène de l'Ionien qui le suit de plus près dans l'ordre chronologique, je veux dire d'Heraclite ; ce rapprochement va nous permettre en effet d'élucider un dernier point qui reste indécis dans le système cosmologique d'Anaximène, point que j'ai déjà indiqué; il s'agit de l'ordre de situation des planètes.
Je n'insisterai pas, en thèse générale, sur cette doctrine <le l'échange réciproque et continu de matière entre ciel et terre, que j'admets chez les premiers Ioniens; on sait que l'Éphésien fut lé premier à mettre en pleine lumière ce double mouvement (<rvù> v.i-o)) et à lui attribuer dans la production des phénomènes la prépondérance enlevée à la révolution diurne qu'il rejette Mais, plus la physique d'Heraclite est grossière en fait, plus elle retarde
(*) Aétius, II, 11 : àépoç av\Li:<xylvvQ; \>izo 7rjpb; xp-jaTxMoEtoô),:. 11 f;mt sau> doute lire -jr.ïp uvpô; (au-dessus du feu), à quelque date qu'ait eu lieu la corruption Bans doute très ancienne. — Voir la Doxographied? Empédocle (<$){ H) (13).