CHAPITRE VII. — HERACLITE D'ePHÈSE
scientifiques, l'explication mécanique de l'univers pour mettre en lumière le côté divin des choses, le rôle de l'intelligence dans la nature. Il entr'ouvre le sanctuaire où Pythagore s'était enfermé; après le Samien, c'est lui qui, le premier, fait école et cette école est libre; c'est lui qui lègue aux philosophes et les problèmes dont on fera honneur à Anaxagore ou à Socrate, et cette allure mystique qui s'imposera plus ou moins à tous ceux qui tenteront d'agiter ces problèmes.
Obscurcie un moment par l'éclat que jetteront Platon et Aristote, son œuvre reparaîtra bientôt pour former le fonds essentiel de la doctrine du Portique. Les stoïciens élaboreront son concept du logos et, à l'aurore des temps nouveaux, il se trouvera mûr pour être adopté par le christianisme (l).
4. Quand il descend sur le domaine propre de la physique, Heraclite conserve son langage obscur et ses formules mystérieuses, mais l'inspiration qu'il puisait dans sa connaissance des choses divines ne le soutient plus.; au fond, il se comporterait comme un simple rationaliste modéré, si la science de la nature le préoccupait réellement. Rejetant les traditions poétiques, les hypothèses des physiologues, les préjugés du vulgaire, il s'attache au « logos commun », à la raison qui éclaire tout homme venant en ce monde, quoique la plupart la méconnaissent. C'est cette raison qui lui fait reconnaître immédiatement la loi suprême du monde dans l'unité de la substance, qui lui enseigne directement que le but de la sagesse est de chercher comment cette loi gouverne l'univers.
Il désignera bien ce but comme dépassant, dans sa plénitude, les forces de l'humanité, comme ne pouvant être que partiellement atteint par un acte de foi; mais il ne se propose nullement de construire sa physique a priori. Il admet les sens comme guides, à la condition d'interpréter leurs témoignages suivant la raison.
A quel point sa tentative fut insuffisante, nous l'avons vu ; pour le moment attachons-nous seulement aux diverses acceptions qu'il donne à ce terme de « logos », de raison, qu'il a préparé à son rôle futur. Tantôt (fr. 1) le sens est abstrait et en même temps
(i) Le rapprochement entre la doctrine d'Heraclite et le début de l'Évangile selon Saint-Jean était déjà fait par un disciple de Plotin, Amélius (Eusèbe, Prép. év., 540 b); l'analogie des formules est notablement singulière dans le fragment 1. Heraclite a aussi fourni à la Gnose un autre terme, celui d'Eon (fr. 44), sans compter le mot même qui la désigne.
passif; c'est un intelligible; c'est la loi toujours vraie, l'ordre universel des choses en tant qu'il est compris. Le « logos commun est, au contraire, pris en sens actif; c'est l'intelligence, en tant qu'elle saisit l'ordre universel. ,Cette double face des choses explique le double sens, et cela d'autant mieux que, dans la pensée monistique d'Heraclite, l'intelligible se distinguait moins de l'intelligent.
Mais il faut aller plus loin et reconnaître que dans cette même pensée, encore soumise à l'hylozoïsme naïf, ce logos intelligible et intelligent n'est pas concevable comme une pure abstraction; il se présente au contraire avec des caractères parfaitement concrets, nettement matériels; comme il apparaît à l'esprit sous la forme de raison, il apparaît aux sens sous la forme visible du feu, principe unique et toujours vivant de la nature. C'est là la vérité par laquelle toute chose a été faite, et que les hommes n'ont point comprise.
Heraclite conçoit d'ailleurs l'âme humaine sur le même type; c'est aussi pour lui un fluide entretenu par des exhalaisons et communiquant avec le logos extérieur au moyen de la respiration et des sens (où des pores sont supposés); ce fluide est d'autant plus intelligent que sa nature est plus voisine de celle du feu, d'autant moins rationnel qu'il contient plus d'éléments humides. Ainsi le caractère d'intelligence attribué au feu répandu dans l'univers permet d'expliquer nos facultés intellectuelles au moyen d'une communication matérielle, et l'existence de la raison commune, aussi bien que la diversité des opinions particulières, se trouvent également en concordance avec la doctrine de l'Ephésien.
Mais, dans cette doctrine, deux points restent obscurs et incertains : le logos commun est-il conscient et personnel comme nos âmes? celles-ci gardent-elles, après la mort, la conscience et la personnalité?
Il s'agit là des deux problèmes les plus graves qu'agite la philosophie. La science les écarte également tous deux comme appartenant sans conteste au domaine de l'inconnaissable, et, à ce point de vue, il est intéressant de constater que le premier penseur grec chez lequel ils apparaissent comme posés dans toute leur plénitude, n'est pas, à proprement parler, un homme de science, mais, comme nous l'avons dit, un « théologue ». Cependant on ne peut nier que sa conception du logos divin et des âmes humaines ne se présente comme soumise aux vérifications de l'expérience,