‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 39 sur 69 · IMAGE EVALUATION K TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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de lui. Je m'y suis rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des armes assez foytes pour nous permettre de remporter une victoire décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire que j'étais condamné à une immense déception.

‘“ N’avez-vous rien trouvé dans les papiers de Ducoudray ?” lui dis-je. ‘Au contraire, me répondit Mer, j'ai trop trouvé.” Puis il me montra une table couverte de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent de mort tous les prêtres si l’évêque révèle les secrets livrés par Ducoudray ou s’en sert en aucune façon. Je n’ai pu examiner toutes les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec ses collègues de l’épiscopat, et qu'il n’a rien trouvé qui puisse faire croire à une simple .mystification; et le meurtre de Ducoudray ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la rédaction de ces lettres, au nombre de pius de cinq cents, est variée à l'infini, le fond de toutes est le même : on menace les prêtres, mais on

a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'habileté infernale de ce procédé qui met

et nes ter nez que

‘évêque dans l'impossibilité morale d'agir.

Ah! si on l'avait menacé seu/, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à exposer d’autres à une mort crueile pendant que lui-même est en sûreté?

Mgr de Montréal ne le peut pas.

“ L'uniformité dans les menaces indique clairement qu'une seule tête les a dictées, si plusieurs mains les ont écrites ; mais cela n'améliore pas la position, loin de là ; car une seule tête qui commande à tant de bras meurtriers épouvante Mpor, et avec raison. Une organisation qui peut frapper impunément un homme en pleine ville de Montréal peut commettre bien d’autres crimes analogues, il n’y a pas à se le cacher.

“ Pour vous exposer la position dans toute son intégrité, je dois ajouter qu'une autre raison fait hésiter Mgr à révéler les secrets qu'il possède; c’est qu’il est convaincu que ce serait inutile. Supposé, dit-il, que ces révélations sur le caractère maçonnique du projet de loi actuellement devant la chambre engagent tous les députés catholiques à le repousser, il n’en resterait pas moins une majorité, faible si vous

voulez, mais enfin une majorité en faveur de la politique du gouvernement. A cela je ne puis guère rien répondre, car les chiffres donnent certainement raison à Mgr. J'espère seulement que de telles révélations inspireraient assez d'horreur à un certain nombre de députés ministériels non catholiques pour nous donner la majorité. Mgr ne partage pas cet espoir ; du moins, il le trouve trop faible pour se croire autorisé à exposer la vie de ses prêtres. S'il s'agissait de sa propre vie je suis bien convaincu qu'il n’hésiterait pas un seul instant à exposer les machinations de la secte, quand même il aurait la conviction que cela n’entrafînerait pas le rejet du projet de loi; car il se dirait : Fais ce que dois, arrive qui pourra.

‘“ Voilà, monsieur l'abbé, la situation dans toute son horreur. Je croirais faire injure à votre intelligence, à votre dévouement et à votre patriotisme en ajoutant à ce simple exposé des faits le moindre commentaire ou en formulant la moindre dernande.

‘“ Veuillez agréer, monsieur l'abbé, mes hommages ies plus sincères,

‘ JosEPH LAMYRANDE, député.”

Toute la nuit les deux amis travaillèrent à faire des copies de cette lettre et à les adresser à tous les prêtres de la province, tant du clergé régulier que du clergé séculier. A neuf

heures du matin tout était prêt. Ils étaient :

Presque morts de fatigue et tombaient de sommeil.

-— Ait, dit Lamirande, déposer ces lettres au bureau de poste avant de prendre un peu de repos. Plus tôt elles partiront, mieux ce sera. |

— Tu songes à les déposer à la poste ici, à Ottawa ? fit Leverdier.

— Pourquoi pas ?

—— Mais parce que Montarval, qui doit avoir des affidés partout, surtout au bureau de la poste, les ferait supprimer, tout simplement. Je suis parfaitement convaincu que si nous les confions à la roste ici, pas une de ces lettres n’arrivera à destination.

— Tu as peut-être raison, je n'avais pas songé à cela. Les déposer à Hull ou à quelqu'autre ville des environs ne serait pas mieux. S'il surveille le service postal à Ottawa il doit

le surveiller également à Montréal, même à Québec. Que faire ?

— J'ai une idée! s'écria le journaliste. Il n'est pas probable que le bureau de Toronto soit surveillé. J'irai les déposer là. (Ce sera porter la guerre en Afrique !

— Ton idée a du bon, mais elle n’est bonne qu’à demi, car Montarval doit nous surveiller encore plus que les agents de poste. On lui rend compte de chaque pas que nous faisons, j'en suis convaincu. Tu connais le fameux Duthier, l'ancien domestique de sir Henry, devenu l’un des huissiers de la chambre. Eh bien! cet individu était sur le train, hier soir, lorsque je suis descendu à Montréal ; il était encore sur le train qui m'a ramené à Ottawa la nuit dernière. Il me f/aif, je n’en ai aucun doute. Si tu allais à Toronto il serait sur tes trousses. Je crois avoir trouvé la solution de la difficulté. Il faut que Vaughan porte ces letires à Toronto. Il peut s’y rendre sans exciter de soupçons. Allons le trouver.

Dix minutes plus tard les deux amis étaient rendus chez le jeune Anglais qui se préparait à sortir.

— Vaughan, dit Lamirande, veux-tu me rendre un service, sans me questionner ?

— Oui, certainement, si ce que tu demandes est praticable. ne

— Oh! c'est facile. Je te demande de bien vouloir prendre le train à dix heures et demie pour Toronto... À

— C’est précisément ce que je me proposais.

Quelle commission peux-tu bien avoir à faire faire à Toronto?

— Je te demande de déposer au bureau de poste de Toronto quelques centaines delettres, volià tout.

— Pourquoi ne les déposes-tu pas ici ?

— Tu ne devais pas faire de questions !

-— En effet! Mais où sont tes lettres ? C’est encore une question. Celle-là est permise, sans doute !

— Elles sont chez Leverdier. Pardonne-moi si je fais le mystérieux. Tu connaîtras tout plus tard. Pour le moment je puis te dire seulement que j'ai a graves raisons de croire que si je déposais ces lettres, ici à Ottawa, elles ne se rendraient pas à destination.

— Cela me suffit. Sans doute je brûle d’envie de savoir quel roman se cache là-dessous, mais je suis assez raisonnable pour attendre l'explication promise.

— Merci, mon cher ami, dit Lamirande.

— Allons, fit Vaughan! c’est presque l'heure du train. C

Et prenant un tout petit sac de voyage, il se dirigea vers la porte.

— N'as-tu pas une valise plus forte ? lui demanda Lamirande. Nous ne pourrons pas mettre le quart des lettres dans cette petite machine-là ... Pourtant, continua-t-il, j'ai une autre idée. Le sac quetu as là vafaire. Allons.

iis sortent. Dans la rue, tout près de la maison où demeure le jeune Anglais, ils croisent l'huissier Duthier.

— As-tu vu l'individu? dit Lamirande tout bas à Leverdier. Il nous suit à la piste.

Rendus à leur pension, Lamirande et Leverdier mirent les lettres dans une valise que Leverdier emporta. ‘ Lamirande en prit une autre qui était vide.

— Qu'est-ce que tu veux faire avec cela ?

lui demanda son compagnon.

— Mystifier l’espion Duthier. Il est permis

de se distraire un peu. Après les fatigues et

les émotions des dix-huit dernières heures, j'ai besoin de délassement.

Vaughan les attendait dans la rue. En.

ire

voyant arriver ses deux amis, chacun une valise à la main, il poussa une exclamation de surprise. Lamirande lui fit signe de ne pas parler fort. Duthier stationnait de l’autre côté de la rue devant un magasin, absorbé dans la contemplation d'un bel étalage de cravates.

— En avez-vous assez pour remplir deux valises ? demanda l'anglais à mi-voix.

Et comme Lamirande, au lieu de répondre, se mit à sourire, il reprit : :

—— En effet, j'oublie toujours que je ne dois pas faire de questions.

— Celle-là encore est une question permise, dit Lamirande. Dans la malle que j'emporte il n'y a rien du tout. C'est uniquement pour me prouver à moi-même et à Leverdier que nous ne t'imposons pas une corvée inutile.

— La corvée n’est rien ; c’est le mystère qui l'entoure que je voudrais comprendre. Ce que tu viens de me dire est une pure logogriphe.

— Tu en auras l'explication dans le prochain numéro.

— Pourvu qu'il ne se fasse pas trop attendre !

En causant ainsi les trois députés arrivèrent au chemin de fer. Le timbre de la gare venait de sonner cinq coups.

—— Juste à temps, dit Vaughan. Au revoir!

— Nous t'accompagnons, dit Lamirande.

Les deux amis montèrent en voiture avec le jeune Anglais et s'installèrent à côté de lui comme des gens qui se mettent en voyage.

Vaughan était vivement intrigué, mais il avait résolu de ne plus faire de questions.

Un instant après Duthier entra et prit un siège auprès des trois amis, déploya un journal et se mit à lire les nouvelles du jour avec un intérêt marqué.

—Tiens-toi prêt, dit tout bas Lamirande à Leverdier.

À peine avait-il donné cet avertissement que le timbre de la gare sonna deux coups et le chef du train fit entendre le traditionnel : 4/7 aboard ! Le convoi s’ébranla. Alors Lamirande saisissant la valise vide qu'il avait placée dans le filet avec l’autre, et disant rapidement Au revoir ! à Vaughan de plus en plus intrigué, s'élança hors du train, suivi de Leverdier. Ils purent sauter sur le quai de la gare sans difficulté. Duthier, qui ne s'attendait aucunement à ce manège, et qui était réellement plus ou moins occupé à lire, ne s’aperçut du départ de ceux qu'il avait mission de suivre que lorsqu'ils

étaient sur la plate-forme de la voiture. A son tour il quitta précipitamment son siège et coùurut vers la porte. Par malheur, à ce moment, une femme de proportions énormes, ténant un enfant et des paquets en nombre indéfini, s'avisa de quitter son siège, où le soleil lincommodait. Elle bloquait le chemin.

— Laissez-moi passer, madame, hurla Duthier furieux.

La pauvre femme ahurie se rangea de son mieux, et l'huissier passa en faisant rouler par terre une boîte à chapeau et un sac de biscuits.

Le retard navait pas été considérable.

Toutefois, le train avait acquis une certaine

vitesse. Rendu sur le marche-pied, l’infortuné

Duthier hésita un instant; mais la vue de Lamirande et de Leverdier qui stationnaient sur le quai de la gare que le train avait déjà depassé, le décida. Il sauta. Mais évidemment il n’excellait pas à sauter -d’un train en mouvement. [Il exécuta une pirouette superbe et alla rouler dans le sable qui bordait la voie, Se relevant de fort mauvaise humeur, il constata qu’il n'avait d'autre mal qu'un habit et un pantalon endommagés. Il aurait voulu

passer ailleurs que par la gare où plusieurs

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