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Pour le drapeau

Venaient de relever l'étendard de l'Émir, Et voulaient de nouveau faire parler la poudre. Ainsi qu'un gros nuage accourt, chargé de foudre, Ils venaient, soulevant un flot de sable ardent.

Le commandant du fort, un brave cependant, Vieux troupier devenu lentement capitaine, Avait pâli devant cette attaque soudaine. Le pauvre homme perdait la tête absolument. Comment faire ? Il avait trente hommes seulement Pour défendre les murs de sa faible redoute ; Et, quant aux condamnés politiques, sans doute, A s'enfuir ils n'allaient pas être les derniers.

En ce moment, sorti des rangs des prisonniers,

L'un d'eux, qu'on avait vu parler, dans le tumulte,

A ses amis, de l'air d'un homme qui consulte.

Un grand gaillard, portant sur ses traits amaigris

La trace de vingt ans de misère à Paris,

Et dont les yeux profonds, sous leurs sombres arcades,

Conservaient un reflet du feu des barricades.

S'approcha lentement du vieil algérien

Et dit avec le ton traînant du faubourien :

— Mon capitaine, on vient vous dire que nous sommes Cent condamnés, c'est vrai, cent forçats, mais cent hommes. Tous du faubourg Antoine et tous gars bien choisis.

8 Le Drapeau

Nous savons que le fort esl bondé de fusils. Sur tous ces moricauds si vous voulez qu'on cogne, Armez-nous donc. Après avoir fait la besogne, On rendra les outils, ma parole d'honneur! Vous ne me faites pas l'effet d'un chicaneur ; Vous aurez confiance en nous, — on en est digne, — Et vous nous laisserez marcher avec la ligne. Prêtez-nous les fusils et nous sommes sauvés. La loque qui flottait sur nos tas de pavés N'était pas, après tout, le vrai drapeau de France, Et le rouge n'est bon qu'en pantalon garance... Voyons, mon capitaine, est-ce dit?

L'officier, Trop ému pour répondre et pour remercier. Fit donner sur-le-champ au bagne rendu libre De bons fusils avec des balles de calibre. Il était temps. Trois cents Arabes étaient là, Galopant tout autour du fort, criant : « Allah ! » Et tiraillant déjà sur ses minces murailles. Soudain les deux canons vomirent leurs mitrailles Qui firent reculer l'insolent tourbillon ; Puis, sortant du blockhaus, un hardi bataillon. Où des soldats marchaient auprès de gens en blouse Et chaussés de sabots comme en quatre-vingt-douze. Vint se mettre en bataille et commença le feu. Le combat fut sanglant et vif, mais dura peu.

Le Drapeau

Les Bédouins, qui croyaient surprendre un faible poste, Devant tous ces Français si prompts à la riposte, Tentèrent bien, mettant tous les sabres au vent. Deux charges qu'on reçut, baïonnette en avant. Mais leur cheik y périt, et la bande affolée, Comme un vol de corbeaux reprenant sa volée, Tourna bride et bientôt dans l'Atlas se perdit.

Alors les condamnés, ainsi qu'ils l'avaient dit,

Tenant loyalement la parole jurée.

Rentrèrent dans le fort en colonne serrée ;

Sans hésitation, ils mirent en faisceaux,

Devant le commandant, leurs fusils encor chauds ;

Et le vieil officier, contenant mal ses larmes,

A ses soldats d'un jour qui déposaient leurs armes,

Étreignait les deux mains à leur rougir la peau.

Et disait rudement :

— Merci... pour le drapeau!

Paris. — Charles Unsinger, imprimeur, 83, rue du Bac.

UBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE

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