Sous-gouverneur
L'écuyer se mit à rire et me dit :
— Eh bien ! cavalier, montez !
J'étais à la fois joyeux et inquiet, et je voulais faire en sorte que nul ne s'aperçut de mon inquiétude. Longtemps, j'essayai de mettre le pied dans l'étrier, mais je n'y pus réussir d'aucune façon, parce que j'étais trop petit. Alors l'écuyer me souleva par les bras et m'assit, en disant :
— Le barine n'est pas lourd.
Il me tint d'abord le bras ; mais, ayant remarqué qu'on n'avait point tenu mes frères, je le priai de me lâcher.
— Vous n'avez donc pas peur? me dit-il. Certes, j'avais très peur, mais je répondis :
— Pas du tout.
Ce qui m'épouvantait le plus, c'était que Tchervontchik dressait à tout moment l'oreille. Je le croyais fâché contre moi.
— Soitj me dit Tëouyer, mais prenez garde, ne tombez pas.
Et il me lâcha.
Tout d'abord, Tchervontchik allait au pas, et je me tenais droit. Mais la selle oscillait, et j'avais peur de glisser.
— Eh bien ! me demanda Técuyer, vous sentez-vous ferme ?
— Je me sens ferme, re'pondis-je.
— Eh bien ! maintenant au trot !
Et récuyer fit claquer sa langue.
Tchervontchik prit le petit trot. Moi je commençais à glisser ; mais je n'en disais rien et m'efforçais de ne pas rouler sur le côté. L'écuyer me félicita :
— Ça, cavalier, voilà qui est bien !
Ce dont je n'étais pas médiocrement fier.
Juste à ce moment, l'écuyer fut accosté par un de ses camarades ; il se mit à causer avec lui et cessa de me surveiller.
Tout à coup, je sentis que je perdais l'équi-
libre. Je voulus me remettre en selle : vains efforts. J'allais crier à Técayer d'arrêter ; mais je pensai qu'il serait honteux à moi d'agir ainsi et je me tus.
L'écuyer ne me voyait pas ; Tchervontchik trottait toujours^ et toujours je me sentais glisser davantage sur le côté. Je regardai récuyer dans l'espoir qu'il allait venir à mon aide ; mais il continuait à causer avec son camarade^ etj sans me voir, répétait de temps en temps :
— Est-il assez brave, ce cavalier !
J'étais tout à fait penché. L'épouvante me prit ; je me crus perdu. Mais crier, quelle honte! Tchervontchik, d'une dernière secousse, me désarçonna et je roulai par terre.
Alors le cheval s'arrêta ; l'écuyer, se retournant, s'aperçut que je n'étais plus en selle :
— Quel coup imprévu ! dit-il. Il est tombé, mon cavalier !
Et il s'empressa autour de moi* Quand je lui
eus dit que je n'étais pas blessé^ il se mit a rire :
— C'est élastique, un corps d'enfant ! fit-il.
Moi, j'avais envie de pleurer. Je demandai qu'on me remît en selle ; on m'y remit, et je ne tombai plus.
Deux fois par semaine, nous allions au manège ; j'eus bientôt appris à me tenir à cheval dans les règles, et je n'avais plus peur de rien.