Sous-gouverneur
du coteau à fond de train. Il voulait poursuivre, mais le troisième frère le supplia de descendre.
Le troisième frère, comme les autres, alla jusqu'à Taire, fît le tour du jardin, traversa le village et dévala au galop du coteau vers Fëcurie.
Lorsqu'il fut près de nous, Voronok souffla bruyamment ; son cou et ses épaules étaient noirs de sueur.
Quand mon tour arriva, je voulus étonner mes frères, et leur montrer mon adresse à monter à cheval. Je me mis à lancer Voronok au grand galop, mais Voronok ne voulait point s'éloigner de Técurie. Et malgré mes coups, il se refusa a courir ; il avait peur et se retournait à tout moment.
Je m'emportai contre lui, et le frappai à toute volée de la cravache et des talons. J'essayai de l'atteindre aux endroits les plus sensibles, je cassai la cravache et, du manche
briséj je me mis à lui cogner la tête. Mais Voronok ne voulait toujours pas galoper.
Alors je me tournai vers le diadéka et le priai de me donner une cravache un peu plus forte. Mais il me répondit :
— C'est assez chevauché^ monsieur, descendez. Quoi ? martyriser ce cheval !
J'en eus de l'humeur :
— Comment! ripostai-je; je n'ai pas chevauché du tout ! Vous verrez comme je vais galoper. Donnez-moi, je vous prie, une cravache un peu plus forte. Je saurai bien l'échauffer.
Alors le diadéka, hochant la tête, dit :
— Ah ! monsieur, vous n'avez pas de pitié. Pourquoi l'échauffer? Il a vingt ans. Ce cheval est accablé de fatigue, il respire à peine; il est vieux, il est si vieux!... C'est comme Pimen Timophéitch. Monteriez-vous sur Timophéitch, et le lanceriez-vous au grand galop à coups de cravache ? Est-ce que vous n'auriez pas de pitié ?
Je me souvins de Pimen et j'obéis au diadéka. Je descendis de cheval, et quand je le vis, les flancs en nage, respirant péniblement de ses narines, et remuant sa courte queue pelée, je compris ce qu'il avait dû soufl^rir. Moi qui le croyais aussi joyeux que moi!... J'avais tant de pitié pour Voronok, que je lui embrassai son cou tout mouillé de sueur, en lui demandant pardon de l'avoir battu.
J'ai bien grandi depuis lors, mais j'ai toujours pitié des chevaux, et, quand j'en vois martyriser, toujours je me souviens de Voronok et de Pimen Timophéitch.
BOULKA
J'avais un petit dogue qu'on appelait Boulka. Il était entièrement noir, sauf le bout des pattes de devant qui était blanc. Les dogues ont la mâchoire inférieure plus longue que la supérieure, et les dents d'en haut s'emboîtent dans celles d'en bas ; mais chez Boulka, la mâchoire inférieure s'avançait tellement qu'on eût pu mettre le doigt entre les deux rangées. Son museau était large, ses yeux grands, noirs et brillants ; ses incisives et ses canines
blanches étaient sans cesse à découvert. Il ressemblait à un nègre. Il n'était pas méchant et ne mordait point ; mais il était singuhèrement vigoureux : quand une fois il s'accrochait à quelque chpse^ il serrait si fort les dents qu'il restait suspendu comme un chiffon ; on ne lui eût pas plus fait lâcher prise qu'à un perce-oreille.
Un jour, on le poussa sur un ours. Il lui coiffa l'oreille et resta suspendu comme une sangsue. L'ours avait beau lui donner des coups de griffes, le serrer contre son poitrail, le secouer dans tous les sens, il ne pouvait s'en débarrasser ; il finit par se jeter à terre pour écraser Boulka, mais Boulka tint bon jusqu'à ce qu'on l'eût arrosé d'eau froide.
Je l'avais pris tout petit et l'avais élevé moimême. Lorsque je partis pour le Caucase, je ne voulus point l'emmener ; je quittai la maison sans bruit, en donnant l'ordre de l'enfermer.
Au premier relais, comme j'allais remonter
en voiture, je vis tout à coup rouler sur le chemin quelque chose de noir et de brillant. C'était Boulka avec son collier de cuivre. Il s'élança vers le relais, se jeta sur moi, puis, me léchant la main, il s'étendit à l'ombre sous le traîneau. Sa langue me couvrait toute la paume. Tantôt il la rentrait, avalait la salive, tantôt il l'avançait pour me lécher encore... Il haletait, battait du flanc ; il se tortillait de côté et d'autre et frappait le sol de sa queue.
Je sus depuis qu'il avait, moi parti, rompu sa chaîne, sauté par la fenêtre et, me suivant à la piste, galopé sur la route, faisant ainsi près de vingt verstes par une excessive chaleur.