LE CRISTAL NOIR
l'époque, déjà lointaine, où le cristal de roche, plus noir que la plus noire nuit, avait l'opacité du charbon...
Une lectrice impatiente ne m'en laisse pas dire davantage, et jure qu'on ne saurait tolérer une énormité pareille. Comment? cette transparence lumineuse à travers laquelle on voit les
étoiles, et qu'ensoleille si joliment l'or du tokay ou du lacryma-christi, aurait été jadis une chose obscure, résistante à la clarté? Voilà l'imagination la plus saugrenue du monde ; vous pensez bien que nous n'en croirons pas un mot.
Rien de plus vrai cependant. Mais, puisque mon affirmation ne saurait suffire, je remets à quelque autre jour le conte que j'avais prémédité, et je dirai en quelle aimable circonstance le cristal de roche, plus noir que le charbon, devint clair comme le diamant ; ce qui prouvera bien qu'il ne le fut pas toujours.
La fille du roi d'Ormuz, qui était la plus belle princesse de la terre en un temps où toutes les princesses étaient jolies, — la laideur ne se faisait jamais voir, alors, que dans les chaumières paysannes ou dans les maisons des marchands ; on a, grâce à Dieu, changé tout cela, — la fille du roi d'Ormuz se promenait à travers la campagne, par une après-midi d'été, avec un petit page qui lui portait la queue. Elle était si magnifiquement habillée, satin jaune, mousselines dorées, et toutes
les pierreries, que vous l'auriez prise pour un rayon de soleil ayant une apparence de demoiselle. Mais le petit page ne perdait pas le temps à admirer les diamants et les perles, les étoffes lumineuses. Ce qui l'occupait, c'était, sous le chignon d'où se déroulaient des boucles, la nuque un peu rousse de la princesse, et les pieds fins, chaussés d'hermine, qu'il apercevait par instants sous la jupe un peu trop soulevée. Il soupirait avec une tristesse qui n'eût pas manqué de vous émouvoir. Car il aimait aussi tendrement que possible la fille du roi d'Ormuz ; et il est cruel, agréable aussi, mais bien cruel, quand on a le cœur très épris, de voir un pied dont on ne verra jamais la jambe, et un cou, un peu chevelu comme d'une mousse d'or, où tant de baisers qui vous viennent aux lèvres ne feront jamais leur nid. D'entendre soupirer le pauvre enfant, les roses du chemin devenaient toutes mélancoliques; un ramier, sous le mystère des feuilles, dit à sa colombe : « VoiLà un garçon qui est bien à plaindre ! » Mais la colombe lui répondit : « Eh! de quoi t'occupes-tu, quand je roucoule! » La princesse était encore plus méchante que cette pigeonne des bois. Non, pas méchante, indifférente. Est-ce qu'elle s'inquiétait de ce petit page, là, derrière elle, qui se
plaignait? Pour le moment, quatre souverains couronnés la demandaient en mariage : le roi de Mataquin, protégé par les fées; l'empereur de Trébizonde, qui faisait bâtir, pour qu'elle y daignât entrer, un palais dont chaque colonne serait faite d'un seul rubis et chaque fenêtre d'une seule perle ; le prince de Bagdad, ayant dans ses jardins, aux tiges des arbustes, au lieu de roses et de jacinthes, des étoiles que des Génies allaient cueillir pour lui, chaque soir, dans le ciel, — cueillies de la veille, il aurait dit : « Fi ! elles sont fanées ! » • — et le rajah de Visapour, dont le trône colossal était posé sur le dos de quatre éléphants blancs ; ces éléphants avaient dans leurs trompes des instruments de musique d'oii sortaient des bruits si mélodieux qu'on pensait que ces grandes bêtes étaient pleines de petits oiseaux. Lequel des quatre prétendants choisirait-elle? Il se pourrait aussi qu'elle inclinât en faveur d'un très riche marchand qui avait rapporté de ses voyages la lampe d'Aladin, l'anneau de Salomon, et un petit caillou bien plus précieux encore, car, chaque fois qu'on le heurtait d'une autre pierre, il en jaillissait des étincelles dont une seule, tout de suite, devenait quatorze mille agnelins d'or! On pense que, sollicitée par de tels amoureux, la plus belle des
princesses ne s'inquiétait guère de son petit page. Que deviendrait-il, lui qui soupirait? Eh bien! le jour des noces, il lui porterait la queue, parmi les jonchées de fleurs et de pierres fines.
Elle toujours s'enorgueillisant , lui soupirant toujours, ils arrivèrent près d'un grand lac si bleu, si pur, si diaphane, qu'on aurait pu croire que le ciel s'était laissé tomber sur la terre ; et, comme elle était lasse, à cause de sa longue marche et du soleil, la fille du roi d'Ormuz s'assit sur le sable, tout près de l'eau, d'où venait une fraîcheur. Plus tard, l'empereur de Trébizonde, qui ne devint pas l'époux de la princesse, ayant appris qu'elle s'était reposée sur ce sable, en envoya prendre, dans des paniers d'or, tout ce qu'on en put emporter, et le répandit sur Tescalier de son
palâis : c'est depuis ce temps que les courtisans de l'empereur ne montent vers le trône de leur maître qu'en marchant sur la rampe ; car il serait tout à fait malséant que des gens même très illustres missent leurs pieds sur le sable où la princesse daigna s'asseoir au milieu.de sa jupe gonflée. Assise, elle regardait le beau lac frais, et la fantaisie lui vint de s'y baigner. Puisqu'il ressemblait à un ciel, il était digne d'une étoile. Ah ! la belle étoile, blanche, et si doucement rayonnante de ses cheveux épars, qu'elle serait dans cet azur. Mais ce qui la fit hésiter, ce fut la présence du page debout derrière elle. On ne se déshabille pas, quand on est princesse, devant un aussi petit personnage ; et, d'ailleurs, comme elle avait été bien élevée, elle n'aurait probablement pas consenti à se dévêtir même devant un très grand seigneur. Renvoyer le page? Elle y avait bien songé. Mais quoi, rentrer au palais, tout à l'heure, sans être accompagnée? c'était une extrémité que réprouvait l'étiquette. Elle aurait peut-être renoncé à se baigner dans le lac si elle n'avait aperçu, pas trop loin d'elle, entre des rochers, parmi des lierres retombants, une espèce de grand bloc noir, dont la vue lui fit venir une idée. « Petit page, dit-elle, je pense que je vais me baigner dans cette onde
qui est la plus belle du monde. Pendant ce temps, vous vous tiendrez derrière ce bloc que vous voyez là, et qui a l'air d'un mur de charbon; allez, tenez-vous coi, page, et ne bougez. — Il sera fait, dit-i], selon votre désir. Altesse ! » Et il se blottit derrière l'épaisse noirceur, tandis que la fille du roi commençait à ôter sa jupe de satin jaune, et toutes les pierreries, et ses bas qu'elle eut grand'peine à retirer, car ils résistaient, voulaient rester où ils étaient, amoureux des jambes de lys et des petits pieds roses.
Il serait difficile de donner une idée du désespoir où s'abandonna le page derrière le mur ténébreux. Eh quoi ! si près de lui, — il entendait le froissement des étoffes qui glissent — la princesse laissait voir au plein jour ravi ses bras, ses épaules, et toute la blancheur, peu à peu, de son corps de neige fleurie ; un oiseau qui passait pouvait regarder une gorge fraîche et ronde comme une double touffe d'aubépine ; un papillon avait presque le droit, — innocenté par son habitude des roses, — de se poser sur la pointe d'un de vos seins, princesse ! et lui, que dévorait, à cause d'un
pied entrevu dans la chaussure d'hermine et de la nuque un peu rousse sous le chignon, le désir de toute votre adorable personne, il fallait qu'il restât derrière cette épaisseur obscure à travers laquelle laflagrance du soleil lui-même n'aurait pas été visible. Certes, il savait bien qu'il n'était point fait pour lui, ce divin corps de princesse, promis à des empereurs ou à des rois. Le baiser, le toucher, c'étaient des songes qu'il ne s'était jamais permis. Mais du moins, — puisque l'occasion s'en présentait, — n'aurait-il pas pu l'entrevoir, partager la joie du jour, des oiseaux, de la brise, qui n'étaient, eux non plus, ni rois ni empereurs? Oh! quelle tentation de ne point demeurer derrière le sombre obstacle, de faire un pas, de tendre le cou. Mais c'était un très honnête serviteur; il avait promis de rester coi, de ne point bouger; il tiendrait sa promesse. De sorte qu'enfin, entendant un grand bruit d'eau remuée, — oh ! oh ! toute nue ! elle était toute nue, hélas ! — il se mit à pleurer à cause de tant de joie qu'il aurait pu avoir, et qu'il n'aurait pas. Il l'eut pourtant! car, ému de pitié, le grand bloc noir, qui était un bloc de cristal, s'éclaircit peu à peu, devint aussi lumineux que le diamant, plus diaphane que le lac lui-même; et, plus tard, le rajah de Visapour, à qui la princesse
fut mariée, eut bien tort de croire qu'il avait vu le premier toute la neige mêlée de roses rouges et des mousses rousses, que dévoila la chute de la robe nuptiale. Il est vrai que le petit page n'eut pas fort à se louer des suites de cette aventure : il mourut, peu après, du regret des trésors qui lui étaient apparus ; mais n'emporta-t-il pas sous ses paupières closes de quoi charmer les songes de l'éternel sommeil?
Ce fut donc par miséricorde d'une peine amoureuse que le cristal, de noir qu'il était, devint parfaitement clair, et, si l'on m'obligeait à tirer, de ce conte, une leçon, je vous conseillerais, jeunes femmes, de vous défier de la pitié des choses! Elles sont moins cruelles que vous, elles nous aident quand votre barbarie nous contraint de crier au secours. Si la méchante enfant dont le sourire me torture s'avise jamais de se mettre au bain, un jour que je serai trop peu loin d'elle, qu'elle prenne garde ! qu'elle ne se fie ni à l'épaisseur des rideaux, ni à l'opacité des portes et des
murailles! car il se pourrait qu'attendris par l'angoisse de mon désir, les étoffes, les bois, les plâtres devinssent plus transparents que les plus fines batistes, transparents au point de me laisser admirer à loisir l'intimité mystérieuse, mademoiselle, de vos charmes, et même le petit signe brun que vous avez, peut-être, un peu au-dessus de la cheville !